C. Corot
A partir de ce moment, M. Robaut, dont la pieuse sollicitude veille auprès du maître, enregistre jour par jour les progrès de la maladie. Je transcris ses notes :
Mercredi 57 janvier. — Je vais à l'atelier. J'y trouve Demeur seul. Il me raconte que, la veille, M. Corot s'est jeté dans ses bras en pleurant. Le docteur Cambay entre tandis que je suis là et ne nous cache pas la gravité de la situation. — Je me rends faubourg Poissonnière. Je trouve le maître encore couché à 10 heures. Il m'accueille et cause ; mais, plusieurs fois, ses yeux se mouillent de larmes. — L'après-midi, jil sort en voiture pendant une heure ou deux, accompagné par Bardon.
Jeudi 28. — Le docteur Cambay opère une ponction, d'après l'avis de ses confrères. Le malade souffre beaucoup. Il reste couché, quoique habillé. Cependant, la nuit a été bonne. — M. Corot me montre une lettre qu'il a reçue de Florence et dans laquelle on lui demande son portrait pour le Musée des Offices. Je lui conseille d'offrir celui qu'il a peint lui-même vers 1835. Il se rallie à mon avis, après avoir hésité à lui préférer un portrait peint d'après sa personne par Alexandre Bouché.
Vendredi 2C). — M. Corot, étendu sur son lit, cause avec moi. « Vous n'avez pas idée de ce que je vois à faire de nouveau ! J'aperçois des choses que je n'ai jamais vues. Il me semble que je n'ai jamais su faire un ciel ! Ce que j'ai devant moi est bien plus rose, plus profond, plus transparent ! Ah ! que je voudrais vous montrer ces immenses horizons ! » Et, les yeux en l'air, il se passe l'index sur le front. Il insiste sur la nécessité de la personnalité pour un artiste. « Que, dans la rue, on confonde notre personne avec celle du marchand de vin du coin ou du charbonnier d'à côté, rien de mieux.
Mais il faut que, dans nos ouvrages, on nous reconnaisse et qu'on nous distingue du voisin au premier coup d'œil ». La causerie prend un tour philosophique et M. Corot dit encore : « J'ai lu quelque part que la terre est le produit du choc d'une comète avec le soleil ; la comète en aurait détaché des parcelles et les planètes seraient des morceaux du soleil. Eh bien, je me figure que les hommes, à leur tour, ne sont autre chose que des parties détachées d'une intelligence supérieure et infinie ».
Samedi ^o. — J'entre, à i h. 1/2, dans la chambre du malade. 11 se levait et cherchait ses pantoufles restées dans son lit. Lorsqu'il s'est retourné pour voir qui entrait, sa maigreur et son teint livide m'ont bouleversé. La bonne Adèle a retrouvé les chaussons et j'ai offert au cher maître le petit bouquet que je lui apportais. « Est-ce beau, ce vert! » a-t-il dit en regardant le réséda qui accompagnait les roses. Il m'a prié d'ouvrir une petite boîte sur la table et d'y prendre des billets pour Pasdeloup et pour le Conservatoire, qu'il m'a offerts. J'étais là depuis quelques instants lorsqu'on a annoncé M. le curé de Saint-Eugène. Le prêtre s'informant de sa santé, M. Corot lui a répondu : « Voyez-vous, M. le curé, je suis très ennuyé d'être obligé de m'occuper comme cela de mon pauvre corps. L'homme ne devrait être qu'un pur esprit ». J'ai pris congé en promettant de revenir le soir. — A 8 heures, nous sommes réunis, Demeur et moi, auprès de sa chaise-longue et il nous regarde faire une partie d'écarté. Puis, nous assistons à son coucher. Les jambes sont un peu désenflées; mais il est très faible.
Dimanche ^i. — Je vais chez M. Corot à 4 h. 1/2, en sortant du Conservatoire. La nuit a été encore assez bonne. Il est étendu sur son lit : sa nièce, M°" Chamouillet, est à côté de lui. Il se lève pour me recevoir et se jette sur sa chaise-longue. Il est un peu plus gai et s'efforce même de chantonner. Il s'informe du concert. Je lui dis le programme : il trouve qu'à présent, on abuse des concertos. Tandis que je suis là, Lavieille vient un instant et, au moment où je m'en vais, à 5 heures, le docteur Cambay arrive.
Lundi I" février. — M. Corot n'a pas passé une mauvaise nuit : il va plutôt un peu mieux.
Mardi 2. -^ Il est plus souffrant. Grand échauffement, qui oblige à des remèdes pénibles. Adèle est admirable de dévouement. On cause de Millet et du don que M. Corot vient de faire à sa veuve. « On est si heureux, dit-il, de pouvoir faire un peu de bien autour de soi! »
Mercredi }. — J'ai vu M. Corot un instant. Son teint m'a semblé moins mauvais. Il a dormi cinq heures la nuit dernière.
Jeudi 4. — Je passe une demi-heure auprès de lui. Il est sur sa chaise-longue et fume sa pipette. Il en fume une et demie par jour en trois fois. M. Marion, son neveu,
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L'atelier de Corot.
(Complément du dessin précédent) (février 1875).
est là et Bardon est à côté, dans le salon. Nous causons de choses et autres, et l'on parle du tunnel sous-marin, dont il est question dans les journaux. M. Corot s'extasie sur l'activité humaine, qui ajoute encore aux merveilles de la création. Comme on vient à prononcer le nom de Calais, qu'il ne connaît pas, il exprime son désir de voir cette ville, ainsi que le port de Wissant, dont je lui ai souvent parlé.
Samedi 6. — Je ne fais qu'entrevoir M. Corot. Il a été très fatigué la veille. « On est ici venu, hier soir, comme en soirée, dit-il. Je n'osais pas me coucher; et pourtant, j'étais brisé. Dans la journée, j'ai vu aussi beaucoup de monde. Ah! il faudra qu'Adèle
Cabinet attenant à l'atelier de Corot.
Dessin par M. Alfred Robaut
(février 1875).
finisse par dire que je suis couché et que je dors; car je n'en puis plus. J'ai besoin d'un repos absolu pour sauver ma pauvre carcasse ! » En parlant ainsi, il me fait peur, avec ses grands yeux qui envahissent ses joues, sa barbe qui commence à pousser, et aussi sa voix qui s'éraille. Je le quitte bien vite. Il a devant lui des papiers d'affaires, des factures qu'il ordonne de payer.
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La chambre mortuaire de Dessin par
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(faubourg Poissonnière 56).
red Robaut
Dimanche 7. — Je me borne à prendre des nouvelles auprès du concierge. Il me dit : « M. Corot va un peu mieux ». Mais c'est une consigne.
Lundi 8. — Le cher maître ne s'est levé qu'un instant le soir, le temps qu'on fasse son lit. On n'a reçu personne que la famille, les docteurs Gratiot et Cambay, Daubigny, le curé de Saint-Eugène et une religieuse. M. Corot a prié M. Gratiot de dire au curé de Coubron de venir le voir. Il ne se dissimule pas la gravité de son état.
Mardi ç. — Je vais faubourg Poissonnière à 9 h. 1/2. Je trouve le malade bien abattu, bien affaissé. Il attribue l'aggravation de son mal au mauvais temps qu'il fait. Puis, il parle du carnaval : car c'est le mardi gras. « On ne voit plus de masques dans les rues à présent; c'est fini depuis qu'on a supprimé le bœuf-gras». Il regrette les naïfs amusements du temps passé et se met en colère contre ceux qui n'en veulent plus. « Les gens d'aujourd'hui préfèrent aller flâner à la terrasse des cafés ». La maladie le pousse au paradoxe et il s'écrie : « C'est tout cela qui me tue ! » Il consent à prendre connaissance du prospectus de l'ouvrage que je veux consacrer à son œuvre et il me remercie de mon entreprise. Je prends sa main et je l'embrasse.
Mercredi 10. — J'entre dans la chambre et trouve Corot les yeux fermés. Quand il les ouvre, il me tend la main. Je lui parle de sa Biblis. Il me dit : « Il paraît qu'on en est assez content ». Puis il referme les yeux, et je sors. A 6 heures, il a pris une petite tasse de lait. A 9 heures, on lui en donne une autre, qu'il ne peut conserver. Aussi, à II heures, quand on lui parle d'en reprendre, il refuse. Le docteur Cambay doit faire une nouvelle ponction ce soir.
Jeudi II. — Adèle me dit : « Monsieur va assez bien ce matin; il est gai. Il a reçu le bon Dieu des mains de M. le curé de Saint-Eugène. Hier, M. le curé de Coubron était venu le confesser et il avait écrit à son confrère pour lui dire de venir aujourd'hui. En sortant d'ici, M. le curé de Coubron disait : Quel homme ! Je n'en ai jamais vu de pareil! » — A 10 heures, les trois médecins sont venus et ont tiré de son pauvre corps onze litres d'un liquide sanguinolent qui ballonnait le ventre. Pendant l'opération, le cher malade avait la force de plaisanter et disait aux médecins : « Vous voulez donc m'accoucher? » Toutefois, il a failli se trouver mal et on lui a fait prendre quelques gouttes de vin. — La porte est absolument consignée.
Vendredi 12. — Adèle dit que cela ne va pas plus mal. M. Corot a pris un peu de bouillon sans dégoût.
Samedi 13. — Etat stationnaire. Daubigny l'a vu et lui trouve bien triste mine.
Dimanche 14. — M. Stanislas Baron s'étant présenté à la porte de sa chambre, le malade a échangé avec lui quelques paroles, puis s'est retourné vers le mur. A la vue de Mme Gratiot, il s'est mis à pleurer. Malgré son extrême faiblesse, M. le docteur Cambay lui présente une toile à signer.
La chambre de Corot (côté de la cheminée).
Dessin par M. Alfred Robaut
(23 février 1875).
Lundi i^. — Je vois Adèle. Elle me dit que « ça va fort doucement ». Il est toujours assoupi.
Mardi i6. — J'ai été reçu un instant. M. Corot m'a accueilli par ces mots : « Il paraît qu'il faut que je patiente jusqu'au 20 mars. C'est bien long ! J'ai besoin d'air: grand besoin d'air ! J'étouffe ! » Adèle a apporté une tasse de bouillon. Le malade en a bu quelques gorgées. Mais cela paraissait lui causer de la douleur. Cela faisait mal à voir. On entendait le liquide tomber comme dans le fond d'un puits. Il avait auprès de lui un petit panier garni de mousse et de lierre, qu'un ami lui avait offert. Il a jeté les yeux dessus et, retrouvant un peu de forces pour admirer la nature : « Heureusement, a-t-il fait, qu'il nous reste ça pour nous soutenir jusqu'au bout! »
Mercredi ij. — Je me rencontre à 3 heures, dans la salle à manger, avec Daubigny, Demeur et Oscar Simon, qui causent avec Adèle. On dit que le malade a mangé avec
peine une côtelette hachée très menu, arrosée de bière anglaise ; le petit repas a duré une bonne demi-heure ; puis, il s'est assoupi. Tandis que nous sommes-là, on entend le pauvre homme qui appelle Adèle et lui demande à boire. Daubigny entre derrière elle et revient aussitôt.
Jeudi iS. — Cela ne va pas du tout. Le malade refuse toute nourriture et sommeille tout le temps.
Vendredi iç. — Je vais, le matin, savoir des nouvelles. Adèle me répond: « C'est toujours la même chose ». Elle entrebaille la porte de la chambre. « Il a les yeux ouverts, dit-elle ; entrez ». Je ne fais qu'entrer et sortir. La figure est méconnaissable ; l'œil est triste et exprime la souffrance.
Samedi 20. — De plus en plus mal. Hier soir, il a eu des vomissements terribles, qui ont recommencé ce matin. 11 refuse toujours de s'alimenter. Quand Adèle lui a dit : « Il faut pourtant bien vous soutenir », il a répondu : « Me soutenir? Et pour quoi faire? Je n'ai plus qu'à m'en aller, à présent ». Il ne veut plus voir personne du tout.
Dimanche 21. — C'est l'agonie : une agonie lente, avec un petit mouvement de temps à autre, mais pas une parole.
Lundi 22. — Je fais prendre des nouvelles vers 9 heures du soir. On répond : « Encore là ». A 11 heures, il pousse un grand soupir. Ses neveux, MM. Chamouillet et Lemarinier, qui sont dans le salon, se précipitent dans sa chambre. Quelques minutes après, tout est fini !
Le service funèbre fut célébré le 25 février en l'église St-Eugène, rue Ste-Cécile. Le deuil fut conduit par les neveux du défunt ( i).
Voici en quels ternies le Journal des Débats, par la plume de Viollet-le-Duc, rendait compte, le lendemain, de la cérémonie :
« Nous venons d'assister aux obsèques du regretté peintre Corot. On lui a fait les funérailles des plus hauts personnages, moins l'appareil officiel et la pompe militaire. La popularité que lui avaient attirée son grand talent et son beau caractère avait rassemblé autour de la maison mortuaire et de l'église Saint-Eugène une foule immense. La circulation des voitures avait été interdite dans les rues avoisinantes et pendant le parcours du cortège ; depuis le n° 56 de la rue du Faubourg Poissonnière jusqu'au porche du temple, se pressait le long des trottoirs un public plein d'émotion et de respect.
(i)Le billet de faire part portait : De la part de M^'Vve Joseph Chamouillet ; de M. Henrj' Sennegon ; de M. et M°" Georges Lemaistre ; de M. et M""' Marion et leur fille ; de M"°° Charmois ; de M. et M"° Lemarinier et leurs enfants ; de M. et M"" Léon Chamouillet et leurs enfants ; de M. et M°" Jules Chamouillet et leurs enfants ; de M. Emile Corot et son fds, ses neveux, nièces, petits-neveux, petites-nièces, arrière petits-neveux et petites-nièces.
Le cercueil était couvert de fleurs etla médaille d'or qui avait été frappée en l'honneur de Corot par une souscription de ses amis et de ses élèves reposait sur un coussin de velours, à côté de la croix d'officier de la Légion d'honneur. En peu d'instants, les trois nefs de l'église ont été remplies. Les tribunes latérales étaient à l'avance occupées, surtout par des dames vêtues de deuil.
Nous avons rarement vu de cérémonie plus imposante et plus touchante que le début de ce service, où chacun venait porter les témoignages d'estime, d'affection, de regrets que le grand artiste avait si bien mérités. Malheureusement, un incident fâcheux, douloureux, est venu le troubler. Après le Credo, et au milieu du recueillement général, M. le curé de Saint-Eugène est monté en chaire. Bien qu'un peu surprise, (on n'a pas coutume d'entendre prononcer de discours dans l'église, même aux cérémonies funèbres), l'assistance s'attendait à l'annonce d'une nouvelle œuvre de bienfaisance faite par Corot en faveur des pauvres de la paroisse. Il n'en fut rien. Ce n'était ni une oraison funèbre, ni un sermon que venait prononcer M. le curé, ni même un simple hommage rendu aux douces vertus du défunt; c'était un réquisitoire. Après avoir annoncé que Corot s'était confessé le 6 février et avait reçu la communion quelques jours après, il ajouta : « J'ai parcouru hier tous les journaux imprimés à Paris et, dans le concert d'éloges qu'ils donnaient à l'artiste et à l'homme, un seul a déclaré que le défunt était spiritualiste ; pas un seul n'a osé avouer qu'il a fini en chrétien. Voilà le signe du temps, la marque de la dégradation des âmes... » Ici, il y eut quelques légers murmures dans l'auditoire et beaucoup de marques d'impatience... L'admonestation de M. le curé de Saint-Eugène était au moins inutile. Tous ceux qui étaient là connaissaient bien Corot. Ils n'ont pas eu besoin de consulter les journaux pour savoir 'qu'il est mort en bon catholique. Ils savent qu'il a vécu en chrétien, dans la plus belle acception du mot, charitable et bienveillant comme l'Evangile.
Un autre incident est venu mettre fin au désordre causé par cette malencontreuse harangue. Une pauvre folle, excitée sans doute par le tumulte, s'est levée sur sa chaise et a poussé des cris perçants, qui ont détourné l'attention de l'assemblée. M. le curé de Saint-Eugène s'est alors décidé à quitter la chaire, puis le service a continué. Cependant, le Requiem, chanté par Faure (c'était une adaptation par Elwart de Vandante de la symphonie en la de Beethoven, pour lequel Corot avait une prédilection marquée) n'a pas réussi à calmer l'excitation des assistants.
Après la messe, le char funèbre a pris le chemin du cimetière de l'Est, suivi par la même foule. Quatre paysagistes tenaient les cordons du poêle : MM. Jules Dupré, Oudinot, Lavieille et Karl Daubigny ; ce dernier remplaçait son père, malade.
M. de Chennevières, directeur des Beaux-Arts, a prononcé sur la tombe d'éloquentes et nobles paroles ».
Ce discours du marquis de Chennevières fut un touchant hommage à l'homme « dont la longue vie avait été heureuse dans sa sérénité, dont le cœur avait été un coeur d'or, dont la bonne âme, toujours gaie et toujours souriante, n'avait jamais été effleurée par l'envie, et dont la charité, de tous les instants, s'était montrée intarissable ». Il salua l'artiste « qui avait su peindre l'âme de la nature,.... le bonhomme qui avait loué, dans des œuvres immortelles, les cieux, les oiseaux et les arbres du bon Dieu ».
Sépulture de Corot au cimetière du Père-Lachaise (i).
(i) La tombe de Corot a pour voisine celle de Daubigny qui, décédé deux ans environ après son ami, désira reposer auprès de lui.
Mouuiuent de Corot à Ville-d Avray.