‹ L'œuvre de Corot (volume 2)Chapitre 8 sur 50 · DEUXIÈME VOYAGE EN ITALIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME VOYAGE EN ITALIE

Pendant son séjour à Soissons, Corot s'était rencontré avec un peintre nommé Grandjean, en compagnie duquel il avait excursionné dans les environs, jusqu'à Coucy. Un drôle de corps que ce Grandjean qui, après avoir étudié la peinture sous la direction de Watelet, avait hardiment troqué ses pinceaux contre le marteau de tapissier pour conquérir l'indépendance et se livrer ensuite, à son aise, à ses fantaisies artistiques. C'était un bon vivant, qui disait avec complaisance : «J'ai cinq cents francs à manger par mois», et qui se chargeait de les consommer; car il aimait la bonne chère. Corot a fait de lui un petit portrait mali-

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Une goélette (Gènes, 1854).

mais, à l'heure du travail, trêve de plaisanteries. Le pacte conclu, il parla au père. Le père se montra favorable. Toutefois, il limita à six mois la durée de cette fugue. «Nous ne sommes plus jeunes, ta mère et moi, dit-il ; ne nous abandonne pas trop longtemps ». Camille n'avait pas besoin d'en entendre davantage pour se jurer à lui-même d'être exact.

Les voyageurs quittèrent Paris dans le courant de mai 1834. Un des albums de Corot, spécialement consacré à ce voyage (i), en révèle presque jourpar jour l'itinéraire. On (i) Carnet ^7.

cieusement significatif. On l'y voit attablé, la pipe à la bouche, l'air béat, avec, devant lui, une énorme bouteille champenoise. Grandjean, heureux de mettre à profit une liberté longtemps convoitée, caressait le désir de voir l'Italie. Corot en parlait avec enthousiasme. On résolut d'y partir après le Salon prochain. Par exemple, Corot fit ses conditions. Il entendait faire un voyage sérieux, un voyage d'étude.

Pas de folies, pas de bombances.

Certes, il ne craignait pas une bonne bouteille. Volontiers avec les camarades « il vidait quelques flacons » ;

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Oneglia (18^4).

Croquis d'après Giotto (Pise, 1834).

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Venise (1834).

traversa la Bourgogne; on passaàClamecy, à L ormes ; on s'arrêta à Beaune (Hôtel du Chevreuil), puis à Lyon (Hôtel du Cheval Blanc), à Avignon (Hôtel du Palais Royal) et à Marseille (Hôtel du Midi). Corot écrit en regard de Marseille : « Ville très helle et très animée », en regard de Toulon : « Bel arsenal; ville très propre ». Il note tour à tour, sur la Corniche, Antibes, Nice, Eza, la Turbie («. dove de una torre antica »j, Monaco, ("« asse:( joli seulement »), Rocca bruna. Menton où il a couché ; puis encore Vintimiglia, (« fond d'église avec des fabriques »j, San Remo, Taggia,

Y VENTE

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Porto-San-Maurizio, dont le nom lui rappelle « un bon ami, un hôtel magnifique » et aussi un bel effet: « la masse des fabriques blanches, un peu grisâtres, s'enlevant très en clair sur la mer et le ciel. » A Oneglia, il y a «peu de chose » : un clocher à dessiner pendant le relai, avec la mer et les tartanes à l'horizon (30 mai 1834). Enfin, les voyageurs atteignent Gênes le I" juin, à quatre heures et demie du soir, et ils s'y fixent pour quelques jours. Plusieurs jolies études marquent le passage de Corot dans cette ville (i). (i) Par exemple les N°' ^00, joi et J02.

Ensuite, il traverse rapidement la Spezzia et, le ig juin, il esta Pise. Là encore il ne demeure guère : juste assez pour faire un ou deux croquis, dans le Campo Santo, d'après Giotto et Orcagna. Et il se met en route pour Volterra, où il parvient le 22. Ah, là, il trouve son affaire. « Pays magnifique », inscrit-il sur ses tablettes. Son admiration se traduit par une série de toiles importantes, auxquelles il consacre les longues heures de belles et chaudes journées d'été (i ). Il quitte Volterra à la fin de juillet et, le 21, le voici à Florence.

Florence ! L'art et la nature combinant leurs séductions pour le charme des yeux et de l'âme! Des bords del'Arno àFiesole et àSanMiniato,

c'est un enchantement. De la

terrasse des jardins Boboli, le

y^ spectacle est féerique. Chaque

jour y ramène Corot, qui ravit à ces lieux une parcelle de leur beauté (2). Les chefs-d'œuvre des maîtres ont droit aussi à un coup d'oeil. Deux ou trois dessins crayonnés à Santa Maria Novella et dans le couvent de San Miniato attestent son respect ému de ses illustres devanciers.

Mais, il faut se hâter. On est au mois d'août. Aussi, l'on tourne bride et l'on remonte vers la haute Italie. A Bologne le 12, les voyageurs débarquent à Venise le i=). C'est encore une éloquente vieille cité, qui parle à l'artiste. Corot prend à cœur sa tâche d'interprète et, sur six

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Une lavandière de Riva (1834).

(i) iV- ^oj, ^04, ^Oy, }0Ù et ^O'j.

(2) N"^ 50P, }io et ^11.

Un moine italien (1854).

Milanaises à l'église (1834).

OU huit petites toiles, il emporte Venise (i). Il n'y reste cependant que trois semaines, attiré qu'il est par les lacs, ces émules magnifiques et grandioses de son cher Ville-d'Avray. Il quitte la place St-Marc le 8 septembre et, le lo, il est à Desenzano, au bord du lac de Garde.

A Desenzano et surtout à Riva, les motifs abondent. De l'eau, quelques arbres, un fond de montagnes brumeuses, puis le ciel : tels sont les éléments des poèmes naturels en germe dans l'imagination de Corot. Le sourire aimable de ce paysage contraste avec l'âpreté sévère de l'Etrurie. L'un et l'autre se disputent d'abord la faveur du peintre ; mais, à la fin, la grâce l'emportera. Cet automne en Lombardie, avec ses matins bleutés et ses soirs dorés reflétés dans les grandes nappes transparentes qu'encadre la verdure, c'est l'étape décisive du tendre rêveur. Ce pays est celui où la mémoire magique du géographe fantaisiste viendra chercher les Tempes idéales et les nymphées idylliques. Du lac de Garde au lac Majeur, de Riva à Baveno, la campagne auxhorizons (i) A'- j/j, )i4. )iy, ji6, 5/7 et -y 18.

mystérieux lui appartient ; c'est, après Ville-d'Avray, sa seconde patrie adoptive. De là viennent ses douces chevrières, sœurs de l'antique Galatée. C'en est une qu'il a rencontrée sur le vapeur de Desenzano et dont la naïve candeur a séduit son crayon. Son image alterne sur le petit album, selon le hasard du feuillet que vous tournez, avec une accorte lavandière, un capucin bavard, un lazzarone déguenillé, ou bien encore un couple élégant de Milanaises aperçu furtivement derrière un pilier d'église.

Milan n'arrête pas Corot. Arrivé le 27 septembre, il repart le 28 pour Côme. Encore un lac bleu ; encore un décor de montagnes dans une lumineuse atmosphère. Nouvelle explosion d'enthousiasme, expressive dans sa concision : '< Beau pays, beaux arbres, beaux terrains », écrit \e voyageur ravi.

Il ouvre une fois de plus sa

boîte pour enlever lestement =• " - r

une vigoureuse pochade de la ville, blottie au pied des croupes alpestres et mirant le dôme '■ de sa cathédrale dans la clarté i limpide des eaux (^^i). Malheu- r^reusement, le temps passe : C , '' voici octobre. Le terme fixé ' ., approche. On n'a plus le loi-

sir de s'attarder en route. ' \

Le 3, on touche à Baveno. / '

L'Isola Bella resplendit sous / ■

\ I les rayons délicats d'un soleil c „.,J t'

d'arrière-saison. Corot trace

amoureusement le contour de

ce site magnifique. Puis, il se

remet en route par Domo

d'Ossola, où il couche le 6,

et le Simplon, dont il se une lemme de Oomo d'Ossola (1834).

il) N" joS.

contente de prendre un souvenir en quelques coups de crayon pendant une halte. Le précieux carnet contient la mention : '< Genève, (Hôtel de la Balance), 8 octobre ». Adieu donc l'Italie ! La diligence côtoie les cimes du Jura. La vue s'étend au loin vers le Mont-Blanc, et Corot prend congé de lui en le dessinant. A Dôle, il esquisse un dernier croquis ; et puis, c'est fini. On brûle les étapes. Paris est là ; voici le cher foyer, que le voyageur a quitté le cœur gros ; vive la famille !

VENTE

COWT

Une ville de la haute Italie (1834).

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