‹ L'œuvre de Corot (volume 2)Chapitre 47 sur 50 · TRENTE ANS D'APOTHEOSE · texte numérisé non relu

TRENTE ANS D'APOTHEOSE

Des regrets unanimes éclatèrent de toutes parts dans la presse. La page la plus éloquente fut écrite par un peintre, Gustave Colin, qui analysa, en connaisseur et en praticien, la personnalité de son maître (i). Il parla de « la mélodie des lignes, sûrement soutenue par la justesse harmonique des valeurs», du «rythme de la forme » opposé par Corot aux vaines conventions du «style» académique, de son culte pour la nature et, à ce propos, il eut ce mot heureux : « Ce qu'il cherchait à peindre, ce n'est pas tant la nature que l'amour qu'il avait pour elle ». Il le représenta

(i) L'Evénement, 23 mars 1875.

« aimant l'nrhre et la plante en amant », disant du nuage : '< On doit le caresser comme une épaule de femme ». Il écrivit encore : " Ce fut un artiste entier et net dans sa volonté, un grand maître dans l'art d'ordonnancer et de construire un tableau et un peintre simple, parce qu'il n'y a pas de bel art sans simplicité ». Vantant ses formules claires et synthétiques, il se plut à reconnaître en lui un type bien marqué du génie de notre race et rapprocha son esthétique de celle de notre grand Racine. Après avoir constaté que son lot fut « de charmer et de dire beaucoup en peu de mots », il le montra enfin « semant à pleines mains les trésors d'une imagination rafraîchie chaque été aux sources vives de la nature » et «créant cette oeuvre saisissante, originale, amoureuse, dont une science profonde n'altéra jamais la radieuse simplicité ».

Les héritiers de Corot trouvèrent intact le patrimoine qu'il tenait de son père et qu'il avait à cœur de transmettre aux siens tel qu'il l'avait reçu. Malgré ses innombrables libéralités, il gagnait tant d'argent sur la fin de sa carrière que son bien, loin d'avoir diminué, s'était sensiblement accru. La vente de son atelier ajouta encore un peu plus de 400.000 francs à son héritage. Elle commença le 26 mai 1875, sous la direction de MM. Boussaton et Baubigny, commissaires -priseurs, et de MM. Durand-Ruel et Mannheim, experts. Elle dura jusqu'au 9 juin. Outre les œuvres de Corot lui-même, dont les tableaux, études, esquisses, dessins, albums et croquis comprenaient 602 numéros, on vendit sous la rubrique f Collection particulière de M. Corot » une quantité de tableaux, dessins, gravures et objets divers (plus de 300 numéros). La camaraderie et la munificence avaient formé cette » collection» de Corot, où l'on trouve simultanément Daumier et Align}', Jongkind et Lapito, Jules Dupré et Léon Fleury. La composition de cette « galerie » ne saurait fournir d'indications sur les goûts de son propriétaire qui, dans ses acquisitions ou ses échanges, obéissait bien plutôt à des raisons de sentiment qu'à des considérations purement artistiques.

En même temps que l'atelier de Corot se dispersait sous le marteau des commissaires-priseurs, ses amis réunissaient un certain nombre de ses œuvres éparses chez les amateurs ou dans les musées et les exposaient

dans les salles de l'École des Beaux-Arts. La présidence du comité d'organisation fut confiée, à la fois, à Français, en sa qualité d'élève et de camarade de Corot, et au baron Taylor, comme représentant de la Société fondée par lui, laquelle devait bénéficier d'une part de la recette, le reste étant affecté à un monument commémoratif. Elle fut inaugurée le 29 mai. Le catalogue, qui donnait la nomenclature des 225 toiles exposées, était accompagné d'une préface écrite par Philippe Burty, un fervent du maître, dont l'admiration prit une forme éloquente et poétique.

Cette manifestation offrait du talent de Corot les exemples les plus variés. L'origine en était marquée par deux de ses plus fameuses études d'Italie : le Colisée et le Forum, destinées par leur auteur à prendre place un jour au Louvre et qui portaient de sa main, au verso, cette dédicace de forme archaïque : « au Muséum >/. Le terme opposé se rencontrait dans les trois tableaux qui figuraient, cette année-là même, au Salon du Palais de l'Industrie: Bihlis (f), Les Plaisirs du soir (2) et Les Bûcheronnes (3). Ces compositions, dont la troisième avait été signée par Corot sur son lit de mort, étaient son chant du cygne. On peut dire qu'il y avait épuisé son dernier souffle. Elles ne furent pas, à l'exposition, l'objet d'un placement spécial et distinctif en rapport avec la haute personnalité de l'illustre défunt. Ses confrères laissèrent échapper l'occasion d'honorer sa mémoire comme elle le méritait. La faveur croissante du public la dédommagea.

Corot mort, le prix de ses tableaux doubla. On rechercha surtout ceux où la nature était parée du prestige de l'imagination. Leur imprécision vaporeuse fut considérée désormais comme la caractéristique du maître ; personne ne songea plus à la critiquer comme une faiblesse et une imperfection. La spéculation se mit de la partie et l'œuvre gigantesque de Corot devint insuffisant pour satisfaire le nombre énorme des amateurs. Les copistes et les pasticheurs entrèrent en scène. De son vivant déjà, et avec son propre aveu, des peintres tels que Devillers et Morel-Lamy entre autres faisaient métier de copier ses tableaux; le

(3) N" 2ip6.

pinceau complaisant du créateur authentiquait ces répliques par quelques touches personnelles et décisives. Lorsqu'il ne fut plus là pour achever ses Sosies, on continua d'en produire quand même. La hausse de la marchandise suscita des faussaires, pour lesquels une fausse signature devint monnaie courante. Ils en décorèrent, au fur et à mesure qu'elles paraissaient sur le marché, les innombrables copies faites d'après Corot par ses élèves ou ses camarades. Dieu sait si le nombre en était grand. Le maître ne refusait à personne l'aumône de cet enseignement et on peut lire sur un de ses carnets plus de soixante noms d'artistes en regard desquels est notée l'indication d'une ou plusieurs études prêtées par lui. Parmi les bénéficiaires de cette manne fortifiante, citons particulièrement Français, Lavieille, Dutilleux et son gendre Desavary, Oudinot, Badin, Fleury, Leleux, Etex. Confiées à ces hommes-là, les précieuses toiles ne risquaient rien : elles rentraient régulièrement au logis. Malheureusement, d'aucunes tombèrent entre des mains moins scrupuleuses et paraissent s'y être égarées. Ce qui est plus grave encore, c'est qu'il se trouva des dépositaires de ces peintures assez peu respectueux pour se permettre de promener un pinceau sacrilège sur le travail du maître et pour abâtardir de la sorte plus d'une de ses œuvres. Ainsi fit un certain Prévost. Ce personnage s'était fait bienvenir de Corot en mettant à son service une certaine habileté pour rentoiler les études et réparer, au besoin, leurs avaries. Il profita de cette bienveillance pour accumuler chez lui une très grande quantité de ses toiles qu'il copiait et, que trop souvent aussi, il avait la coupable audace de retoucher, voire même de signer du nom de Corot quand elles ne l'étaient pas.

Combien d'autres ont abusé, dans un esprit de supercherie, de ces cinq majuscules, du jour où elles ont valu de l'or! Corot avait provoqué des imitateurs plus ou moins ingénieux de ses atmosphères brumeuses et de ses frondaisons floues. On démarqua impudemment ces pastiches pour en faire des Corots. Le peintre Trouillebert dut une célébrité momentanée à la frauduleuse transformation d'une de ses œuvres par un faussaire. Vendu pour un Corot à Alexandre Dumas, qui l'accrocha dans sa galerie, et reconnu par son auteur qui en revendiqua

la paternité devant les tribunaux, le tableau en question fut l'objet d'une cause célèbre, qui éclaira le public sur la honteuse industrie née de la vogue du grand paysagiste, mais ne l'arrêta point. Les collectionneurs de signatures illustres ne sont-ils pas les complices des duperies infligées à leur ignorance et à leur vanité?

Les détracteurs de Corot tirèrent argument du triomphe des faussaires contre l'art du peintre. C'est ainsi que, sous la plume d'About l'on trouve, à propos de l'affaire Trouillebert, les lignes suivantes : « Si Corot, Daubigny et les autres paysagistes à la mode avaient été de vrais dessinateurs, si le plus clair de leur talent n'était pas en surface, s'ils ne séduisaient pas le public par des qualités de pur chic, assez faciles à contrefaire, les fraudeurs du marché spécial de la peinture ne prendraient pas la peine de fabriquer de faux Corot et de faux Daubigny » (i).

La consécration que la gloire posthume de Corot était en droit d'attendre de l'Exposition Universelle de 1878 fut contrariée par le défaut d'abnégation des vivants à l'égard des morts. L'égoïsme du jury ne sut pas sacrifier son intérêt personnel à l'hommage que réclamait un des plus grands artistes de la France. « Les Corot sont accrochés par charité dans les angles », écrivait Burty et il flétrissait, dans \a. République Française (2), l'administration et les artistes de n'avoir pas su honorer le maître regretté en groupant ses oeuvres et en leur donnant une place de choix. Toute la presse indépendante protesta avec ensemble contre l'indélicatesse de ce traitement, renouvelé du Salon de 1875, et que Daubigny, cet autre illustre défunt, avait partagé avec Corot. Elle regretta en même temps, pour la réputation de l'école française, l'absence, dans les galeries du Champ-de-Mars, de Millet, de Rousseau, de Diaz et la représentation insuffisante du grand talent de Courbet.

Une éloquente manifestation appuya ces protestations de l'autorité de l'exemple. Le 8 juillet 1878 s'ouvrit chez M. Durand-Ruel, dans les salles de la rue Lepeletier, une « exposition rétrospective de tableaux et dessins des maîtres modernes » empruntés à des collections privées.

(i) Le XIX' Siècle. 30 décembre 1883.

(2) République Française. 13 mai 1878.

Elle comprenait environ 90 tableaux de Corot, 60 de Millet, 20 de Delacroix, et, à côté de ces trois grands noms, figuraient Daubigny, Rousseau, Diaz, Decamps, Barye, Fromentin, Ricard, Courbet, Troyon et Chintreuil. Pour Corot, ce fut un triomphe. Un choix judicieux de ses œuvres montra la variété et la souplesse de son talent, si injustement accusé de monotonie par des observateurs frivoles et superficiels. En regard de ses paysages, quelques-unes de ses figures témoignèrent de son aptitude à sortir du domaine exclusif où d'aucuns prétendaient encore le confiner. Cette exposition enthousiasma la jeune génération des peintres qui marchaient à la conquête de l'atmosphère et qui, dans leurs libres recherches, se réclamaient de ce grand impressionniste d'avant-garde. Ils puisaient dans son exemple la force de caractère nécessaire pour persévérer sans concessions dans l'étude sincère de la nature. N'était-on pas encore obligé de rompre des lances pour faire entendre que le mérite de l'art de Corot résidait, avant tout, dans le dessin? L'enveloppe aérienne dont il savait parer les heures indécises du jour donnait le change aux gens à courte vue. L'un des fervents du maître, dessinateur de race lui-même, dont le crayon acéré excelle à suivre une forme et à la préciser volontairement, Degas, raconte qu'un jour où il se trouvait avec Gérôme dans l'atelier de Frémiet, il avait exprimé, dans la conversation, son admiration pour le dessin de Corot : « Vraiment, lui demanda-t-on, vous trouvez que cet homme-là sait dessiner un arbre ? — Certes, répondit-il... et même je l'estime encore supérieur dans ses figures ». A ces mots, Gérôme prit le parti de rire comme d'une mystification. — Cette anecdote se passe de commentaires.

Cependant, cinq ans après la mort de Corot, sa mémoire recevait la consécration officielle d'un monument. Le comité qui avait organisé son exposition posthume ouvrit une souscription à cet effet, La direction des Beaux- Arts s'intéressa au projet et fournit le marbre au sculpteur Geoffroy-Dechaume, choisi pour l'exécution de la stèle commémorative qui s'éleva sur les bords de l'étang de Ville-d'Avray, à quelques pas de la demeure même du maître. L'inauguration en eut lieu le 27 mai 1880. La cérémonie fut présidée par le sous-secrétaire d'État des Beaux-Arts,

M. Turquet. Gambetta, alors président de la Chambre, vint, en voisin, des Jardies, s'asseoir à côté du représentant du Gouvernement. L'éditeur Lemerre, devenu le propriétaire de la maison de Corot, les réunit à sa table, au milieu d'un cercle d'artistes et de poètes. Plusieurs discours furent prononcés. Après le ministre. Français prit la parole. Ce doyen des élèves de Corot, qui l'avait connu luttant contre l'indifférence générale et dont les succès personnels avaient devancé ceux de son maître, salua l'ami dont il avait pu se croire jadis le rival, mais dont la gloire solidement établie faisait pâlir dorénavant sa réputation éphémère. Il trouva dans son cœur de vieil artiste des expressions éloquentes par leur justesse. Il dit que la peinture de Corot, « légère et aérienne, » était encore « sonore et musicale». Il le loua d'avoir -r fait oublier le côté matériel de son art, le métier ». Il le nomma " le Rembrandt du plein air ». En terminant, il donna rendez-vous à tous les «amoureux du beau et du vrai» et les invita à venir, à chaque printemps, « se retremper dans le cordial et vivifiant souvenir du maître », parmi le chant des oiseaux, en face du réveil de la nature. Les discours achevés, la jeunesse gracieuse de Mlle Baretta, de la Comédie-Française, parut au pied du monument, portant une gerbe de fleurs, qu'elle y déposa après avoir prêté le charme de sa voix à une pièce de vers, écrite pour la circonstance par François Coppée. La fête se termina, le soir, par un banquet. Ce fut l'occasion pour Gambetta d'improviser, selon l'expression de Paul Bourget (i) qui était parmi les convives, «un toast philosophique », d'où la politique fut bannie et dans lequel il parla en termes vibrants « de ces temples supérieurs de l'art où se réconcilient les mesquines rivalités humaines ».

L'année suivante, une partie de l'assistance, docile au conseil de Français, revint en pèlerinage devant l'image de marbre. Mlle Baretta, en robe printanière, répéta encore une fois les stances du poète. C'était le soir. Le soleil disparaissait derrière les collines boisées. L'heure ramenait les harmonies chères à Corot. Son souvenir planait sur la foule émue. Quand, après cet hommage, on se mit à table, « Mes amis dit Français, à qui la présidence était dévolue de nouveau, le père Corot

(i) Le Parlement^ 30 mai 1880.

aimait qu'on s'amusât. Il prétendait que lui-même n'avait fait que cela toute sa vie. Faisons comme lui ; c'est la meilleure manière de fêter sa mémoire ». Au dessert, il donna l'exemple des chansons. M. Dumesnil chanta à son tour <i Je sais attacher les ruhans», le triomphe de Corot. Une douce gaîté régna dans l'assemblée qui, en se séparant, emporta avec elle un peu de l'âme du grand homme.

L'exposition dite des Cent Chefs-d^ œuvre, qui mit l'art au service de la bienfaisance et qui eut lieu, en juin 1883, à la Galerie Georges Petit, marque une étape, dans la renommée du maître. Treize toiles de choix suffirent à la porter très haut. Elle avait encore grandi en 1889 et s'affirma avec un éclat incomparable à la Centennale de l'Exposition Universelle. Les organisateurs de cette édifiante revue de la peinture du siècle s'honorèrent en formant une réunion aussi belle que variée des œuvres de Corot. On put y suivre le développement de son talent et en étudier la prodigieuse diversité dans 45 toiles empruntées aux collections parisiennes les plus riches. A côté de ses plus célèbres compositions telles que le. Bain de Diane (du musée de Bordeaux), le Concert, le Souvenir de Marcoussis, Bihlis, la Toilette, etc., on vit d'admirables spécimens de ses études italiennes, trop peu goûtées jusqu'alors, qui, rapprochées d'oeuvres plus récentes et déjà classiques comme les vues de La Rochelle et de Mantes entre autres, ne furent pas jugées inférieures. Ajoutez à cet ensemble une dizaine des plus beaux dessins de Corot, sortis de ses cartons après sa mort et dispersés à sa vente, dont aucun, depuis lors, n'avait paru dans une exposition, si l'on excepte celle des Z)^55m5 Mo J^r«^5 à l'Ecole des Beaux- Arts en 1884. Cette exhibition eut pour résultat de placer définitivement Corot en tête de l'école française moderne.

Sa vogue jn'avait ,pas attendu jusque-là pour franchir nos frontières et traverser l'Océan. L'Amérique, avide de conquérir par ses dollars la parure de l'art français, attirait chez elle depuis quelques années les chefs-d'oeuvre de notre XIX" siècle. Les Corots étaient partis en masse et partaient tous les jours. Ils portaient là-bas le sourire de nos cieux et la grâce de l'âme française ; car nul ne posséda plus les qualités de sa race que le bon Corot. L'illustre émigré et les plus notables de ses compagnons

d'exode, Millet, Delacroix, Decamps, Troyon, Diaz, Rousseau, Daubigny, Dupré et Géricault eurent l'honneur de concourir, sur la terre étrangère, à la glorification d'un de leurs compatriotes, le sculpteur Barye. Une exposition de Cent Chefs-d'œuvre d'outre-mer eut lieu à New-York du mois de novembre 1889 au 15 janvier 1890, au bénéfice du monument érigé à Paris à la mémoire de notre grand animalier. Onze pièces capitales de l'œuvre de Corot y figurèrent. Les collections américaines, déjà pourvues alors de merveilleux trésors, n'ont pas cessé depuis de jS'enrichir et de drainer en particulier les toiles 'du roi des paysagistes. Toutefois, la France ne les a pas toutes perdues. Sans compter celles que détiennent nos musées, les amateurs français en possèdent de superbes exemplaires. Mais, de jour en jour, nos galeries se dégarnissent. Des dix-neuf numéros qui représentaient Corot, en 1892, à la seconde exposition parisienne des Cent Chefs-d'œuvre, organisée, comme la première, au profit de la charité à la Galerie Georges Petit, combien demeurent encore chez nous ? La réunion d'œuvres faite, en 1895, au Musée Galliéra, àpropos du Centenaire du maître, fut une occasion de compter nos pertes. La Centennale de 1900 en souligna l'importance. Si le Corot d'Italie et le Corot des figures y brillaient dans tout leur éclat, il y avait pénurie de nymphes et de mythologie crépusculaire. Une exposition d'ensemble de l'œuvre intégral de l'artiste est désormais impossible sans; un concours international. Je crains qu'il faille en faire son deuil et j'ai de la peine à partager l'espoir de M. Gustave Geffroy (i) quand il escompte la bonne volonté de l'Amérique et de l'Angleterre et qu'il se les figure nous îprêtant pour un mois ou deux les chefs-d'œuvre conquis sur nous. « L'obtention d'un tel résultat vaudrait bien les frais d'une ambassade », dit-il. Certes, je suis de cet avis. Mais je me garde jde caresser un espoir qui confine à l'utopie.

Aussi bien, je ne suis pas bien sûr que la réalisation de ce vœu ne comporterait pas d'amères surprises. Il est des amis qu'il ne fait pas bon retrouver après une assez longue séparation : le monde nous les a changés. De même, les tableaux n'ont rien à gagner d'une course à travers l'univers. J'en sais qui, pour avoir trop roulé, ont perdu la noble patine des ans

(i) Corot et Millet. Le Studio^ numéro d'hiver 1902-1903.

et revêtu l'éclat trompeur d'une jeunesse artificielle. Le goût ne vient pas aux gens sans un certain apprentissage ; ce n'est point une denrée qui s'achète argent comptant. L'homme aime naturellement le clinquant. S'improvise-t-il amateur de peinture, ne comptez pas l'attacher par une beauté sans fard. Il est plus aisé pour un trafiquant de rabaisser les tableaux de maîtres par le maquillage jusqu'à l'étiage de sa clientèle que d'élever celle-ci jusqu'au charme de leur pureté. Aussi bien, cette pratique n'est pas nouvelle. Les grands Flamands et les grands Italiens en ont subi l'outrage au cours des siècles et beaucoup ne sont parvenus jusqu'à nous qu'après des rajeunissements plus ou moins funestes.

L'œuvre de Corot présente un autre point de similitude avec celle de ses fameux devanciers. Autour de lui comme autour des Léonard et des Rubens, une poussée parasitaire s'est développée, qui a pu être confondue avec le rameau lui-même. J'ai déjà signalé le travail des faussaires s'appliquant, à la fois, à la fabrication de pastiches et à la transformation de copies en originaux par l'addition de signatures apocryphes. Du jour où les anciens Corots, longtemps délaissés pour leurs cadets, et notamment les études d'Italie, eurent conquis leur place au soleil de la renommée, le marché s'encombra d'une variété nouvelle et très abondante de faux. On fit des Corots de peintures similaires aux siennes du début, dues souvent à des artistes obscurs, ayant travaillé à ses côtés et subi plus ou moins consciemment son influence. Aligny, Fleury, Poirot, Lapito, Jules Cogniet, Delaberge et tant d'autres furent dépossédés de leur personnalité mal cotée, à laquelle on substitua celle de leur contemporain si célèbre et si bien achalandé. Un œil imparfaitement instruit s'y laisse tromper d'autant plus aisément que certains de ces oubliés étaient doués de qualités solides, dignes de les défendre contre l'indifférence de la postérité.

Le catalogue entrepris par M. Robaut du vivant du maître, avant l'heure des falsifications et des additions, dégage son œuvre de tous les éléments adventices (i). Grâce à une documentation graphique très com-

(i) M. Robaut a noté au moins cinq musées de France (Lille, Orléans, Brest, Besançon, Laon) où figurent, sous le nom de Corot, des tableaux qui ne sont point son œuvre.

plète, il réalise d'une certaine manière et de façon durable la réunion de ses innombrables productions dispersées d'un bout à l'autre de l'univers. Quel que soit le nombre des omissions, malheureusement probables malgré le souci qu'a eu l'auteur de n'en point commettre, il n'est pas téméraire d'avancer qu'on j retrouve tout Corot. Une présentation chronologique aussi exacte que possible montre son évolution progressive.

Il faut renoncer à la distinction factice entre deux formes de son talent correspondant à deux époques de son existence et qu'on oppose parfois sans fondement l'une à l'autre. Cette classification erronée donne à une première manière toutes les études d'après nature et n'attribue à sa maturité que des compositions idylliques et vaporeuses. Son principal titre de gloire est, au contraire, d'avoir persévéré jusqu'au bout dans l'amour de la vérité et dans une application consciencieuse à en poursuivre l'expression, La seule différence c'est que, au rebours de ce qui se passe pour le commun des mortels, les années avaient assoupli sa main et aiguisé sa vision. Parallèlement, les nymphées et les églogues, qui ont fait sur le tard la réputation de leur auteur, sont en germe dans les paysages plus ou moins historiques où le débutant de 1830 à 1850 mitigeait les formules classiques d'une certaine sentimentalité vaguement romantique. Car, la chose est à remarquer, Corot n'a jamais rompu avec la tradition. Tandis que Rousseau et Dupré s'affranchissaient délibérément de l'esthétique courante et renonçaient à toute attache avec le passé plus ou moins poussinesque du paysage français, Corot ne brûlait pas ses vaisseaux et, tout en allant chercher dans la nature la source de ses inspirations, demeurait fidèle, jusqu'à un certain point, dans ses interprétations, à la formule donnée de l'art par les ancêtres. Il a accompli ce tour de force d'être en même temps le dernier des paysagistes classiques et le premier des impressionnistes.

L'étude de sa vie nous a enseigné que, si le peintre est digne d'occuper une place d'honneur parmi ses confrères de tous les temps, jrhomme, en lui, n'est pas inférieur à l'artiste. Une fois, chez des amis, un célèbre graphologue, ayant examiné son écriture, diagnostiqua son caractère en disant : « C'est rond, rond, tout rond >>. Le bonhomme avait, en effet, une

rondeur qui l'a fait bienvenir de tous ceux qui l'ont approché. On ne lui connaît pas d'ennemis et, s'il en a eu, on peut affirmer qu'il ne les a pas mérités. A quatre-vingts ans, son âme avait une candeur enfantine. S'étonnait-on de le voir s'amuser d'une partie de loto : « Cela ne vaut-il pas mieux, répondait-il, que de passer sa soirée à dire du mal du prochain ? » Quelle profondeur philosophique sous l'apparence d'une plaisanterie ! Il n'était pas grand liseur ; Théophile Silvestre raconte que, tous les ans, il répétait invariablement : « Il faut pourtant que, cette année, j'achève Polyeucte », mais que jamais il n'était parvenu au bout de la tragédie. Le même Silvestre dit : " Corot achète ses livres sur les quais, rien que pour leur forme et leur couleur, pour les mettre entre les mains de ses modèles. La Madeleine lisait chez lui, l'autre jour, un gros tome latin de Cujas pour expier ses fautes ». Nous avons vu cependant que, quand il lisait par hasard, il savait choisir ses lectures et que V Imitation de J ésiis-Christ était son livre de chevet. Sa belle âme se mirait dans cette belle prose. Il était la bonté faite homme.' Il ne savait pas se mettre en colère. Adèle, sa gouvernante n'avait jamais entendu un mot de réprimande sortir de sa bouche. Il lui arriva un jour, je ne sais pourquoi, de se laisser aller contre elle à un mouvement de vivacité. Il n'en dormit pas de la nuit. Voici comment il contait la chose (i). « Le lendemain, disait-il, lorsqu'elle entra dans ma chambre, je n'osais pas la regarder. Je me rappelle encore mon soulagement quand j'ai entendu sa voix m'interroger sur son ton habituel : Monsieur a-t-il bien dormi ? Qiielle soupe Monsieur mangera-t-il ce matin? — Ce fut une véritable délivrance. Il me sembla qu'on me débarrassait d'un poids de cent kilos ».

Cette ingénuité presque enfantine se traduisait d'une façon tout à fait touchante dans sa docilité filiale prolongée jusqu'au seuil de la vieillesse. On en cite bien des traits remarquables. Celui-ci nous a été rapporté par M. Farochon, le fils de son ami. C'était pendant un séjour à Dardagny, vers 1850. Armand Leleux entre dans sa chambre au matin et le trouve tout morose. Il le presse de questions, mais sa figure ne se déride pas. «Ah ! nous ferons de la mauvaise peinture aujourd'hui ! dit-il enfin : je n'ai pas

(i) Conversation avec M. Alfred Robaut, 19 mars 1874.

obéi à la maman; j'ai négligé de mettre mes chaussettes sous mon traversin et je ne puis mettre la main dessus ». — La brave dame Corot était assez « collet monté »et il ne fallait pas que son Camille eût, en sa présence, la langue trop gauloise. Un soir qu'à la fin d'un dîner en ville, il s'était permis un toast un peu trop libre, elle le bouda au point de le faire pleurer. De grosses larmes coulèrent sur les joues du grand enfant; puis, tout d'un coup, n'y tenant plus, dans le fiacre qui les ramenait au logis, il s'élança au cou de la bonne femme en lui demandant pardon. Les leçons de l'austère bourgeoise lui avaient profité et ses propos étaient toujours tels que des oreilles de jeunes filles les pussent entendre sans réserve. Aussi s'amusa-t-on beaucoup, dans une maison où il fréquentait, d'un quiproquo qui avait effarouché la pudeur d'une dame un peu prompte à se scandaliser. Comme on venait de passer au salon après le dîner, ne voulant pas incommoder son hôtesse et ses invitées en sortant sa pipe : « Je descends sur le boulevard, dit-il ; ma petite Pipette me réclame ». L'imagination de la trop chatouilleuse matrone avait donné à « pipette » une crinoline et des anglaises. Corot rougit comme un écolier quand on lui rapporta la méprise (i).

Je ne saurais donner place à toutes les anecdotes propres à caractériser cette nature où la franchise et la gaîté, l'abnégation et la tendresse s'étaient donné rendez-vous. Mais il en est une qui fournit la mesure de son bon cœur. La scène se passait aux environs d'Alençon, dans la famille de son [ami Clérambault. Un jour, on se mit à causer de la vie future et de la façon dont la religion entend la sanction des mérites des hommes dans un autre monde. Quelqu'un parla des châtiments éternels qu'elle prête à Dieu pour punir les fautes des coupables. Cette conception de la divinité vengeresse révoltait Corot. « Si Dieu est infiniment bon, s'écria-t-il, il est impossible qu'il se montre tellement impitoyable et qu'il ne finisse par pardonner un jour ou l'autre ». On ne put l'en faire démordre (2).

La bonté qui emplissait cette âme douce et aimante avait fini par l'incliner à subordonner, dans ses préoccupations, l'art lui-même à la

(i) Raconté par M. Farochon, le 11 janvier 1904.

(:) Raconté à M. Alfred Robaut par M. T.-V. Charpentier.

charité. Un de ses aniis vantait devant lui la beauté de la destinée d'un artiste parvenu, comme lui, à faire vibrer l'humanité à l'unisson de ses sensations et de ses sentiments. « Oui, fit-il, c'est beau; mais la vie d'un Saint- Vincent de Paul, c'est encore plus beau ! » A cet instant-là, Corot connut l'envie.

Que n'était-il à mes côtés l'autre jour ? Devant un de ses tableaux, une Fille de la Charité s'était arrêtée. Vous eussiez dit que sa contemplation, comme celle de la foule, s'imprégnait de la poésie ravie par l'art du pinceau à l'impalpabilité de la lumière et de l'atmosphère. J'attendais un éclat d'enthousiasme pour le génie du peintre. Cette humble créature avait d'autres pensées. « Ah ! Monsieur, s'écria-t-elle, quel brave homme ! J'ignore si, comme on le prétend, tous ses tableaux sont autant de chefsd'œuvre; mais ce que je sais bien, c'est que lui-même était un chef-d'œuvre du bon Dieu ». Cette sœur-là ne connaissait pas le peintre de génie; mais elle avait, dans le fond de sa mémoire, l'image inaltérable de l'homme de bien. Soyez heureux, divin artiste, vous n'étiez pas pour elle l'émule de Claude Lorrain ou de Rembrandt ; vous étiez un nouveau Saint-Vincent de Paul.

Et nous, Français du XIX' siècle, soyons fiers d'avoir vu rayonner parmi nous cette noble figure, qui symbolise si bien toutes les plus hautes vertus de notre pays et qui resplendit aujourd'hui, à travers le monde entier, de l'éclat impérissable du vrai, du beau et du bien.

Signature épistolaire de Corot.

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