ENTRETIENS SUR L'ART ET LA VIE
Corot vivait dorénavant sous l'œil d'un homme qui couvait du regard son activité dévorante. M.
Robaut épiait toutes ses productions, suivait ses allées et venues et ne laissait rien tomber dans l'oubli. Grâce au soin qu'il prenait de tout noter, nous possédons les éphémérides exactes de cette laborieuse fin de carrière. Nous savons qu'en 1872, il quitte Paris à la mi-avril, que, du 15 au 27, il est à Beauvais et qu'il passe ensuite le mois de mai, du i" au 20, à Villed'Avray. Du 20 au 28, il va dans les Ardennes, à Fumay (i). En juin, ilséjourneàCoubron(2). M. Alfred Robaut le reçoit à Douai du i" au 8 juillet (3) ; son beau-frère Desavary, à Arras du 8 au 12 (4). Le II, dans la demeure amie de M. Bellon, au faubourg Saint- Nicolas, on fête sa verte vieillesse et son talent toujours jeune; la musique
(i) Voir le N° 21^$.
(3) Voir les N"' 20^2 à 20p6, etc.
(3) Voir les A^"' 204c, 2050, etc.
(4) Voir les A'"' 204J, 2048, etc.
Le bouleau.
(Fusain, vers 1871-75).
et la poésie célèbrent le cinquantenaire de son labeur artistique ; Gustave Colin, qui se trouve là, fait appel à la muse pour chanter à la fois son art et sa bonté.
Corot suit M. Bellon à Rouen pendant une semaine, du 13 au 30 juillet. M. Robaut l'y accompagne. Il est témoin de sa joie à la vue des lieux où s'est passée une partie de son enfance ; il visite avec lui le lycée, sur les bancs duquel il a fait «ses humanités»; la mémoire du vieillard retrouve dans la cour, pour la lui montrer, la place où on le mettait au piquet : c'est derrière un contre-fort d'une vieille muraille; en passant, il essaie de s'y cacher; mais, comme son embonpoint ne lui permet pas de s'y dissimuler tout à fait : « Ah ! fait-il en riant, dans ce temps-là, on ne voyait pas le bedon! » En traversant une classe, il avise un tableau noir et, avec un bout de craie qui traîne, y trace une fleurette. Son compagnon l'ayant invité à signer son croquis, de deux C dos à dos il forme un X et dit : « Voici comment je signe sur un tableau de mathématiques ». — Rouen a beaucoup changé depuis les temps lointains auxquels le septuagénaire se trouve reporté par cette visite. A parcourir la campagne, son plaisir est mélangé de fâcheuses déceptions. Il cherche vainement certaines contrées sauvages, certaines allées mystérieuses où, enfant, il cueillait des noisettes et ramassait des champignons. La ville gourmande a dévoré la campagne. Le promeneur doit aller chercher dorénavant bien loin la poésie de la nature agreste. Corot la retrouve sur les hauteurs de Canteleu et il s'arrête en vue de la riante vallée qui se déroule dans la brume (i). Tandis qu'en attendant l'heure propice à l'étude, il s'est étendu sur l'herbe et s'est endormi, M. Robaut a sorti son crayon et surpris le cher dormeur dans son abandon. Cet amusant croquis, parvenu jusqu'à nous, évoque, avec la vision d'une sieste de paysan, la rustique simplicité des habitudes du vieil artiste. — Un autre jour, les visiteurs ont porté leurs pas au cœur même de la ville et se sont arrêtés dans la grand' salle du Palais de Justice. Corot, assis sur un banc, regarde le majestueux édifice sans mot dire ; tout d'un coup, une exclamation s'échappe de ses lèvres : '<Quel homme! quel homme! » Ce spectacle lui a remis en mémoire V Amende honorable d'Eu- (i) A'" 2055.
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Corot à Canteleu, près Rouen.
Dessin par M. Alfred Robaut (i8 juillet 1872).
gène Delacroix, où l'artiste a donné pour cadre à une scène de Melmoth cet admirable vaisseau gothique; et il oublie le monument lui-même pour ne songer qu'à la peinture qu'il a inspirée ; vue récemment à Paris dans les galeries Durand-Ruel, elle le hante en cet instant et lui arrache ce cri du cœur, d'autant plus intéressant à recueillir qu'il dénote une évolution complète dans les sentiments de Corot à l'égard d'un confrère longtemps incompris et méconnu par lui.
Corot quitte Rouen pour aller retrouver au bord de la mer ses confrères et amis Badin et Diéterle, qui l'accueillent tour à tour à Yport et à Criquebeuf, du 20 au 28 juillet (i). Il consacre, après cela, la première semaine d'août à Marcoussis et, le 8, il est rentré à Paris. Ce jour-là, il va faire une visite à Nanterre. M. Robaut est encore avec lui. Chemin faisant, il lui demande la permission d'expédier à Arras, pour les faire photographier, toutes les études de son atelier. L'entreprise n'est pas sans hasards. Celui qui ose la proposer ne le fait qu'en tremblant. Mais la magnanimité de Corot le rassure dès le premier mot. Certes; il lui sont chers, ces petits carrés de toile qui lui rappellent toute une vie de labeur et de joie. Toutefois, il prend son parti en brave. Bien plus, il a le courage de dire : « Après tout, quand tout cela serait détruit, est-ce que cinq ou six cents Corots de moins dans le monde en changeraient la face? ».
Durant que M. Robaut déménage son atelier, il poursuit le cours de ses villégiatures. Le 9 août, il arrive à Port-Marly, au Parc des Lions (2). C'est ainsi que se nomme la maison de campagne de l'ancien agent de change Georges Rodrigues-Henriquez, qui s'adonne depuis quelques années à la peinture et qui a choisi Corot pour professeur. Lorsque M. Rodrigues est venu le trouver pour lui demander quelques conseils, « Volontiers, lui a-t-il répondu ; mais les théories ne valent pas la pratique. J'irai peindrej devant vous à la campagne ». Le maître est devenu l'ami de son élève et de sa charmante famille, où petits et grands adorent « papa Corot » et témoignent à son égard d'une respectueuse familiarité. C'est une de ces bonnes familles bourgeoises où l'opulence se
(i) Voir les A'^'" 20^1 à 5055, etc.
(2) Voir les A'" 2201, 2206, 212/, 212S, etc.
dissimule sous la simplicité des goûts et des habitudes. Le bonhomme trouve son compte à ce bien-être sans morgue. On sait que sa fourchette est bonne, mais que les complications d'une cuisine raffinée ne sont pas de son goût. On flatte son faible pour le traditionnel pot-au-feu garni de carottes. Des carottes? La prévenance ingénieuse de Mme Rodrigues ne lui en a-t-elle pas procuré le régal en plein siège de Paris ? Malgré le confort qui l'entoure, il ne change rien à ses usages d'anachorète et part d'un éclat de rire quand on lui offre un nécessaire de voyage, à lui qui se rase sans glace et n'a jamais pu se servir d'un blaireau pour se savonner le menton. Les enfants du logis ont en lui un camarade toujours prêt à gaminer avec eux. Il fait des cocottes en papier avec les fillettes et donne un prix à celle qui réussit la plus petite : un prix qui vaut la gageure, un tableautin peint exprès pour la gagnante, avec la gentille allusion d'une poulette picorant dans l'herbe (i j. Cette candeur enjouée du doux vieillard encourage un mouvement touchant de la part d'une soeur de charité apparue, un jour de distribution de prix, dans la salle à manger de Port-Marly, avec des couronnes en papier qu'elle apportait aux demoiselles de la maison. Après en avoir ceint les têtes enfantines, la bonne religieuse dépose le symbolique laurier sur les cheveux blancs de l'artiste. Manifestement touché de ce délicat hommage, Corot garda précieusement la petite couronne ; lorsqu'il prit congé de ses hôtes, elle entra dans sa valise et le suivit à Paris.
Parti de Port-Marly le 19 août, il est le 21 à Luzancy (2). Son vieux camarade Remy est mort en 1869 ; mais la demeure de sa veuve le réclame quand même ; il séjourne auprès d'elle une huitaine de jours, butinant à droite et à gauche dans la vallée, en compagnie d'un jeune disciple dont la vocation est éclose sous ses pas. Alexandre Bouché, qui s'essaie au paysage sur sa terre natale, fait ses débuts auprès de ce maître qui donne à la jeunesse l'exemple d'une application acharnée et d'une ardeur inlassable ^3). L'âge n'a point de prise sur ce tempérament de fer.
(2) Voir les A^" 20S4 à 2oSj, etc.
(5) Voir le N° 2122.
Corot en jouit avec une certaine coquetterie. En passant par Paris, le 29, il donne de ses nouvelles à La Rochenoire en ces ternies : « Je vais bien ; je travaille comme si j'avais 70 ans ».
Après une très courte halte à Paris, pendant laquelle, d'ailleurs, il a encore été voir un amiàArgenteuil (29 et 30 août) (i),le i" septembre, le voilà encore reparti. Il passe huit jours, du i" au 7, à Fontainebleau, à l'hôtel delà Sirène, occupé tout le temps à travailler en forêt avec Comairas (2) ; puis, du 8 au 21, il est, à Étretat, l'hôte de la famille Stumpf (3). Il rencontre sur la plage M. Henri Dumesnil, son commensal depuis nombre d'années aux dîners du café de Fleurus, qui rassemblent, le vendredi de chaque semaine, Barye, Aimé Millet, Français, Carolus Duran, Hanoteau, Matout et quelques littérateurs tels que Paul de Musset, Alphonse Leroy et Cantaloube. M. Dumesnil vient de bâtir sur la falaise une coquette villa; il l'invite à y «r manger la soupe » Le lendemain, Corot envoie à son amphitryon, en guise de carte de visite, le portrait de sa maison (4). Telles sont les prévenances de son affection; et aux remerciements qu'on lui adresse, il répond : « Oh ! c'est un simple mouvement du cœur ». Ces mouvementslà lui sont coutumiers. Il a rapporté de même autrefois d'Alise-Sainte- Reine, pour l'offrir à Aimé Millet, une vue de la colline que domine son Vercingétorix, peinte à son intention, dans un élan d'amicale tendresse (5). M. Dumesnil, qui n'est pas un ingrat, note ces traits, qui prennentplace au nombre des souvenirs que sa plume enregistreau jour le jour pour la gloire de son illustre ami et qu'au lendemain de sa mort, il jettera sur sa tombe, comme un bouquet de fleurs parfumées.
Corot rentre à Paris de nouveau pour le 22 septembre. Un de ses clients, l'acteur Surville, lui a demandé d'être, ce jour-là, le parrain de son enfant ; la marraine est Rosa Bonheur. Sa commère n'a pas trouvé le chemin de son cœur. Quand il en parle, il fait la grimace. « Non, dit-il (6), je
(i) Voir le A'° 216}.
(2) Voir le A'"' 2iyo.
(3) Voir les 7V^"= 20^4 à 20^y, etc.
(6) Conversation avec .M. Alfred Robaut, 19 novembre 1872.
<'Ohof
Cavalier dans un chemin creux, (vers 1870-74).
n'aime pas cette femme qui s'habille en homme. Est-ce qu'on ne peut pas faire de la peinture et rester femme tout de même ? Voyez M"'' Henriette Browne et M"° Jacquemart. A la bonne heure! — J'ai embrassé la demoiselle le jour de ce fameux baptême!... Eh bien, non,... ce n'était pas ça... » Il goûte médiocrement, d'ailleurs, ce talent froidement masculin. Nulle sympathie artistique ne corrige son antipathie à l'égard de la personne elle-même. Ses relations avec elle datent de l'époque de son Marché aux chevaux ; la première entrevue a jeté entre eux un froid irrémédiable. Car il n'a pas su dissimuler son sentiment et il a laissé entendre qu'il préférait l'esquisse au tableau. Cet aveu a plongé la jeune femme dans un tel désarroi qu'il s'est sauvé, après avoir tant bien que mal réparé sa bévue en se récusant comme juge d'un tableau de figures. Mais le mal était fait. On ne lui rendit pas sa visite.
Après le baptême en question, le frère court embrasser sa sœur à Ville-d'Avray (24 septembre), puis il repart, le 26, pour Mantes (i), où on le retient jusqu'au 7 octobre. Ce n'est pas tout. Un méridional, avec lequel
(i) Voir les N"^ 2064 et 206^.
Souvenir du Midi.
Croquis (vers 1873).
il entretient des relations déjà anciennes et qu'il a fréquenté assez intimement pendant le siège, M. Stanislas Baron, le guette pour l'entraîner dans son pays, à Mont-de-Marsan. Après un court arrêt à Bordeaux, les voyageurs arrivent sur les bords de la Midouze et la mère de M. Baron offre à l'illustre compagnon de son fils une place à son foyer. Corot y demeure plusieurs jours et y fait quelques études (i). De Mont-de- Marsan, son guide le conduit, dans les environs, au château de Passiance, chez M. de Rivière (2). Le châtelain se montre fort honoré de cette visite et toute la famille rivalise d'empressement auprès de son hôte. La saison étant devenue un peu rigoureuse, il travaille les pieds sur une chaufferette et si, d'aventure, la pluie contrarie sa séance, une gentille demoiselle le garantit gracieusement de son parapluie. Puis, le voyage se poursuit jusqu'à Biarritz, Saint-Jean-de-Luz (3), Irun, Fontarabie, Pasages et Saint-Sébastien. Gustave Colin, fixé désormais à Ciboure,près de Saint-Jean-de-Luz, lui fait les honneurs de sa nouvelle patrie d'élection et Corot se laisse conduire, couvrant son album de rapides croquis.
(2) Voir les jV" 20-jy à 20-j().
(5) Voir .V" 208^.
Mais le temps presse. Paris le réclame. Il y débarque le 27 octobre au soir. Dès le lendemain matin, M. Robaut le trouve à son atelier, en train d'interpréter, sur une petite toile, un des motifs aperçus à Saint-Jean-de-Luz, dans sa promenade avec Colin. Il est frais et dispos ; sa mine ne trahit aucune fatigue des douze heures de chemin de fer qu'il a subies la veille. Il est ravi de son voyage, qui l'a délassé de l'incessante production à laquelle le condamnent, à cette heure, les exigences des marchands et des amateurs. Et puis, le pays nouveau avec lequel il vient de faire connaissance lui a suggéré, à l'entendre, une façon nouvelle d'interpréter la nature, «r Nous verrons, dit-il, si on reprochera encore à ma peinture d'être grise et terreuse ! » Montrant les études qu'il rapporte de là-bas : « Voyez-vous la franchise de ces verts ? Je n'avais jamais fait cela jusqu'à présent. Il faut qu'un ouvrier travaille sans relâche et qu'il peine jusqu'au bout, tant qu'il manque une cheville au buffet ».
L'automne est fort avancé et ce n'est plus guère la saison des voyages. Toutefois on lit dans un de ses carnets cette note écrite le 28 octobre: «Demain, je pars de bonne heure pour la campagne ; après-demain, je serai à l'atelier de bon matin ; jeudi, je vais à Ville-d'Avray, puis je pars pour Coubron». Il reste à Coubron du i"au i=i novembre; et, alors seulement, il reprend ses quartiers d'hiver. Encore quitte-t-il Paris dans le courant de décembre pour assister à Douai aux noces d'or du père et de la mère de M. Alfred Robaut. Le gendre de Dutilleux occupe une des premières places dans son affection. Admis quotidiennement à l'atelier, il compte souvent, ainsi que Mme Robaut, parmi les convives des dîners du Faubourg Poissonnière. En toute occasion, il recueille les propos du maître, dont il est devenu décidément le Dangeau.
Sur l'art d'abord : " Il faut interpréter la nature avec naïveté et selon votre sentiment personnel, en vous détachant complètement de ce que vous connaissez des maîtres anciens ou des contemporains. De cette façon seulement vous parviendrez à émouvoir. — Il y a des gens qui sont bien doués, mais qui ne veulent pas faire usage des dons qui leur ont été départis. Ces gens-là me font penser à un joueur de billard à qui un partenaire complaisant offrirait tout le temps de beaux coups dont il ne
profiterait jamais. Il me semble que, si j'étais l'adversaire de ce joueur-là, je finirais par lui dire : « Puisque c'est ainsi, je ne t'en donnerai plus ». A la place du bon Dieu, je me vengerais des misérables qui gâchent leurs dons naturels et je changerais leur cœur en liège ». Telles sont les paroles prononcées à table chez M. Robaut, le 19 novembre 1872. Les métaphores sont les mêmes que Silvestre avait entendues et que nous avons déjà lues sous sa plume. En voici une sur un autre sujet, surprise encore par l'oreille toujours aux aguets de son fidèle observateur(i). On cause de la difficulté de réussir dans les arts. « Oui, dit Corot, il j a bien peu de gens qui arrivent au but. Tenez, cela me rappelle un jeu auquel on s'amusait à Versailles dans ma jeunesse. C'était sur le grand tapis vert. On vous bandait les yeux et il s'agissait de parcourir toute la longueur de la pelouse. La plupart des joueurs, dès le début, déviaient insensiblement; la déviation augmentait à mesure qu'ils avançaient et, tout d'un coup, ils s'apercevaient, à leur grande surprise, qu'ils étaient sortis du tapis ».
Un jour (2), tandis que l'artiste, à son chevalet, compose un paysage, M. Robaut, assis auprès de lui, se met à fredonner un air d'opéra. Corot l'interpelle : "< Alfred, l'air que vous chantez là ressemble à mon paysage». L'ouïe et la vision ont chez lui des rapports très intimes. Il en fait la remarque et, là-dessus : «Tenez, fait-il, quand je me rappelle certain motif du Croisé en Egypte à la mode dans ma jeunesse, eh bien, je suis immédiatement transporté dans les Alpes; je me revois dans la diligence où je voyageais en 1825. Dès les premières notes, j'aperçois la frontière et, le temps d'achever l'air, je suis en Italie ». Poursuivant sur le même objet, il ajoute: « Il en va de même pour certaines odeurs, qui me remettent toujours en mémoire tel ou tel paysage. Ainsi, lorsqu'au printemps je sens le parfum des noisetiers, mon imagination s'enfuit à Bois- Guillaume, près de Rouen, où s'est passée mon enfance, et s'enfonce dans les fourrés odorants où jadis j'allais, le dimanche, ramasser des morilles ».
Se promène-t-il dans la campagne, Corot prend son compagnon pour confident et, si un endroit le séduit et l'arrête, il s'efforce d'expliquer
(i) Conversation avec M. Alfred Robaut, à Rouen, juillet 1872. (2) Le 7 octobre 187;.
son émotion. Un soir que M. Robaut dîne avec lui à Sèvres, chez sa nièce, Mme Chamouillet, on fait un tour dans la campagne avant de se mettre à table. L'ombre envahit les buissons, dont les valeurs se confondent, et l'évanouissement presque général de toutes les nuances fait ressortir celles qui persistent malgré l'obscurité. Le peintre en fait la remarque et, empruntant à la musique une comparaison : ^< Ce fourré noir, dit-il, n'a l'air de rien ; mais il fait sa partie dans la symphonie ; c'est la basse qui accompagne le chant et le met en relief », La nuit est venue tandis qu'on se promène et, dans le jour incertain d'un dernier rayon, un nouvel aspect du paysage sollicite encore le regard de l'artiste. Un platane se dresse devant lui, dont la masse se détache en vigueur sur le ciel clair du couchant. Corot cligne de l'œil. -rAh! dit-il, combien, à cette heure-ci, certaines colorations sont difficiles à définir. Vous reconnaissez, comme moi, deux tons dans le ciel, qui est jaune et lilas. Les buissons et le gazon sont verts ; ce n'est douteux non plus pour personne. Mais, cette grande masse sombre que vous voyez-là, de quelle couleur est-elle au juste ? Seuls, les malins le devinent et se tirent d'affaire à leur honneur ».
La peinture a une rivale dans le cœur de Corot : c'est la charité. M. Robaut reçoit de lui cette confession touchante : «c Je viendrais à perdre la santé, je serais cloué dans mon lit sans pouvoir toucher un pinceau : faire du bien à autrui serait ma consolation. La charité est chose encore plus belle que le talent. D'ailleurs, l'une profite à l'autre. Si vous avez bon cœur, cela se verra toujours dans vos œuvres ». Sa figure s'épanouit quand, après avoir obligé un solliciteur, il se remet au travail. Il reprend sa palette en disant : « Vous allez voir, comme nous allons faire de belles choses à présent ! Nous allons étonner les populations ». Ses libéralités attirentelles l'attention des habitués de l'atelier et surprend-t-il un éloge sur leurs lèvres : « Il n'y a pas de mérite de ma part, se hâte-t-il de répondre, c'est cela qui me fait trouver mes petites branches ».
Corot ne lit guère les journaux et la politique n'est pas son fort. Il est ce qu'on est convenu d'appeler un homme d'ordre. Il entend vivre tranquille et travailler sans être dérangé par les préoccupations extérieures. Aussi n'est-il point partisan du changement en matière de
gouvernement et se méfîe-t-il des novateurs, quels qu'ils soient. Il regarde d'un mauvais œil les journaux de combat et, une fois que son visiteur habituel déploie devant lui la Répuhliqtie Française de Gambetta (i) : « Qu'est-ce que c'est que ça ? C'est du parti rouge, n'est-ce pas ? Ah ! ces gens-là font bien du mal à leur pays //. Partant de là, il se met à déplorer les révolutions, <r qui épuisent la France et font le jeu de ses ennemis ». Et s'échauffant : « Pourquoi faut-il que notre beau pays soit déchiré tous les vingt ou trente ans par une crise de ce genre là? Ah! si, en outre des qualités qu'elle possède, notre nation avait le flegme des Anglais ou la pondération des Allemands !... Mais ce serait trop beau ! La France ne serait plus la France ! Nous sommes ainsi faits ! Hier, nous étions tombés à plat. Grâce à notre admirable sol et à notre travail intelligent, dans une vingtaine d'années, nous aurons encore une fois dépassé nos voisins. Lorsque nous serons bien prospères, le bon Dieu se dira: «Ah! mais, il faut remettre ces enfants-là au pas.» Et nous nous ferons tuer encore une fois des milliers d'hommes, arracher une dizaine de milliards... Quels seront, cette fois-là, les instruments de notre malheur ? Les Allemands, les Anglais ouïes Iroquois, qu'importe? Le résultat est toujours le même...» Mais l'optimisme de Corot l'empêche de pousser les choses au noir : « Malgré tout, la France demeurera à la tête de la civilisation. Elle est comme ce petit espiègle, qui fait rire ses camarades pendant la classe et attrape tout le temps des punitions, mais qui, au bout de l'année, étonne ses gens en remportant quand même tous les prix. N'a-t-on pas dit de notre pays que, s'il pouvait vivre cent ans sans révolution, il deviendrait assez riche pour acheter le monde?» Le tour de la conversation ayant conduit le causeur à s'expliquer sur ses opinions politiques : '< Certes, je suis républicain, s'écrie-t-il ; mais je veux que la République ne bouleverse pas la société ». Remontant en arrière, il explique qu'il n'a jamais compris pourquoi on s'est acharné à renverser le gouvernement de Louis-Philippe ; et il raconte, à ce propos, une anecdote de ce temps-là. Un journaliste de l'opposition, avec lequel il s'était rencontré, lui avait posé une question comme celle-ci : « Comment se fait-il, M. Corot, que
(i) Conversation avec M. Alfred Robaut, le 31 octobre 1872.
vous, un révolutionnaire en art, vous ne soyezpas avec nous en politique?» « Oh ! répondit-il, ce n'est pas la même chose. Je fais ma peinture à ma guise et je n'impose à personne ma manière de faire. Si je me trompe, je ne compromets nul que moi. Libre aux autres de suivre la voie qui leur plaît. La nature est là pour les guider, comme elle me guide moi-même. S'ils emboîtent le pas derrière moi, ça les regarde».
Ce n'est pas seulement en politique que Corot est conservateur. Il reproche à ses contemporains de bouleverser, sous couleur de progrès, les beautés de la nature. Fontainebleau, à l'entendre est méconnaissable ! Et il conclut avec dépit : « Il est fort heureux que l'homme n'ait pas le pouvoir de changer l'atmosphère elle-même ; autrement, le ciel aussi y passerait, comme le reste ».
A Paris, Corot, à présent, ne s'appartient plus. Son indépendance souffre à la fois de sa renommée et de sa bonté. Sa porte est prise d'assaut en même temps par les clients et par les solliciteurs. C'est pourquoi, mettant à contribution l'affection hospitalière de la famille Gratiot, il se prépare une retraite à Coubron et y fait bâtir, contigu à la demeure de ses amis, un atelier où il pourra travailler à l'abri des importuns. En attendant, il les dépiste en s'isolant, à Paris, dans l'incognito d'un atelier supplémentaire, rue Fontaine 19 bis. Cette retraite lui est fournie par un des hommes qui guettent sa production et la drainent : l'ancien coryphée Cléophas, propriétaire par avance d'un des tableaux qu'il destine au prochain Salon (i). Cette œuvre, qu'il baptise du nom de Pastorale, en songeant peut-être à son cher Beethoven, s'achève rue Fontaine tandis que, rue Paradis-Poissonnière, il interprète, également en vue du Salon, un souvenir de l'étang Moutier, près de Montfermeil, qui s'intitule le Passeur (2). Celui-là aussi est retenu avant d'être achevé; c'est au violoniste Hermann qu'il est promis. Chacun saisit ainsi son bien à l'envi. La prise de possession se fait en inscrivant un nom à la craie sur le châssis de la toile encore vierge. D'aucuns réclament vainement leur tour ; mais Corot les oblige à patienter, disant avec malice qu'il fallait venir
Le petit cavalier (vers 1870-74).
vingt ans plus tôt; car, en ce temps-là, on était servà sans attendre.
La facilité avec laquelle les tableaux éclosent sous son pinceau magique lui permet d'ailleurs de contenter beaucoup de monde à la fois. Il ferme les yeux avec complaisance sur la spéculation à laquelle on se livre ouvertement autour de lui et dont sa peinture est l'objet. Il ne lui déplait pas d'être la Providence de ses acquéreurs. Faisant allusion à un particulier qui, ayant subi des revers dans ses affaires, se remet à flot en vendant les tableaux qu'il lui a achetés: « Qu'est-ce qu'il ferait, ce gaillardlà, dit-il, si ma peinture n'était pas là pour le tirer d'embarras ? » Ses confrères ont beau s'acharner contre son désintéressement ; ils ne peuvent pas le décider à augmenter ses prix. M. Robaut le voit, un matin, fort irrité à ce propos ( i ). Il est en train de se raser et gesticule, son rasoir à la main : « On dit que je porte préjudice à autrui en vendant trop bon marché. Eh bien, je ferai une chose: je donnerai ma peinture pour rien. Comme cela, on n'aura rien à dire, j'espère>/. Dans son agitation, il balafre son menton, qui saigne sous le tranchant de l'acier.
Corot est malheureusement, parfois, victime de son bon cœur. Il se laisse arracher par l'impatience d'un marchand une œuvre sur laquelle il n'a pas dit son dernier mot. On le circonvient par des paroles comme celles-ci : '< Nous ne vivons que par vous, M. Corot (21 >/. D'aucuns obtiennent de sa complaisance d'extraordinaires concessions. Voici par exemple une scène qui se passe a l'atelier un mercredi, quand la porte est ouverte aux visiteurs. Entre un quidam avec plusieurs toiles sous le bras. «Bonjour, M. Corot: je voudrais vous soumettre quelques petites peintures devons, que je viens d'acheter?// Corot examine ce qu'on lui présente en faisant la moue : '< Comment, diable, pouvez-vous m'attribuer des infamies pareilles? Et vous avez acheté cela? — Mais oui, M. Corot; voici une petite toile que j'ai payée cinq cents francs. — ^ Malheureux !,.. Enfin,... laissez-moi cela et... revenez demain -v. Le lendemain, le pinceau du maître est passé sur l'objet en question et son propriétaire remporte un véritable Corot. Ainsi quelques intrigants abusent de la bonté de l'homme et l'exploitent.
(i) Le 8 avril 1872.
(2) Entendu par M. Robaut en octobre 1873.
Voilà un des inconvénients de la célébrité. Il en est encore d'autres dont souffre un artiste parvenu, comme Corot, au faîte de la gloire. Dorénavant, il ne peut plus passer inaperçu quand il se promène ou quand il voyage. Un jour, en allant à Ville-d'Avray, il s'est assoupi dans le train. Au moment où l'on entre en gare, une personne qu'il ne connaît pas, l'appelle par son nom et lui dit : « M. Corot, vous êtes arrivé ». Une dame, occupée à le dévisager, descend quand il quitte le wagon et s'aperçoit seulement lorsque le train est reparti qu'elle s'est trompée de station (i). Dans Paris, les coups de chapeau n'arrêtent pas. A la veille du Salon, il sort pour aller voir quelques élèves. Il a tant de saluts à distribuer sur son chemin qu'il s'écrie : -r. Ah ! mon Dieu, que c'est fatigant d'être un homme connu ! » Toutefois, cette notoriété ne laisse pas au fond de le flatter. Il ne lui déplaît pas d'apprendre (2) que le magasin de nouveautés « A Pygmalion » vend une étoffe dont la couleur est baptisée « gris- Corot »; il sourit en demandant : « N'est-ce pas une épigramme ? »
Une grande ingénuité lui fait tenir des propos qui, dans une autre bouche que la sienne, trahiraient de l'orgueil ou de la suffisance. Ainsi, au mois de mars 1873, M. Georges Rodrigues a obtenu qu'il fît pour lui une réduction de son Dante et Virgile. La toile, accrochée depuis une quinzaine d'années sur le mur de l'atelier, est couverte de poussière. Corot la fait laver et vernir. Alors, devant son tableau ainsi rajeuni, il a un mouvement de surprise touchante : « Mais, c'est superbe, dit-il ; je ne puis me figurer que c'est moi qui ai fait cela ! » En parlant ainsi, il fixe sur M. Robaut un regard brillant qu'illumine une joie d'enfant (3).
Le Dante fut transporté dans l'atelier de M. Rodrigues, 46 rue La Rochefoucauld et, quand l'élève eut ébauché la toile pour son maître, celui-ci alla régulièrement y travailler tous les lundis et tous les jeudis, de midi à 4 heures (4). En même temps, il poursuivait sa besogne courante, pour satisfaire la nombreuse clientèle qui le harcelait : les Brame, les Tédesco, les Beugniet, les Durand-Ruel, les Breysse, les Weyl, les Audry,
(i) Raconté par Corot à M. Alfred Robaut, le 31 octobre 1873.
(2) Dans le courant de l'été 1873.
(3) A l'atelier de Corot, 25 mars 1873.
Deux croquis pour Dante et Virgile.
sans compter Cléophas et son neveu Bardon, Surville, Oscar Simon, Hermann, le dentiste Verdier et le médecin Cambayqui, appelé d'aventure pour soigner Adèle, fit connaissance avec la peinture de son maître et se prit pour ses tableaux d'une passion rien moins que platonique. M. Robaut lui-même revendiquait sa part des chefs-d'œuvre qu'il voyait éclore quotidiennement, et Corot la lui abandonnait volontiers.
Le travailleur a conservé l'habitude de se reposer, le dimanche, des fatigues de la semaine en allant entendre de la musique. Le dimanche 9 mars 1873, M. et Mme Robaut sont venus le prendre en voiture à la sortie de Pasdeloup pour l'emmener dîner chez eux ; la chose était ainsi convenue d'avance. Mais Corot, dont les poumons se dilatent avec bonheur au grand air, les invite à quitter leur fiacre et à faire la route à pied. « C'est si bon, dit-il, de voir le soleil ! » Il critique l'interprétation du prélude de Bach, qu'il vient d'entendre. Puis, revenant au soleil : « En voilà un qui ne mérite jamais de reproches ! Ah! voyez-vous, j'aime à le regarder en face ! Oui, en face ! Dussé-je en perdre la vue!... J'adore sa
lumière; j'ai tout fait pour la traduire et en impressionner les autres comme je l'ai été moi-même w. La physionomie du beau vieillard s'épanouit tandis qu'il s'exprime ainsi ; sa face rayonne au milieu de l'auréole blanche de sa chevelure que caresse le vent. Chemin faisant, il cause avec animation. Il raconte que, la veille, à dîner, chez un de ses amis, il a entendu quelqu'un dire qu'il fallait qu'un artiste eût de l'amour-propre. « Je trouve, fait-il, que de l'amour tout court vaut mieux. Oui, de l'amour pour l'étude, pour la vérité, et aussi de l'amour pour notre prochain. Quand on me parle d'amour-propre, je pense, malgré moi, à un homme qui se regarderait dans une glace pour s'admirer... Lorsqu'on aime sa tâche et qu'on la fait de tout son cœur, à quoi bon se tourmenter? Si nous ne produisons rien de fameux, tant pis, pourvu que nous ayons la conscience nette! » A table, Corot se montre ce soir-là, comme de coutume, le plus aimable des convives. Il chante, sans se faire prier, le meilleur de son répertoire : Les Amants de Touraine, Le Hollandais, La Mère Jeanne et Je sais attacher des rubans. Il y met tant d'accent et de feu qu'on dirait d'une improvisation. Il eût fait, semble-t-il,un excellent acteur. On le lui dit parfois. Mais il répond: « Que faites-vous donc de ma timidité? Entre intimes, je suis à mon aise; mais, dès que le cercle s'élargit, ce n'est plus mon affaire... Il m'arrive parfois de rêver que je suis sur les planches et qu'on veut me pousser à réciter un rôle devant le public ; je ne connais pas d'impression plus désagréable ». A propos du théâtre, qu'il fréquente beaucoup, il se montre très sévère pour les acteurs qui, manquant de naturel, ne réussissent pas à donner au spectateur l'illusion de la vie ( li. « Je veux, dit-il, qu'un comédien me fasse croire à la réalité de l'action qu'il représente. Ainsi, quand j'en vois un qui tombe, simulant l'évanouissement ou la mort, il faut qu'une fois étendu parterre, il demeure absolument immobile, sans faire le moindre mouvement ; faute de quoi, le charme est rompu ». Cette opinion est d'accord avec l'esthétique professionnelle du peintre, qui s'efforçait, avant tout, dans ses œuvres, de donner l'aspect réel des choses et l'impression de la vie.
Dans la pratique, il sacrifie désormais systématiquement les détails
(i) Conversation avec M. Alfred Robaut, 28 octobre 187-;.
à l'effet d'ensemble. La critique, toujours prête à reprendre l'offensive, envisage ce parti-pris comme une défaillance. D'aucuns le lui disent en face sans ménagements. Théophile Silvestre lui-même, son ami de la veille, prononce, à propos de ses tableaux du Salon, des paroles dont la sévérité n'est pas à son éloge. -'< Les deux toiles \2i Pastorale et \& Passeur, écrit-il dans le Pays, sont des ébauches exposées comme tableaux. Ah ! si un débutant les eût présentées, le jury d'admission n'eût pas manqué de les mettre à la porte... Certes, Corot met du cœur dans son art, mais un cœur de célibataire qui n'a jamais souffert. Accoutumé à s'en tenir à l'épiderme, au velouté de la nature, il ne nous va qu'à fleur de cœur, au lieu de nous poindre. Ses matinées vaporeuses, épanouies, vives comme la brise matinale, et ses soleils couchants si ondoyants, si paisibles, caressent la sensation pure, mais ne font pas vibrer la passion. Comment ses effets iraient-ils plus avant en nous que ne vont en lui ses propres impressions ?... » Le couplet n'est pas tendre. Il méritait d'être cité comme un exemple de la fragilité des admirations humaines et de l'ingratitude qui guette avec malice la moindre faiblesse apparente du génie.
Vers le 15 avril 1873, Corot inaugure l'atelier de Coubron et demeure là quelques jours. Le i" mai, il assiste, à Saintry, près de Corbeil, à une cérémonie familiale (i); puis, quelques jours plus tard, il se fixe àVilled'Avray(2). M. Robaut va l'y voir le 15. En débarquant, à onze heures, il le trouve en train de travailler dans sa chambre, sous rœildeTédesco,un des marchands à présent les plus gourmands de ses œuvres, à une petite toile qu'il lui a promise ; car ses acquéreurs connaissent le chemin de Ville-d'Avray et ne se gênent pas pour venir l'y relancer. Corot apprend au nouvel arrivant que, le matin même, à la première heure, il a commencé d'après nature un tableau à son intention (3). Il en parle pendant le déjeûner et promet que l'objet sera « fameux». On vient de se mettre à table quand apparaît un convive imprévu : Weyl, le concurrent de Tédesco, qui, d'une main, tient un jambonneau et de l'autre une toile
(i) Voir le N" 2110.
(2) Voir le A"" 21^6.
esquissée d'après une étude du maître, qu'il lui apporte à terminer. Corot, qui ne l'attendait que le mois suivant à Coubron, fait un peu la grimace ; mais il ne tient pas rigueur à l'importun, qu'il accueille avec sa bonne humeur coutumière. Courte promenade après le repas ; après quoi, le travailleur se retire dans sa chambre et s'y repose pendant une heure. Il en sort, à 2 heures, pour se remettre à l'étude. Le tableau qu'il fait cet après-midi-là est retenu d'avance, comme les autres : il est réservé à Beugniet. Vers 5 h. 1/4, la fraîcheur du soir écourte la séance d'après nature. Alors, en attendant le dîner, l'infatigable vieillard s'installe de nouveau dans sa chambre et trouve encore moyen de couvrir une toile de 8. On sert la soupe à 6 h. 1/2 et il donne, comme toujours, l'exemple de l'appétit et de la gaîté. M. Robaut quitte la table en hâte à 9 heures, pour regagner son train et le laisse achevant la soirée en famille, avec M. et M"" Chamouillet, arrivés chez leur oncle pour l'heure du dîner.
Croquis (vers 1870-74).
M. Robaut retourne à Ville-d'Avray huit jours plus tard, le 22. Cette fois, c'est pour Cléophas que Corot est- à l'oeuvre ; le jeune Bardon, le neveu de son client, entrain de peindre à côté de lui, surveille de l'oeil la toile impatiemment attendue par son oncle et épie le moment de la lui arracher des mains. Voilà la vie que mène cet homme de soixante-dixsept ans.
Il faut rentrer à Paris le 23 mai ; car il est attendu, le lendemain, à Brunoy, dans la famille Dubuisson, où il a déjà fait une courte apparition, une fois, avant la guerre. M. et Mme Robaut sont reçus en même temps que lui. En huit jours de temps, il achève quatre petits paysages (i)et ébauche deux grandes toiles (2). Le mauvais temps a beau le contrarier: abrité sous deux parapluies, tenus par ses amis au-dessus de son tableau que le parasol de campagne ne suffît pas à garantir, il brave les averses avec une crânerie qui fait l'admiration de son entourage. Lorsque sa besogne marche à son gré, sa langue se délie et il cause avec animation, tout en s'appliquant à parfaire son oeuvre. Un jour que, sous l'œil de ses compagnons, il s'efforce de fixer sur la toile les ardeurs pâlissantes d'un coucher de soleil, il évoque Claude Lorrain, dont le génie a si bien traduit les sujets analogues à celui qu'il représente. « Quand on regarde un de ses tableaux, dit-il, il semble qu'on voie un vrai coucher de soleil. C'est l'effet que je voudrais produire, moi aussi: je cherche à rendre le frémissement de la nature... Eh bien, cela ne peut s'obtenir que par l'observation rigoureuse des valeurs. Je fais des efforts constants pour en saisir toutes les nuances et donner par cela même l'illusion de la vie ; je veux qu'en regardant ma toile, qui cependant ne bouge pas, le spectateur ressente l'impression du mouvement des choses ». La veille de son départ, il avise un trumeau du salon et ses pinceaux s'en emparent. Il juche un tabouret sur une table et, grimpé sur cet échafaudage branlant, il improvise en quelques instants un lumineux paysage dans le petit carré de boiserie (3). Tout en caressant son œuvre, il déplore qu'on ait trop rarement fait appel à son talent de
(i) Entre autres, les A'"' 2111 et 2112. (2) A'" 211} et 21J4.
décorateur. Et son regret s'accompagne d'une généreuse pensée humanitaire. << Si on me laissait faire, dit-il, je couvrirais de mes peintures les murs d'une prison ; je montrerais aux pauvres égarés, qui sont enfermés dans ces tristes endroits, des campagnes de ma façon qui, pour sûr, les convertiraient au bien ».
Le 2 juin, Corot quitte Brunoy, passe la journée à Paris, dîne chez La Rochenoire avec Daubigny et repart, le lendemain, pour Coubron. Il est rappelé précipitamment, le 5, par la mort de son neveu Chamouillet, décédé à Sèvres, et qu'on enterre à Paris le 7. Il conduit le deuil et s'efforce de maîtriser son émotion, qui se traduit par une grimace nerveuse. Quelque étrangère qu'elle soit demeurée à son art, sa famille lui- est chère et les enfants de sa sœur occupent une grande place dans sa tendresse. Le soir même de l'enterrement, il emmène avec lui Mme Chamouillet à Coubron, où il l'entoure pendant quelques jours de son affectueuse sollicitude. Le II, un pieux devoir l'appelle à Paris. Il a rendez-vous avec la veuve d'Aligny, mort à Lyon l'année de la guerre (1871), pour l'aider à préparer la vente de son mari. Il est demeuré fidèlement attaché au souvenir du confrère qui, le premier, l'a soutenu de ses encouragements. De son vivant, il lui témoignait le respect qu'on a pour un maître et le présentait comme tel à ses amis. Il ne tint pas à lui que Français ne fût, comme lui, son disciple. Quand, sortant de l'atelier de Gigoux, celui-ci vint à lui vers 1835, Corot voulut lui faire faire la connaissance de l'artiste dont les conseils lui avaient tant profité à lui-même ; mais Français ne sut pas apprécier Aligny et lui tourna le dos, Corot, au contraire, ne cessa de professer à son égard la plus profonde admiration. Le peintre Hanoteau, qui eut l'occasion de l'accompagner, un peu avant 1870, dans l'atelier de son confrère, fut frappé de sa déférence pour un artiste, jadis son rival, qu'il avait distancé depuis longtemps et dont la réputation éphémère n'était plus qu'un lointain souvenir. A l'admiration de Corot pour le talent d'Aligny se mêlait une profonde reconnaissance pour les enseignements qu'il avait reçus de lui à son début. Aussi, rencontrant M. Robaut à Paris, le jour où il allait chez Mme Aligny, et lui parlant de sa démarche: « C'est une dette sacrée, lui dit-il. Je suis fier de m'en acquitter».
Corot ne perdait pas une minute et il paraît qu'il profita de cette journée passée à Paris pour donner rendez-vous, rue Paradis, à un modèle et terminer, entre deux trains, une figure promise à un client. Puis, il visita à la hâte le Salon et, le lendemain, il était de nouveau à l'ouvrage dans l'atelier de Coubron où Tédesco, qui avait ses entrées dans la maison, surveillait sa besogne et ne lui laissait aucun répit. Ainsi passa le mois de juin.
Le 5 juillet, M. et Mme Robaut l'enlèvent et l'emmènent à Douai. En traversant Paris, il s'arrête chez Tédesco et voit dans son magasin une de ses oeuvres anciennes, la Diane au hain qui figura au Salon de 1836. Il en détaille les défauts, critique le manque de simplicité et de parti-pris et, pour un peu, prendrait ses pinceaux et recommencerait le tableau. Puis, parlant de sa jeunesse et de ses efforts longtemps méconnus : «c Ah, dit-il, dans ce temps-là, j'étais obligé de garder ma folie pour moi et de l'enfermer dans mon armoire ! Un beau jour, j'ai fini par lui ouvrir la porte ; et la douce folie s'est échappée ; mais il y en a encore plein mon armoire »(ij.
Le séjour de Corot à Douai coïncide avec la fête locale. C'est la kermesse de Gayant. Le visiteur, toujours plein d'un entrain juvénile, prend sa bonne part des réjouissances. Cependant, la peinture n'y perd rien. Dès le lendemain de son arrivée, il s'installe dans un faubourg de la ville, à Sin-le-Noble, (Sin l'nob, comme on dit là-bas), sur le bord de la grand'route (2). Il passe là toutes ses matinées, sur le gazon qu'ombragent les arbres, en face du chemin qui fuit vers l'horizon sous la lumière tamisée d'un ciel où floconnent les nuages. Trois ou quatre chaumières au toit rouge apparaissent sur le côté, à travers l'enchevêtrement des ormes et des saules. Il copie cela avec la naïveté d'un débutant, laissant parler la nature et se contentant du rôle d'interprète véridique. Sa virtuosité ajoutera à Tatelier quelques détails complémentaires que, plus jeune et moins habile, il ne se serait pas permis d'inventer. En attendant, l'objectif de Charles Desavary se braque sur l'étude toute fraîche. Le
(i) Conversation avec M. Alfred Robaut, le 5 juillet 1873. (2) A^" 2/(5p.
photographe a arrêté ainsi au passage toutes celles qui sont apparues devant lui. Ses clichés racontent la genèse d'oeuvres souvent transformées par le visionnaire entre les quatre murs de la rue Paradis-Poissonnière. Car l'inspiration du poète, habituée à se donner carrière, prend dorénavant des familiarités avec ses motifs et les arrange au gré de sa fantaisie. Il arrive même à Corot de tricher sur place avec le modèle qu'il s'est proposé et d'étonner les gens qui, le regardant travailler, cherchent en vain dans le paysage ce qu'ils aperçoivent sur la toile.
Tel n'est pas le cas de la Vue de Sin-le-Nohle, véritable chefd'œuvre de sincérité, en dépit de certaine grande branche cassée que le peintre a jetée sur le premier plan après coup, pour meubler le coin de gauche de son tableau. J'ai déjà eu l'occasion (i) de parler de ce tableau et de raconter, d'après M. Alfred Robaut, une anecdote enregistrée par lui et qui s'y rapporte. Corot travaillait dans la rosée matinale quand son hôte vint lui rendre visite avec son compatriote M. Adrien Demont. La conversation s'engage ; l'on cause de la kermesse et des fêtes promises pour l'après-midi. « Qu'est-ce qu'il y a donc au programme pour tantôt, Alfred ? interroge Corot. — Tantôt ; mais, c'est le départ du ballon. — Ah ! le ballon ! Fameux ! » Et aussitôt une brosse fantaisiste lance dans le ciel du tableau un ballon et sa nacelle, qui filent parmi les nuages. Les deux amis sourient de la plaisanterie qui, du même coup, abuse les curieux attroupés autour du paysagiste. Les paysans, en revenant du marché, ouvrent de grands yeux et prennent des airs d'étonnement. «Comment! On a donc changé l'heure du ballon?» Et les gens de se perdre en conjectures. Le bonhomme est dans la joie et rit de la mystification. Mais, dans un ciel de Corot, l'atmosphère est trop aérienne pour qu'un ballon demeure longtemps en place. Le vent l'a emporté, et c'est à peine si un œil investigateur découvrirait une faible trace de l'aérostat qui, un instant, a passé parla.
Cette verve intarissable ne cesse de répandre la joie autour d'elle. Le soir, en regagnant sa chambre, le «vieux papa» simule un épuisement qui l'empêche de lever les jambes et gravit en se traînant les marches de
(i) Galette des Beaux-Arts^ i" juin 1893.
l'escalier; puis, une fois en haut, il dégringole à toute vitesse pour recommencer de nouveau sa comique ascension. Ces douces folies se répètent chaque jour. lien demeure huit à Douai; après quoi, pour ne ne pas faire de jaloux, il consacre la semaine suivante aux Dutilleux d'Arras. La propriété de M. Bellon, avec ses belles eaux et ses frais bocages, l'attire comme l'année
r?' . . /."IN £. "PciiM-
Corot à Marcoussis.
Croquis par E. Forest
précédente (i). Charles Desavary, son hôte, vient l'y trouver avec son appareil photographique, qu'il braque sur lui à plusieurs reprises. Puis, le lundi 21 juillet à midi, il prend congé de son monde et va rejoindre à Dunkerque Daubigny et Oudinot (2). Ce dernier a, dans cette ville, un parent, qui l'héberge avec ses illustres amis. Les deux maîtres rivalisent d'ardeur, assis souvent côte à côte dans la dune et il n'est pas sans intérêt de comparer, dans l'interprétation d'un même motif, la différence de leur tempérament et de leur vision (3).
Cette douce émulation dure jusqu'au 26 juillet. Corot abandonne alors ses camarades pour ne pas manquer au repas familial de Villed'Avray le jour de la fête de sa sœur. D'ailleurs, il a promis à Dumax
(i) Voir le N° 21S2.
(2) Voir les N" 2116 à 2121.
(3) Voir le N" 2J46.
qu'il serait à Marcoussis au début d'août et il demeure fidèle à sa promesse. Le 2, il prend, à la gare d'Orléans, «le train matinal de 7 h. 15 » (i) avec le peintre-graveur Paquier, un autre camarade de Dumax, talent fin et délicat, doublé d'un aimable compagnon; et la colonie joyeuse de Marcoussis, qui compte parmi ses habitués le dessinateur Forest et le géo-
iqi
Corot à Marcoussis.
Croquis par E. Forest
graphe Malte-Brun, les reçoit à bras ouverts. Ah! les belles journées de travail joyeux (2) ; et comme il est touchant avoir, ce vieux tâcheron de l'art, parcourant la campagne sous son chapeau de paille déformé, tout bariolé de couleur ! Un jour, Dumax l'a plaisanté sur le pauvre couvre-chef défraîchi et lui, sans perdre contenance : « Ah ! tu ne le trouves pas beau; eh bien, nous allons en faire un chef-d'œuvre». Prenant sa palette, il l'a sabré de bleu et de rouge, puis l'a bravement remis sur sa tête. Nous devons au crayon alerte de Forest un amusant souvenir de ces heures laborieuses et gaies. Il s'est plu à surprendre Corot au retour du travail, en train de faire la sieste, sans façon, sur le canapé, dans l'atelier de son hôte ; ses croquis sont une image de la vie dans son naturel et son abandon.
(i) Lettres de Corot à Dumax des 27 et 30 juillet 1873. (2) Voir le N" 2166.
Dans le courant de septembre, voici notre personnage à Mantes. Il s'arrête au coin d'une ruelle dont les vieilles bâtisses abritent des tanneries (i). L'odeur qui s'en dégage est écœurante; l'endroit est infesté de mouches sordides ; et puis, l'artiste s'étant avisé d'introduire dans son tableau les personnages qui passaient devant lui, la curiosité des voisins s'attroupe autour de lui. Malgré tout, il tient bon et mène à bien son oeuvre ; d'autant plus heureux de la réussite qu'elle a été plus laborieuse. L'île de Limay reçoit aussi sa visitejhabituelle (2). Il y a là, aux alentours du pont, des saules et des peupliers qui sont de vieilles connaissances et qu'il revoit toujours avec plaisir. Un matin cependant, il s'est attardé dans sa chambre. Au dessus de la cheminée, un grand panneau dépourvu d'ornement invite le décorateur à se donner carrière. S'inspirant de la vue qu'il aperçoit de sa fenêtre, il a charbonné un pont de Mantes idéal et il se frotte les mains en se promettant pour le lendemain une débauche de couleur. La bonne, hélas, n'est pas dans son secret. A peine a-t-il tourné les talons que le plumeau s'acharne contre l'esquisse de son rêve et que l'œuvre ébauchée s'envole à tout jamais, l'inspiration du peintre ayant été balayée du même coup avec son dessin.
Corot quitte Mantes le 17 septembre et se met en route, le 20, pour Fontainebleau. De même que l'automne précédent, il descend chez Mme Coutelle et ses compagnons de travail sont Comairas et Brizard. M. Robaut,qui va l'y voir, l'accompagne au '(Calvaire», où il fait une étude(3). Chaque jour, il s'y fait conduire en voiture et y demeure tout l'après-midi. Brizard est avec lui ; Comairas, lui, se donne du bon temps et Corot de le regretter. <■< Il était si bien doué, dit-il; mais on n'arrive à rien sans se donner de la peine ;». Laissant de côté le pauvre camarade, il ajoute : « Pour moi, je ne me complais vraiment que dans le travail ». Retour de Fontainebleau, c'est lui-même qui monte les étages de M. Robaut et qui frappe à sa porte, le 4 octobre. On lui présente un jeune débutant, qui exhibe ses études. Il les examine avec soin ; puis, sans farder son sentiment : « Ça
(3) A'° 2/67. Voir aussi les jV°' 2/72 et 2/7^.
manque d'accent. Les valeurs sont indécises. Il ne faut pas de cela. Exagérez plutôt en sens contraire. Prenez du noir pur et du blanc pur aussi, si vous voulez. Vous serez trop dur. Mais la dureté vaut mieux, chez un commençant, que la mollesse ». Et, comme on déplore les difficultés du métier, le mauvais temps qui contrarie trop souvent le paysagiste : « Voilà une belle affaire ! Mais, toutes ces misères-là, Claude Lorrain et Ruysdaël les ont subies, comme nous, d'un bout à l'autre de leur carrière. C'est pour nous faire faire de meilleure peinture que le bon Dieu nous envoie des contrariétés. Il veut nous éprouver. Les vrais artistes sortent plus forts de l'épreuve : tant mieux ! Les autres se découragent : tant mieux aussi ! » Ensuite, la conversation saute. Corot parle d'une dame dont le mari s'est suicidé et à laquelle il vient d'aller porter ses condoléances. Il l'a trouvée très consolée et presque joyeuse ; aussi, il s'écrie : '< Qu'on vienne encore plaisanter le cœur des célibataires !» Le 7 octobre, il se laisse encore entraîner. Cette fois, c'est à Gisors (i), avec Oudinot, dont la femme est receveuse des postes dans cette ville. Cette nouvelle fugue dure jusqu'au 20. M. Robaut va le saluer le surlendemain de son retour et renouvelle sa visite les jours suivants. Il le trouve plus vaillant que jamais. En lui montrant plusieurs toiles qu'il achève, il conte ses joies de travailleur en face des beautés de la création. Puis, il s'explique sur la pratique du métier. Selon lui, il est indispensable de mettre beaucoup de variété dans l'exécution, pour se rapprocher le plus possible de la nature, qui est infiniment variée. «A supposer qu'il existe deux objets pareils absolument, fait-il, le soleil ne les éclaire pas l'un et l'autre de la même façon ». Et, se rappelant une discussion qu'il a soutenue récemment, sur ce sujet, avec le curé de Coubron (2), qu'il rencontre souvent dans la famille Gratiot, il répète son dialogue avec le brave ecclésiastique : <'. Il me présentait une méchante peinture d'un petit ami, où toutes les valeurs étaient égales. Comme je lui en faisais l'observation : « Mais, répondit-il, la nature nous montre des effets comme celui-là,
(i) Voir les A'" 2/57 et 21^8.
(2) L'abbé Jouveau était un aimable compagnon, dont Corot appréciait la cordialité et la gaîté. Il était poète à ses heures et il a dédié à Corot plusieurs pièces de vers de sa composition.
dans lesquels tout est uniforme». — « Vous vous trompez, repris-je ; il y a touj^Durs des différences. Elles ne sont pas toujours frappantes au premier coup d'œil. Mais alors, moi, je regarde d'autant plus attentivement et, quand j'ai saisi mon affaire, je ne me gêne pas pour exagérer ce que j'ai observé. Le bon Dieu, qui voit le mal que je me donne, se dit : « Le mâtin! il m'a deviné » et, content de moi, il m'envoie ses grâces ». — Le curé se prit à rire, disant : « Du moment que le bon Dieu vous confie ses secrets, je n'insiste pas davantage ». — Tout en ajoutant de-cide-làune touche sur la toile placée sur son chevalet, Corot commente sa besogne : « Je cherche à me rappeler ce qu'il y avait là-bas, mais en y mettant un peu de moi. J'interprète avec mon cœur autant qu'avec mon œil ». Il insiste sur la nécessité d'introduire les couleurs du prisme dans les blancs et dans les noirs. « Quelque intense que soit une lumière ou une ombre, jamais un blanc pur, ni un noir pur. Je colore toujours, même les valeurs les plus extrêmes ». A un certain moment, il se met à considérer son tableau comme si c'était celui d'un autre, et, partant d'un éclat de rire : « Quelle drôle de peinture ! Cela me rappelle la tapisserie de ma bonne mère. Quand elle avait fini, elle nettoyait son travail : elle appelait cela « enlever les poux ». Moi aussi, j'enlève les poux ».
Après la Toussaint, nouveau séjour d'une quinzaine à Coubron. Il retourne aussi là-bas en décembre, fuyant Paris où désormais il ne s'appartient plus. Dès qu'il apparaît dans la capitale, Cléophas l'emmène dans l'atelier de la rue Fontaine, où ses modèles favoris, Emma Dobigny et Clémence Abadie viennent poser tour à tour. Rue Paradis-Poissonnière, la porte est si difficile à défendre ! Dix à douze personnes l'assiègent chaque matin, sans compter les habitués dont le chevalet entoure celui du maître depuis quelques années, tels que M. Demeur-Charton, le mari de la cantatrice, auquel, dans les moments de presse, Corot confie la charge d'ébaucher une toile sur ses indications. M. Robaut lui-même est honoré aussi parfois de la 'même mission, et il s'en acquitte au gré du maître, heureux de trouver autour de lui de dévoués auxiliaires. Le temps lui manque si souvent pour contenter toutes les exigences qui l'obsèdent de plus en plus ! Il fait flèche de tout bois. Il ramasse de droite
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Croquis (vers 1870-74).
et de gauche des peintures de Pierre ou de Paul qu'il transforme en quelques coups de pinceau. Il prodigue généreusement une paternité facile à des œuvres indignes, avant d'avoir reçu son souffle, de passer à la postérité. D'aucuns en prennent ombrage, lui reprochant, comme Chintreuil aigri par une vieillesse malheureuse, de vivre de larcin et de s'enrichir aux dépens d'autrui. Dieu sait cependant si le lucre entre pour quelque chose dans ce subterfuge sans malice d'un producteur aux abois.
Aussi bien, tout ce qu'il gagne s'échappe en bonnes œuvres. Coubron et son orphelinat partagent avec ses clients parisiens ses inépuisables libéralités. Le concierge de son atelier, dont la consigne est généralement sévère, a reçu l'ordre de l'oublier toujours pour une cornette de religieuse. C'est celle d'une sœur de Saint-Vincent de Paul à qui une inspiration providentielle a fait tirer un jour la sonnette de Corot. Elle se trouvait sur son palier ; en face, on ne lui avait pas ouvert. Dehors l'orage grondait ; la pluie tombait à torrents. L'artiste l'avait introduite dans son atelier, refusant de la laisser repartir avant la fin de l'averse. Qjuittant sa palette, il s'était mis à causer, questionnant, avec une curiosité affable et une générosité impatiente de se dépenser, la charitable créature apparue dans son logis. Sœur Maria rentra les mains pleines ce jour-là au faubourg Saint-Marcel et l'artiste lui avait dit : « Ma sœur, il faut revenir souvent me voir ».
Peu à peu la crèche de la rue Vandrezanne devint la crèche de Corot, tant sa main était toujours largement ouverte. Son souvenir plane toujours sur cette maison où l'enfance repose sous l'aile de la charité chrétienne et où le nom de Corot, ainsi que son image, sont associés au nom et à l'image du bon Dieu (i). Pendant huit ans (la rencontre datait de 1866), lapetite sœur préleva régulièrement sa dîme sur l'œuvre de Corot. Le nombre fut immense des infortunes soulagées, des douleurs adoucies et des larmes séchées par cette collaboration du peintre illustre et de l'humble religieuse. Celui des bienfaits exercés dans cet atelier en dehors de cette initiative particulière n'était pas moindre. La bonne sœur Maria, mise au courant par
(i) Une photographie de Corot décore le parloir de la crèche de la rue Vandrezanne et un autre portrait de l'artiste occupe une place d'honneur, à côté du crucifix, au milieu de la crèche elle-même.
La crèche Saint-Marcel, rue Vandrezanne, ornée du portrait de Corot, son bienfaiteur.
des rencontres fortuites de quelques traits de cette inépuisable munificence, se plaît à rappeler des scènes comme celle-ci. Corot fait poser un petit modèle qu'il confesse tout en travaillant. '< Tu as un amoureux, mon enfant ? Eh bien, crois-moi : mariez-vous et plante-là les peintres. — Nous marier ! Mais, M. Corot, nous n'avons pas de quoi entrer en ménage. — Eh bien, s'il ne s'agit que de cela, le petit papa est là pour y poui'voir ». Et la jeune nymphe passa devant M. le maire, nantie par Corot d'une jolie petite dot. — Un autre jour, un artiste besogneux apporte une toile de sa façon et sollicite un conseil. Sur une critique du maître, il se désespère, s'en prenant à une vue défaillante de l'inanité de ses efforts et de son impuissance à subvenir aux plus pressants besoins de l'existence. « Allons, dit Corot, ne nous désolons pas. Il ne manque pas grand'chose à votre tableau pour que tous les marchands se le disputent. Attendez un instant ». Saisissant sa palette, du méchant barbouillage du pauvre hère il fait un Corot et congédie un homme heureux.
Ses aumônes étaient toujours empreintes de discrétion. La manière dont il tend une main secourable à son confrère Daumier est délicate et touchante. Daumier habitait, à Valmondois, une mauvaise bicoque, où sa vieillesse maladive s'abritait misérablement. Son propriétaire, inexactement payé, le laissait geler de froid dans des murs humides et mal clos. Corot, ému de pitié, fait parqueter à ses frais sa chambre et paie toutes les réparations nécessaires; puis, il dit à Daubigny qui, en qualité de voisin, a qualité pour mener une négociation de ce genre : « A présent, il faut débarrasser le gaillard de son propriétaire : achète la maison; voici l'argent ». Quand Daumier apprend cette nouvelle, les larmes lui montent auxyeux. Aussitôt, il choisit pour interprète de sa reconnaissance un de ses tableaux, se fiant à l'éloquence de ses avocats pour traduire mieux que lui-même ses sentiments; et Corot, ravi, accroche au chevet de son lit cette peinture qui charme son regard en lui rappelant son bienfait. Elle sera sous ses yeux à sa dernière heure et, en la montrant à Geoffroy-Dechaume, venu pour lui faire une suprême visite, il lui dira : « Ce tableau-là me fait du bien ».
Malgréles occupations qui l'accablent, sa bonté ne sait paséconduire le peintre Bénédict Masson quand il lui demande de faire son portrait. En
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entrant à l'atelier le 2 janvier 1874, M. Robaut le trouve entrain de poser, les deux mains à plat sur les genoux. Sa physionomie trahit l'impatience d'en avoir fini et de se remettre au travail. La séance terminée, il se lève avec joie et, après un coup d'oeil accordé à l'œuvre de son tortionnaire, vite, il enlève sa redingote, passe sa blouse et coiffe l'habituel bonnet de coton. Il y a là, attendant le bon plaisir du maître, son modèle Narcisse, venu pour poser un « moine » (i) promis à Tédesco. Tédesco lui-même est présent, ainsi que Bardon. M. Demeur occupe son chevalet coutumier et sa femme vient d'entrer. Cette galerie n'empêche pas Corot de se mettre bravement à l'œuvre. La pipe à la bouche, il se campe en face du modèle et, sur la toile encore vierge, esquisse à la craie la silhouette du bonhomme. Il s'applique et peine en silence : tout le monde autour de lui garde un silence respectueux. Toutd'uncoup, ils'arrête, seretourneet, avecunefeinte colère : « Comment, vous êtes là i, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, oui... huit, et il n'y en a pas un qui me dirait de rallumer ma pipe? » La pipe rallumée, il prend un crayon de mine de plomb et, un quart d'heure durant, il précise les contours de sa figure. Puis, il saisit la palette et fiévreusement la couleur s'abat sur la toile. Tandis qu'il ébauche la robe brune, sans cesse son pinceau va chercher un peu de blanc pour le mêler aux tons les plus foncés. M. Robaut en fait la remarque et dit : « Voilà une pratique qui n'était pas celle de Delacroix ». Alors Corot : « Ah ! c'est que, malgré sa grande indépendance, Delacroix vivait de formules apprises chez Géricault ou ailleurs. Pour moi, personne ne m'a rien enseigné. Quand on est livré à soi-même en face de la nature, on se tire d'affaire comme on peut et, naturellement on se compose une manière à soi. Oui, je mets du blanc dans tous mes tons, mais je vous jure que je ne le fais pas par principe. C'est mon instinct qui m'y pousse et j'obéis à mon instinct » (2).
Corot est fier d'avoir conservé sa personnalité malgré la longue indifférence dont il a été abreuvé. « Car, dit-il, s'il est, jusqu'à un cer-
(2) La palette de Corot était loin de présenter les mêmes complications de colorations composites que celle de Delacroix. Elle n'était chargée que de tons entiers. M. Robaut possède une palette recueillie par Dutilleux à Arras, vers 1855-58. Corot l'avait jetée parce qu'elle était cassée. Les couleurs sont demeurées dans leur disposition habituelle. Le blanc est à droite et voisine avec les jaunes. A gauche, le vermillon est entre les bleus et les verts.
tain point, facile de trouver une note originale quand on débute, ce qui l'est moins, c'est de persévérer et de demeurer fidèle à son propre sentiment lorsque personne ne vous soutient et que tout le monde, au contraire, vous tourne le dos. On ne surmonte cette épreuve qu'à force d'amour désintéressé pour la nature » (i). Comme on lui objecte que cet amour-là est capable de vous faire mourir à la peine : « Eh bien, mieux vaut mourir que de faire fausse route... ». Selon lui, le désir de gagner de l'argent est, avec la vanité, le pire ennemi de l'artiste. L'art doit être un sacerdoce désintéressé et non pas un métier de lucre. Aussi, quand un jeune homme qui désire faire de la peinture vient lui demander conseil, il commence par lui poser cette question : «Avez-vous de quoi vivre ?» Si on lui répond affirmativement, alors il dit : « C'est bien ; vous pouvez faire comme moi et vous amuser ^>. Autrement, la partie lui semble trop grosse et le risque l'effraie.
Cet hiver 1873-74 est encore plus laborieux que les précédents. Outre trois grands sujets en train pour le Salon, une quantité d'autres passent sur le chevalet. Corot ne se repose même pas le jour de l'an et reçoit les hommages de ses amis tout en caressant un paysage. Il en a tant promis à des clients, qui les attendent, qu'il n'a pas le loisir de se délasserfen prenant, pour son plaisir, une semaine de modèle. M. Robaut l'entend un matin (2) répondre à une Italienne qui demande des séances : « Repassez dans quelque temps, mon enfant; je ne peux pas me donner de vacances en ce moment ».
Il trouve, malgré tout, le moyen de se rendre libre pour assister, dans le courant de janvier, à Corberon, près de Beaune, à la noce d'un employé de son neveu Chamouillet. Au cours de ce voyage, il a été assez souffrant. Il en revient très fatigué. Cependant, sa santé ne marque pas encore de sérieuse défaillance. Elle résiste aux réunions d'amis et aux sorties du soir, toujours aussi fréquentes. D'ailleurs, son œuvre puise sans cesse son aliment au théâtre. Un grand tableau, qu'il prépare pour le marchand Détrimont et qu'il intitule Bihlis (3), lui a été inspiré, au mois
(i) Conversation avec M. Alfred Robaut, novembre 1873.
(2) Le 26 novembre 1873.
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Biblis.
Calque partiel par M Alfred Robaut, retouché par Corot (1874).
Nymphes des bois.
Calque partiel par M. Alfred Robaut, retouché par Corot (1874).
d'octobre 1873, par le ballet de la Source. Hamlet lui fournit aussi, vers la même époque, le sujet d'une petite toile demeurée à l'état d'ébauche (i). Bien que, le dimanche, il préfère le Conservatoire à l'Hôtel des Ventes, il lui arrive d'y entrer de temps à autre pour voir une exposition. Ainsi, il parcourt celle de la collection Strongberg (31 mars 1874), où figure un célèbre paysage de Koek-Koek. La vue de ce tableau lui suggère de fort intéressantes remarques. <r J'avais commencé, dit-il, par examiner la toile de près. Chaque objet était soigneusement dessiné et modelé. Cela m'avait paru très bien fait. Je me retirais lorsque, par hasard, me retournant, je vis la chose à distance. Eh bien, de loin, cela ne tenait plus. Aucun parti-pris de valeurs ni de forme. Aucun effet; aucune impression. Il ne restait plus rien de mon Koek-Koek. Or, cette peinture-là habitue le public à une fausse conception de l'art. On s'attache aux détails : on néglige l'ensemble. Ces peintres minutieux sans vérité ont imposé à la foule leurs œuvres de myopes comme étalon de ses jugements. Lorsque les gens se mêlent de juger un tableau, ce n'est pas la nature qu'ils prennent pour base de leur critique ; c'est la peinture à laquelle leur oeil est accoutumé qui leur impose ses tyranniques mensonges. Il en résulte que, le jour où l'on veut refaire leur éducation, alors même qu'ils s'y prêtent de bonne grâce, la tâche est si ardue qu'on s'y briserait les muscles de la poitrine ».
Dans les premiers jours de 1874 a lieu la translation au cimetière Montparnasse du corps d'Aligny, rapporté par sa veuve de Lyon à Paris. C'est par un jour humide et froid, sous un ciel chargé de neige. Corot est là, à huit heures du matin, les pieds dans la boue. Malgré lui, il grelotte et claque des dents. Mme Aligny tremble pour sa santé soumise à une bien rude épreuve et veut à toute force le congédier; mais en vain. Son courage ne faiblit pas et il reste jusqu'au bout. Touchant hommage d'un cœur fidèle à l'ami et à l'initiateur. Ce tendre et bon Corot jouit de plus en plus de l'estime et de la sympathie de ses confrères. Lorsque, sur la proposition de M. le marquis de Chennevières, directeur des Beaux- Arts, se formera la commission constituante de la Société Nationale des (i) TV» 2^7}.
Le soir à Mortefontaine.
Calques partiels par M. Alfred Robaut, retouchés par Corot (1874).
Artistes, son nom occupera la tête de la liste et obtiendra 313 voix tandis que le second élu, Fromentin, n'en réunira que 260. A l'ouverture du Salon de 1874, l'espoir d'une démonstration encore plus significative avait animé tous ses amis. Ils comptaient que la médaille d'honneur serait pour lui. Bien que flatté par la promesse de cette distinction, Corot s'était refusé, cependant, à tout compromis pour l'obtenir. Il n'avait pas voulu écouter le conseil qu'on lui donnait d'exposer une de ses belles figures, objectant qu'il aurait l'air de solliciter une récompense qu'on s'obstinait à refuser à ses paysages (i). Il revendiquait avec une coquette modestie sa spécialité et son envoi se composa de trois poèmes champêtres sur les heures du jour: Un effet du matin {souvenir d'Arleux) (2), Un soir (souvenir de Mortefontaine) (3), et Un clair de lune (4). Mais, en face de lui, se dressa l'Institut, en la personne de Gérôme, avec VEniinence grise ei le Rex Tihicen. C'est à lui qu'allèrent les suffrages; trois seulement se rallièrent sur le nom de Corot : ceux du peintre Busson, du graveur Boetzel et du critique Mantz. Ce déni de justice révolta les amoureux d'art qui tenaient Corot pour le chef vénérable de la peinture moderne et, sur le champ, ils préparèrent une protestation. Un comité se forma, dont la présidence fut confiée à un camarade d'enfance du maître, M. Marcotte, et qui s'occupa « d'offrir à Corot un témoignage d'affectueuse sympathie ». Des listes de souscription circulèrent en vue d'une médaille, dont l'exécution fut confiée à Geoffroy-Dechaume et dont la remise à son destinataire devait être l'occasion d'une manifestation artistique et amicale à la fois.
Ce Salon de 1874 avait vu le vieillard encore alerte et vigoureux d'apparence. M. Ernest Chesneau, l'écrivain d'art, parle (5) de sa bonne mine et de sa solide carrure. « Large, trapu, robuste dans une ample redingote en drap bleu de roi, le teint vif, rasé de frais, dans un col de chemise en toile solide émergeant d'une ample cravate en satin noir, l'œil clair et Ifm, bon et souriant sous le sourcil épais, la lèvre voluptueuse, bonhomme,
(i) Conversation avec M. A. Robaut, janvier 1874.
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(3) N° 2IpI.