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l'intérieur de la cathédrale (i). Pendant qu'il y travaille, le Suisse rôde autour de lui, en le regardant du coin de l'œil. Le dernier jour, comme il s'apprête à plier bagage, le bonhomme l'apostrophe : « Mais, Monsieur, il manque quelque chose à votre tableau! — Quoi donc? — Voyez plutôt...» et il va se planter à quinze pas devant lui. '< Oui, oui, vous avez raison, s'écrie alors Corot; avancez encore un peu : voyons... là» et, en quelques coups de pinceau, le personnage est en place. La glace rompue, l'artiste cause familièrement avec sa nouvelle connaissance : il lui parle de sa carrière et de sa manière de faire, qui n'a pas toujours été appréciée, parce qu'iln'a jamais voulu faire de concessions au goût du public. Il explique : «Tenez, supposez ici un peuplier... D'autres le peignent tout droit. Moi, non. Il faut que je le fasse trembler dans le vent » (2).
Au retour de ce voyage à Sens, la santé de Corot laisse beaucoup à désirer. Son estomac digère mal et le fait souffrir. Les nuits sont mauvaises. Il appelle le médecin, qui l'engage à fumer moins. Se sentant trop peu valide pour entreprendre de nouveaux déplacements, il renonce aux projets formés pour le reste de la saison et qui devaient le conduire successivement (d'après l'itinéraire inscrit sur son carnet) à Mantes, à Saintry, à
Méry-sur-Seine, puis à Fontainebleau. Il va se reposer d'abord à Ville-d'Avray, puis à Coubron, où il travaille tout doucement, en s'arrêtant souvent. M. Robaut, venu pour le voir le 2 octobre, est frappé du changement qu'il constate dans sa physionomie : pour la première fois, il a devant lui un vieillard, Lepauvrehomme se plaint du régime qu'on lui fait suivre et surtout du rationnement auquel on l'oblige pour le tabac: quatre pipes seulement par jour, au lieu des vingt-cinq ou
Saint Sébastien.
(Fusain).
(i) iV° 21Ç4.
(21 Raconté par M. Marquet. Suisse de la cathédrale de Sens, à M. Germain Hédiard, le 24 août 1889.
trente auxquelles il était habitué !
Malgré tout, il se cramponne à sa chère peinture. Il est en train d'exécuter une réduction de son Saint-Séhastien (i).
Ce tableau, qu'il a offert en 1871 pour la loterie au profit des Orphelins des victimes de la guerre, a été racheté au gagnant par M. Robaut solidairement avec M. Durand-Ruel. On a pu espérer un instant que l'Etat en deviendrait acquéreur à son tour. Car, le 15 février 1874, Corot, à l'instigation des propriétaires de son œuvre, avait adressé à l'administration des Beaux- Arts une lettre par laquelle il proposait le tableau pour 15.000 francs. Il offrait en même temps son Dante et Virgile pour le même prix. Mais, l'Etat ne sait pas profiter des occasions. Nul écho sympathique ne répondit à cette avantageuse proposition d'un artiste aussi désintéressé que génial.
Le 1 2 octobre, une triste nouvelle arrive de Ville-d'Avray. Mme Sennegon se meurt. Corot court en toute hâte auprès de sa sœur et, le 14 au matin, il reçoit son dernier soupir. Surmontant son émotion, il a le courage de prendre un crayon et de dessiner les traits de la défunte, comme il a fait jadis pour son père. Mais ce coup achève d'abattre le pauvre homme, déjà atteint par la maladie. Désormais, il ne fait plus que végéter. Il a beau se soigner dans sa retraite de Coubron ; il lutte sans succès. Le mal fait des progrès effrayants. L'appétit a disparu. L'alimentation ne se fait plus qu'au prix de grandes douleurs. Les forces déclinent à vue d'œil. Le 25 novembre, il est à Paris. M. Robaut vient le voir après son dîner. Il le trouve morose et las. Adèle lui dit: « Monsieur devrait faire un tour ». (i) TV» 2316.
Mme Sennegon sur son lit de mort.
(14 octobre 1874).
Le visiteur l'emmène. Ils entrent une demi-heure aux Folies-Bergère; mais la fatigue dompte l'énergie du malade : il faut rentrer. Le lendemain (jeudi 26), son ami, passé pour prendre de ses nouvelles, le trouve assoupi sur un livre. Il s'est senti trop faible pour monter à l'atelier. Il s'ébroue pour serrer la main qui lui est tendue et sourit en montrant le volume qu'il tient entre les mains. C'est une étude d'Arsène Houssaye sur Léonard de Vinci, offerte par l'auteur avec cette dédicace : « Au Ruysdaël moderne ». Après quelques instants d'entretien, M. Robaut prend congé. Le samedi, Corot retourne à l'atelier. Il y reçoit la sœur Maria, à laquelle il donne 300 francs en lui disant : '< Vous vous faites trop rare ; il faut revenir plus souvent ». M. Robaut se trouvant là, il le prie de l'accompagner le lendemain à Ville-d'Avray, où des affaires l'appellent. C'est un triste pèlerinage ; il n'a pas revu ces lieux depuis que sa sœur les a quittés. L'émotion fait couler ses larmes à la vue de la chambre déserte et il rentre à Paris avec la mort dans l'âme. Désormais, il se rend fort irrégulièrement à l'atelier. Le mercredi suivant, il n'est pas là pour recevoir, comme d'habitude, les visites. Ses amis Daubigny, Oudinot, Badin, Diéterle et Marcotte se présentent tour à tour. M. Robaut et M. Demeur leur communiquent leurs inquiétudes. Cependant, vers le milieu de décembre, une légère amélioration se produit. On revoit Corot à son chevalet, achevant une Danse de nymphes qu'il a promise à Tédesco. Le 11, les docteurs Cambay et Gratiot, qui le soignent, provoquent une consultation du professeur Sée. L'excellent vieillard s'adressant au médecin, lui dit : « Il faut tâcher de me conserver encore quelques années, docteur. J'ai une double tâche à remplir. D'abord, j'ai encore quelques tableaux à peindre; et puis, surtout, il faut que je fasse beaucoup d'heureux autour de moi ». Le mieux se 'prolonge quelques jours encore après cette consultation. Le 20), Corot est à même de se rendre le soir au Grand-Hôtel, où les amis qui ont préparé en son honneur une manifestation réparatrice de son échec pour la médaille d'honneur l'ont invité à venir recevoir, des mains de son vieux camarade Marcotte, celle que Geoffroy-Dechaume a gravée à son intention. Cela se passe fort simplement et sans vains discours. D'ailleurs, la maladie, qui a fait craindre jusqu'au dernier moment
Corot.
Photographie par Ch. Desavarj-
(Arras, 1874).
l'absence au rendez-vous du héros de cette fête intime, jette une ombre sur la réunion et l'attriste. Corot s'échappe très vite des poignées de main amicales et rentre au logis plus souffrant que jamais. Il n'y a plus de doute: il est perdu.
Médaille par GeoBroy-Dechaume offerte à Corot par ses amis et ses admirateurs (1874).
À tR ■ .
Ronde de Nymphes.
Calque par M. Alfred Robaut, retouché par Corot en janvier 1875.