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Environs du lac de Nemi (18:6-17).
Au mois de novembre 1826, Corot visite la région d'Albano et de Nemi. Ses dessins marquent son passage à Rocca di Papa, à Ariccia, à Frascati. A Marino, il loge chez la Sorra Marta, et nous savons par une de ses lettres, d'époque postérieure, qu'il avait pour compagnons « deux peintres, dont un boiteux. » En décembre, il date un croquis de la villa d'Esté, à Tivoli,
En mars 1827, nous le retrouvons à Rome. Sa correspondance nous le montre encore mécontent de lui-même :
« Je ne sais si c'est un bonheur, mais ma peinture par moments me paraît bien mauvaise, malgré que quelques-uns me disent que j'ai fait des progrès. Je n'ai qu'un conseil à te donner : ne fais jamais de peinture si tu veux vivre tranquille »
(Lettre à Abel Osmond, du lo mars 1827).
Au cours du printemps et de l'été, il voyage de nouveau dans la montagne.
Nous suivons sa trace en avril à Olevano, en mai à Marino, en juillet au lac d'Albano, en août à Civitella et aussi aux environs de Subiaco. Au retour, son état d'esprit n'est guère meilleur qu'au départ. Il écrit de Rome, le 23 août 1827 :
« ... Pour la démoralisation, je vais l'expliquer. Notre chère peinture est terrible pour cela. Aujourd'hui, nous nous flattons, nous nous regardons comme des génies supérieurs; demain nous rougissons de nos ouvrages, nous ne sommes capables de rien. Il
Caricature de Corot par J. Boilly (1827).
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Les esclaves de Fleury et de Corot (Ariccia, 1SJ7).
ne faut pas trop s'affecter de cela. Nous sommes des fous, on le sait. Je reviens en ce moment de la campagne : eh bien, je ne suis pas enchanté de moi. Espérons que j'aurai un plus agréable lendemain. Il faudra beaucoup de plaisir et de bonheur à mon retour pour balancer les peines et les fatigues d'une absence aussi longue. J'ai demandé une prolongation à la maison ; il faut que je la regarde comme bien nécessaire. Au surplus, je tâcherai de l'amincir le plus possible... »
Cependant, malgré l'ennui du dépaysement, la bonne humeur de Corot ne se dément pas. Avec les camarades, en campagne, il se délasse du travail par des plaisanteries. Longtemps, les murs de l'auberge de la Sibylle, à Tivoli, gardèrent la trace de la gaîté de ses hôtes de 1827. C'étaient, avec Corot, deux autres peintres : le Lyonnais Guindrand et le Parisien Jules Boilly ; puis trois architectes : Grisart, Hubert et Poirot. Boilly et Guindrand exécutèrent en collaboration une grande fresque caricaturale, dans laquelle les six pensionnaires de la Sibylle figuraient en académiciens, cavalcadant sur le pont des Arts et prenant d'assaut l'Institut. Corot, avec une chevelure hirsute et une face rubiconde, avait l'air du <' diable des pupazzi. // Le temps et les badigeons n'ont pas respecté ce caprice humoristique. Mais Boilly avait esquissé son Corot sur un feuillet
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Âriccia (1837).
d'album et ce croquis, rehaussé de quelques touches d'aquarelle, rappelle l'amusant souvenir de cette page perdue.
Ces charges de rapins bons enfants réjouissent le gamin de Paris rieur qui demeure au fond de Corot. Sa sauvagerie studieuse fuit les distractions mondaines. Il laisse son camarade Behr, bien doué, mais flâneur, courir les salons et les ambassades. Pour lui, la peinture emplit sa vie. Depuis quelques mois, il a un nouveau compagnon : Léon Fleury, avec qui il s'est lié à l'atelier Bertin et dont il est question dans une des lettres précédemment citées, est venu le rejoindre. Ils rivalisent d'ardeur à la besogne, soit qu'ils s'en aillent chercher dans la campagne des sites agrestes, soit qu'ils résument entre quatre murs, dans un tableau pour le Salon, quelques-unes de leurs fortes études de nature. A Civita Castellana (septembre 1827) et à Castel St-Elia (octobre), Corot traduit minutieusement par le crayon, la plume ou le pinceau les complications pittoresques de la végétation et de la montagne. Puis, il revient à ses amours, à ce dôme de l'Ariccia qui, dans l'avenir, surgira malgré lui du bout de sa brosse quand sa mémoire évoquera les chers souvenirs d'Italie. Fleury est là, suivi d'un petit Italien qui porte son sac. Corot dessine sur son calepin ce bambin, la tête perdue dans un chapeau trop grand ; il note son nom : Salvatore Mariotti, et ajoute : '< l'esclave de Fleury à l'Ariccia. >/ Sur la même feuille d'album un autre enfant, coiffé du haut-de-forme que portaient à cette époque les paysagistes eux-mêmes, tient un parasol ouvert et porte aussi le sac. Ce Filippo (son nom est aussi marqué), c'est sans doute « l'esclave de Corot. >^ Qii'il nous soit permis de dévoiler, bien qu'une dernière lettre à Abel Osmond nous l'apprenne sous le sceau du secret, que Fleury ne devait d'accompagner son ami en campagne qu'à la générosité de cet ami lui-même. Il encourut même de ce chef une réprimande de ses parents, jqui tenaient les cordons de la bourse serrés et ne les déliaient qu'à bon escient. Voici sa lettre tout entière :
Rome, ce 2 février 1828.
« Mon cher Abel, j'ai reçu ton agréable lettre et, il est trop vrai, j'ai été bien coupable à ton égard. Tu n'as pas besoin de l'excuser de ton retard. Mais, écoute,
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Olevano (avril xSi;).
Lac d'Albano (juillet 1827).
franchement, ta position de Parisien est bien plus avantageuse pour donner des nouvelles ou causer de ces riens qui intéressent tant. Tu es là, au milieu de nos parents et amis; tu peux me parler d'eux, me raconter ce qui se passe; et moi, Romain, au contraire, je ne puis vraiment te parler que de peinture et je dois craindre de t'en fatiguer. Pour le monde et la société, je n'y vais point. Sinon, je pourrais au moins te parler des jolies personnes que j'y pourrais rencontrer. Mais Behr n'est pas tout à fait aussi ours que moi : il va partout ; il est lancé chez tous les ambassadeurs; il ne manque ni soirée, ni bal. J'ai cependant trouvé le moment de lui communiquer ce que tu m'adressais pour lui. 11 te remercie ; il est très sensible à ton souvenir, ainsi que Fleury, qui vit à Rome juste comme moi. 11 travaille depuis le matin jusqu'au soir; puis se couche pour recommencer la même chose le lendemain. Ce que c'est que la vie ! Avec une pareille conduite, on n'est pas encore à l'abri des reproches. D'après ce que tu me dis, il paraît que maman craint que ma conduite ne soit pas des meilleures. Voilà une chose que je ne puis digérer : c'est que, n'ayant jamais indiqué des dispositions au dérangement, l'on soit si prompt à mal interpréter une demande d'argent. Je te dirai donc, à toi seul, la cause de ce besoin. Nous devions faire une campagne avec Fleur)'. Fleury, n'ayant pas d'argent, aurait été privé de voir un pays superbe. Je savais avoir à Paris de quoi y satisfaire. Je me suis donc décidé de tirer sur mon père, en lui disant que le petit capital que j'ai le paierait. Quel est le jeune homme qui n'en aurait fait autant? Cependant, aux yeux de mon père et de ma mère, je suis devenu coupable et cette affaire donne lieu à des interprétations qui ne me sont nullement favorables. Quand donc pourront-ils me juger autrement? Auprès de toi, je ne crains pas de m'humilier en me justifiant; mais, auprès de mon père, je n'oserais pas le faire. Que cela reste entre nous; n'en dis rien à personne; ne laisse pas même cela à penser; car on croirait de suite que je vais demander tous les jours de l'argent pour soulager tous mes camarades à Rome. Mais, heureusement pour eux, ils n'en ont pas besoin. C'était un cas extraordinaire. Fleury est plus à son aise et nous n'aurons plus besoin, je l'espère, d'extra...
On trouve donc décidément que j'ai fait quelques progrès. Je te dirai que nous avons un hiver superbe et que je me croirais trop coupable de ne pas en profiter pour aller travailler dehors. Ainsi donc, d'après cela, j'ai ébauché deux tableaux que je n'exécuterai qu'à Paris. Il n'y a pas de mal, je crois, que je fasse une année de plus des études, afin que l'exécution n'en soit pas aussi faible que ce que tu as vu à l'exposition ».
Ces progrès dont parle notre Romain, ils ont été révélés aux Parisiens par les deux tableaux envoyés par lui au Salon de 1827. Il y a exposé
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Civita Castellana
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Panorama de Rome (mai 182S).
le Pont de Narni (1), et une autre toile, détruite depuis, intitulée au livret : Campagne de Rome. On voit, par la dernière phrase de sa lettre, que luimême juge sévèrement ces œuvres. Et cependant, 'son début est généralement encouragé. Un de ses camarades a reçu un journal dans lequel il a lu, à propos de ses envois : « Bonne couleur, effet piquant, transparence. >> Un ami de sa famille, M. Duverney, lui a écrit pour le complimenter. Dans sa réponse à ce correspondant (27 mars 1828), Corot avoue qu'en somme il n'a pas trop à se plaindre pour ce Salon-ci. Mais il ajoute : « Maintenant, ce n'est pas tout; il ne faut pas rester là ; je suis coupable si je n'avance pas. » Et encore : « L'on a bien raison de dire que plus on avance, plus on trouve de difficultés. Il y a certaines parties de la peinture, comme je voudrais les traiter, qui me paraissent inattaquables. C'est au point que je n'ose pas aborder les tableaux que j'avais commencés au début de l'hiver, w
Cet hiver, d'ailleurs, a été exceptionnellement beau et, selon son expression, <" il aurait été un coupable de ne pas en profiter pour aller travailler dehors ». '^Je ne pouvais tenir à l'atelier », dit-il encore. Il vit (i) A^" 199.
dans une fièvre de travail intense. Il écrit (toujours dans sa lettre à M. Duverney) : « Si l'on savait bien à quel point je suis rempli de mon
affaire, peut-être me pardonnerait-on mes négligences Dans ce
moment-ci, je fais des études dehors, je fais des costumes peints et dessinés , et puis quelques compositions, pendant que je suis encore dans le pays ». Au printemps, il ira jusqu'à Naples, montera au Vésuve, visitera Capri et Ischia. Partout, il marquera son passage par un dessin ou par une peinture. Puis, il reviendra dire à Rome un suprême adieu, y chercher une dernière fois (d'après ses propres termes) « la force et la grâce de la nature »; ensuite, il se tournera vers les chers parents et les chers amis qui manquent à son cœur. Depuis deux ans, il est poursuivi par le regret des absents. Quoi de plus touchant que cette tendre obsession qui se révèle ici une fois de plus :
« J'ai le projet de quitter l'Italie au mois de septembre prochain Vous
concevrez mon bonheur alors, au milieu de mes parents et amis, livré à l'étude de mes tableaux. N'étant plus distrait par le beau ciel et les beaux sites, j'y serai tout entier et, après mon travail, j'aurai en perspective une soirée agréable pour me délasser et me
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Ischia (i8s8).
rafraîchir pour le lendemain. Il y a douze ans, je rêvais ce bonheur. J'y touche. Que la foi'tune ne vienne pas me l'enlever ».
Ce bonheur rêvé, il l'a bien mérité. Il déclare avec un certain orgueil : ^ Lorsqu'à Paris vous verrez tout ce que j'ai fait, vous m'en direz de bonnes nouvelles >/. Je doute, en effet, que jamais labeur ait été plus fécond. Il rapportait l'Italie tout entière dans son bagage d'artiste.
Corot rentra en France en passant par Venise. Il fit encore là quelques études; mais la hâte de revenir au bercail l'aiguillonnait.
Enfin, le voilà dans les bras de sa famille. Une longue barbe le rend méconnaissable. Sur un mot de son père, il la sacrifie; car il est toujours le fils obéissant et soumis. Quand le père commande, sa volonté s'incline. Cependant, elle se réveille à l'instant où il parle de fixer sa destinée par les liens du mariage. On lui prête une charmante réponse à la sollicitude paternelle, qui redoutait pour lui la solitude. « Je n'étais pas seul tout-à-l'heure dans cet atelier, fait-il. Dans la pièce voisine se cache une jolie fille, qui entre et sort à mon gré. C'est la folie, mon invisible compagne, dont la jeunesse est éternelle et dont la fidélité ne se lasse pas ».
Carte des localités de l'Italie centrale visitées par Corot (1825-1828).