C. Corot
J'embrasse bien ces dames.
Quand la France fut envahie et Paris menacé, le frère et la soeur se séparèrent. Madame Sennegon, qui n'avait plus son mari (i), quitta Villed'Avray et s'en fut à Marseille auprès d'un de ses fils. Corot, lui, réintégra • l'atelier de la rue Paradis-Poissonnière à l'heure où les portes de la ville se fermaient. De lugubres pensées traversaient alors son esprit. La vision de la patrie saccagée, de Paris incendié peuplait ses rêves. Il en traduisit l'horreur, un matin, au réveil, dans une esquisse fiévreusement jetée sur la toile (2).
(i) M. Sennegon était décédé le 30 janvier 1865.
On le vit, dans un accès de patriotisme vengeur, acheter un fusil et il parla d'aller, malgré ses soixantequatorze ans, monter la garde aux remparts. Mais il avait mieux à faire.
Sa peinture était une mine d'or. Il battit monnaie avec acharnement au profit de toutes les infortunes que le malheur des temps avait accumulées sur le pavé de la capitale. Il donna beaucoup aux ambulances. Un jour, il fît tenir une grosse somme au maire de son arrondissement et son envoi était accompagné de ces mots touchants : '<Je consacre cet argent à la confection des canons nécessaires pour chasser les Prussiens des bois de Villed'Avray //. De cette façon, il se débarrassa des cauchemars obsédants et récupéra la sérénité de son labeur.
Voici en quels termes il écrivait, sur la fin du siège, à La Rochenoire,
réfugié, ainsi que Daubigny, à Londres :
Paris, ce 14 février 1871.
Mon cher ami,
Combien je vous remercie de votre bon souvenir et de votre sollicitude sur notre sort de cet hiver. Oh ! oui, nous avons bien souffert. La santé est bonne. J'espère, comme vous, que nous pourrons nous revoir bientôt et nous embrasser. On s'occupe donc d'exposition de tableaux là-bas ? Pourquoi, à 7 heures de distance, deux pays sontils traités si différemment? Oui, c'est à quoi je ne puis rien comprendre. Seulement, je vous dirai, pour calmer vos inquiétudes, que je n'ai jamais été si en train de travailler. J'ai produit cet hiver plus que d'habitude. Je pense que l'infortune m'a obligé de me réfugier sous la voûte du ciel et les ombrages épais, et me placer le mieux possible pour assister aux concerts des oiseaux. Auprès de cela, de ces quiétudes, que sont les petites tempêtes indurables que fabriquent les hommes ? Vivent les pluies d'étoiles du mois de juillet et les jolies fleurettes dans les prés !
Le glaive meurtrier.
Croquis (vers 1870-71).
Vous me faites bien plaisir de m'annoncer vos bonnes santés à tous trois, et aussi de la famille Daubigny. Il paraît que ma peinture s'acclimate en Angleterre : vive la joie !
Audry et tous les amis vont bien.
Tout à vous.