N' 21ÇO
(5) Peintres et statuaires romantiques, Charavay, éditeur, p. 281.
moqueuse, le chapeau planté un peu en arrière sur la tête et découvrant un beau front encadré de cheveux blancs, il nous apparaissait, le vieux maître, rempli de jours et d'années encore ; il nous semblait appelé à la glorieuse longévité du Titien ». Corot passe le mois de mai à Ville-d'Avray, travaillant tous les jours, matin et soir, d'après nature (i). M. Robaut, qui lui rend de fréquentes visites, le trouve toujours à l'œuvre. Bien que l'été
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Corot travaillant à Ville-d'Avray.
Croquis par P. Faugier (1874).
approche,' la température est encore parfois assez âpre et, un jour, les mains du vieillard sont crispées par le froid. On s'étonne autour de lui qu'il soit capable de résister quand même. Mais il répond en souriant : « Du moment qu'on peut tenir ses pinceaux, cela suffit. Il ne faut pas se lasser de retourner à cette bonne nature. Si on la délaisse, on risque de n'être plus de ses amis. C'est une amante jalouse. Il est dangereux de s'éloigner d'elle ; car, après cela, on ne la retrouve plus le jour où on la désire ».
L'assurance de l'artiste s'accommode maintenant d'une compagnie
nombreuse autour de son chevalet. Il cause tout en travaillant et, quand le
hasard lui fournit l'occasion d'une plaisanterie, il ne la manque pas.
Ainsi, un jour que Cléophas, debout derrière lui, a déposé à ses pieds son
(i) Voir le A'" 2/75.
chapeau, il laisse échapper un pinceau, qui va tomber dedans et en macule le fond. Aussitôt, se sentant en humeur de rire, il esquisse dans le «tuyau de poêle» une manière de paysage et la tache accidentelle devient un nuage sur un ciel bleu figuré par la soie même de la coiffe (i). Tous les jours, il reçoit ses visiteurs à table ouverte et rien n'est plus charmant que ces réunions improvisées, où le travailleur se délasse par la conversation de son application à l'étude. A propos du Salon, il passe en revue les tableaux des confrères (2). Français ne le contente pas; il le trouve sec. Daubigny lui-même encourt sa critique.
« Son champ de coquelicots est aveuglant. Il y en a trop ! » Par contre, il aime assez le grand tableau de Matéjko ; il y trouve de grandes qualités de conscience, des physionomies bien observées et très vivantes. Les portraits de Carolus Duran lui plaisent aussi par l'audace de leur coloris et, comme on lui fait observer que la vision de cet artiste est l'antipode de la sienne : «C'est peut-être bien pour cela, dit-il, que ça ne me déplaît pas. Vous vous rappelez M. Hersent, ce peintre timide et mièvre ? Il ne jurait que par Lepoitevin. Dieu sait cependant si la manière du fougueux paysagiste se rapprochait de la sienne ».
Vers la fin de mai, il quitte Ville-d'Avray pour Coubron, où il a déjà fait plusieurs apparitions en mars et avril (3). Il y passe tout le mois de juin. C'est là qu'il est le plus tranquille pour travailler et il en profite. Du i" au 15 juin, il termine huit toiles de 25 ou de 30, qu'il livre, séance tenante, à Cléophas ou à Tédesco. Le soir, il fait de nombreux fusains pour
Corot à Saint-Nicolas-lez-Arras Photographie par Ch. Desavary.
(1) N" ^IÇI.
(2) Conversation avec M. A. Robaut, 12 mai 1874.
(3) Lettres à Mme Gratiot du 26 février et du 8 avril 1874.
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Corot à Marcoussis Peinture par E. Dumax (1874).
les mêmes clients. Malheureusement, il ne prend jamais la précaution de les fixer lui-même et certaines de ces belles improvisations perdent leur fleur dans le transport. Une regrettable négligence compromet de même la conservation de ses plus beaux dessins de jeunesse, qui traînent à Paris dans tous les coins de l'atelier, s'effaçant et se maculant de taches. Ce n'est pas qu'il en fasse fi. Bien au contraire, il les considère avec un juste orgueil. Lorsqu'on lui fait remarquer cette fâcheuse incurie : « Vous avez raison, dit-il; mais, que voulez-vous? J'ai pris l'habitude, au temps jadis, de me dire : Il restera toujours assez de ces misérables feuilles-là, puisque personne ne daigne jeter les yeux sur elles ». Le 24 juin, M. Robaut va à Coubron, un bouquet à la main, à l'occasion de la Saint-Jean-Baptiste. C'est ce jour-là qu'on souhaite à Corot sa fête. Les habitués du lieu sont tous venus offrir leurs vœux. Il y a là M. et Mme Détrimont, Bardon, Tédesco, et aussi Oudinot, le maître d'oeuvre de l'atelier champêtre où l'on est réuni. On festoie gaîment et on boit à la chère santé qui rallie tous les vœux.
Le I"'' juillet, Corot suit M. Robaut, comme l'année précédente, dans le Nord. Il séjourne d'abord une semaine à Arras, où il retrouve, toujours avec le même plaisir, le parc de M. Bellon, si fécond en beaux motifs (ï). Desavary le conduit un jour à Béthune et il ébauche une petite étude dans les environs de cette ville (2). Puis, de Douai il rayonne dans les parages familiers d'Arleux et de Sin-le-Noble et y glane son bien (}). Rentré à Paris le 20, il repart le lendemain pour les environs de Rambouillet, à Galluis-La-Queue, chez M. Devé, un ami de M. Dubuisson, dont il a fait connaissance naguère à Brunoy. La fête de Mme Sennegon le ramène le 28 à Ville-d'Avray. Mais ce n'est pas fini. Du 5 au 10 août, il est à Luzancy (4); du 13 au 20, à Marcoussis (5); du 23 au 30, à Crécy-en-Brie chez le peintre Eugène Decan (6). Enfin, le i" septembre, il part pour Sens. Il y demeure une quinzaine et y fait plusieurs études, dont une à
Le petit chien de Mme Sennegon.
(i) N"' 21S4 et2iS}.
(3) N" 2i8j et 2186.
(4) Voir le A'" 20SS.
(5) Voir l'étude de Dumax d'après Corot en train de peindre.
(6) Voir le A'" 219^.
Saint Sébastien (Croquis d'après le tableau).