‹ L'œuvre de Corot (volume 2)Chapitre 39 sur 50 · SOUVENIR DE MES BONNES ET INTERESSANTES CAUSERIES AVEC M. COROT · texte numérisé non relu

SOUVENIR DE MES BONNES ET INTERESSANTES CAUSERIES AVEC M. COROT

— Conscience et confiance : devise de Corot.

— Il faut d'abord bien sentir son sujet ; puis, quand on l'a bien vu, bien compris, faites; et alors, confiance.

— Je prie tous les jours le bon Dieu qu'il me rende enfant, c'est-à-dire qu'il me fasse voir la nature et la rendre comme un enfant, sans parti-pris.

— La nature avant tout.

(i) Entre autres le ^V" 198c.

(2) Madame Aviat.

— On gagne toujours à copier la nature. Et, quand je ne gagnerais à la copier que long comme un centimètre, je me dérangerai toujours pour aller la chercher.

— Il y a des peintres qui, après avoir produit des chefs-d'œuvre, avoir reçu des récompenses et être arrivés au faîte des honneurs, s'arrêtent (i), les uns pour ne pas ternir leur réputation, les autres pour que leurs œuvres conservent une valeur plus grande, un prix plus élevé. Moi, je travaillerai quand même ; on se doit à l'art et à ceux qui ont récompensé votre travail, votre mérite. On dira bien : « Le père Corot baisse ! » Eh bien, si je fane, tant pis ! Il faut montrer à la jeunesse combien il faut se raidir et se tenir sur ses gardes pour ne pas tomber.

— Je cherche toujours à voir tout de suite l'effet ; je fais comme un enfant qui gonfle une bulle de savon. Elle est encore toute petite, mais elle est déjà sphérique ; puis il gonfle tout doucement jusqu'à ce qu'il ait la crainte qu'elle n'éclate. De même, je travaille dans toutes les parties de mon tableau à la fois, en perfectionnant tout doucement, jusqu'à ce que je trouve l'effet complet.

— Je commence toujours par les ombres, et c'est logique ; car, comme c'est ce qui vous frappe le plus, c'est aussi ce que l'on doit rendre d'abord.

— Ce qu'il y a à voir en peinture, ou plutôt ce que je cherche, c'est la forme, l'ensemble, la valeur des tons. La couleur, pour moi, vient après. C'est comme une personne que l'on accueille. Parce qu'elle sera probe, honnête, sans reproche, on la recevra sans crainte et même avec plaisir. Si elle a un mauvais caractère, son honnêteté la fera passer. Si maintenant elle a un bon caractère, ce sera un charme de plus dont on profitera ; mais ce n'était pas là le point essentiel. C'est pourquoi la couleur, pour moi, vient après ; car j'aime avant tout l'ensemble, l'harmonie dans les tons ; tandis que la couleur vous donne quelquefois du heurté, que je n'aime pas. C'est peutêtre l'excès de ce principe qui fait que l'on dit que je fais souvent des tons plombés.

— Je n'accumule jamais mes revenus et, de peur d'inondation, je lâche tous les ans les écluses ; c'est-à-dire que, s'il me reste quelque chose, je fais une petite distribution à tous mes neveux, riches ou pauvres. Ceux qui sont riches achètent des shalls pour leur femme et ceux qui sont pauvres achètent du gigot et des jupons.

— Il y a toujours dans un tableau un point lumineux; mais il doit être unique. Vous pouvez le placer où vous voudrez : dans un nuage, dans la réflexion de l'eau ou dans un bonnet ; mais il ne doit y avoir qu'un seul ton de cette valeur.

— Je n'ai point de mérite à donner ; cela m'est toujours rendu. Un jour, je donne à un pauvre artiste de Lyon, que je connaissais à peine, i.ooo francs. Le jour même, j'avais un amateur pour un tableau, qui m'offrait 3.000 francs quand j'en voulais 4000. Il se trouvait dans mon atelier et examinait ce tableau que je finissais. Deux autres ama-

(i) Cabat. {Note du mamiscrit).

Vénus coupe les ailes à l'Amour.

Croquis (vers 1870-71).

teurs arrivent et se promènent pour faire leur choix. Aussitôt, mon amateur me dit tout bas : « Vous savez, le tableau est à moi ». Et les deux autres m'en achètent chacun un de i.ooo francs. \"oici donc 6.000 francs dans ma journée. Vous voyez bien que les i.ooo francs m'étaient largement rendus ; et c'est toujours ainsi.

— Un jour, mon ami Daubigny m'exprimait le désir d'aller entendre la symphonie en ut mineur, que l'on exécutait au Conservatoire. Comme j'avais une carte, je la lui offre, et le voilà parti. Moi, pendant ce temps, j'étais tout seul dans mon atelier et, comme j'avais déjà entendu cette symphonie, je me représentais Daubigny entrant ; il me semblait entendre les premiers accords ; je me disais : « Comme ce doit être joli en ce moment ; comme Daubigny doit être content », et ainsi de suite. Par là-dessus, voilà Daubigny qui me remercie ! J'avais suivi la symphonie et j'avais rendu un homme content : c'était plus que le sacrifice ne valait.

— T'ai toujours dans ma chambre un livre de l'Imitation de Jésus-Christ et j'en lis presque tous les soirs. C'est ce livre qui m'a aidé à passer la viie avec autant de calme et qui m'a toujours laissé avec le cœur content. Il m'a appris que les hommes ne doivent pas s'enorgueillir, qu'ils soient empereurs et qu'ils ajoutent à leur empire telle ou telle province, ou qu'ils soient peintres et qu'ils acquièrent un nom. Si l'homme est plus ou moins doué, je ne lui vois point de mérite. Il n'y a de glorieux qu'un Vincent de Paul et une sœur de charité ».

Après une courte fugue à Rouen à l'arrière saison, Corot fut rentré à Paris, en 1871, pour la Toussaint, suivant son habitude. Les deux tableaux qu'il destinait au Salon de 1872 avaient été ébauchés, l'un sur nature à Villed'Avray (i), l'autre à Arras dans l'atelier (2). Il les acheva pendant le cours de l'hiver. C'est à cette époque que M. Alfred Robaut, devenu Parisien, commença à être admis familièrement rue Paradis Poissonnière. Le maître lui ouvrait ses cartons, lui confiait ses carnets ; il se laissait interroger sans relâche par l'homme dont la besogne pieuse trouve ici son achèvement. Il racontait son long apprentissage et son obstination laborieuse, que n'avaient découragée ni l'indifférence du public, ni le mépris d'une famille sourde à sa vocation. Il citait, par exemple, des traits de son père à son égard, qui l'avaient si profondément mortifié que quarante années n'en avaient pas fait oublier la blessure. En ce temps-là, l'aveugle négociant tenait rigueur à son fils de se cramponner à une carrière

La clairière : aquarelle (vers 1870-71).

qui ne nourrissait pas son homme. Un jour, (c'était vers 184=) ; Corot touchait à la cinquantaine^, il le lui avait reproché de la façon la plus mortifiante. On traitait des amis à Ville-d'Avray. Le peintre, qui s'était attardé à sa besogne jusqu'à l'heure du dîner, avait gardé, pour paraître à table, ses souliers de travail. Son père le toisa de haut en s'écriant : «Quels gens que ces artistes! » Et il ajouta cet affront: " Encore si leur peinture se vendait! >/ Corot, rapportant cette parole (i), disait avec une fierté vengeresse : -r Croiriez-vous que, lorsque je recevais sans broncher ce joli compliment, il y avait vingt ans déjà que j'avais peint mon Coliséel » Et il continuait : « Il faut savoir supporter bien des choses dans la vie. « Moi, je me suis toujours proposé comme exemple le Christ : subir les « épreuves et ne rien dire... Certes, il m'a fallu de l'énergie. Mais, après « tout, cela vaut peut-être mieux que d'être adulé comme quelques-uns « de mes camarades, les Benouville par exemple, dont la mère était en « extase devant ses enfants. Ah! ce n'est pas à moi que l'on prodiguait « des câlineries comme les siennes... Il est vrai que je n'avais point la

(i) Conversation avec M. Alfred Robaut. 2 Décembre 187 1.

« coquetterie qu'il faut pour se faire bienvenir. Ma mère, à moi, me « disait: «Mon Dieu, Camille, que tu es commun! Comment ai-je pu « faire un enfant comme celui-là ! » Cependant, je ne perdais pas tou- « jours contenance quand on me prenait à parti de la sorte. Par « exemple, une fois que la pauvre femme me faisait je ne sais quelle « réprimande, je redressai fièrement la tête et, le plus sérieusement « possible, je lui dis : « Mais tu ne sais donc pas que, depuis le commen- « cément du monde, il n'y a eu que trois sages sur la terre : Socrate, « Jésus-Christ et... moi ! » Ça l'a déridée et nous nous sommes jetés dans « les bras l'un de l'autre. »

Ainsi Corot contait sa vie. L'homme qui avait le bonheur d'être pris pour confident écoutait de toutes ses oreilles et ne laissait perdre aucune des paroles qu'il avait entendues.

Corot à Arras.

Photographie par Charles Desavary (1871.)

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