L'AGAR, LE ST-JÉROME, LE SILÈNE, LE SOIR
Rentré dans son atelier, Corot pense au Salon prochain. L'Agar a repris sa place sur le chevalet. La sauvagerie pittoresque des paysages étrusques et toscans peuple la mémoire de l'artiste. Cette vision nouvelle transforme l'oeuvre et la met au point. En même temps, un site peint, au cours du récent voyage, sur les bords du lac de Garde, est grandi et interprété pour devenir une autre pièce d'exposition. Au pied des montagnes abruptes qui dominent les eaux, un coin de fraîche verdure émerge de la rive, avec un grand arbre Étude (vers 1855). q^j dresse sa masse sombre sur la
clarté crépusculaire d'un ciel sans nuages ; une barque aborde entre deux rochers, et c'est tout. Thème souvent repris par l'artiste et toujours favorable à l'expressiondesonlyrisme. Avecl'A^ar (i)et la vue prise à Riva (2), Corot force l'attention au Salon de 1835. L'Agar est lithographiée par
(2) iV» i57.
, VENTE
Etude (vers 1835).
Célestin Nanteuil, et cette lithographie paraît dans le Charivari, accompagnée d'un élogieux article. Le critique de VA rtiste, parlant de ce tableau, déclare que « c'est une très belle œuvre» et dit : « Pensée, nouveauté, couleur, dessin, âme, esprit, mouvement : tout est là » (i ). Celui de la Revue de Paris prédit hardiment que Corot deviendra un des grands noms de l'école française, s'il persiste dans la route qu'il s'est frayée (2). Toutefois, la victoire est loin d'être gagnée. L'un de ses défenseurs de la première heure, M. Charles Lenormant, fait à Corot un compliment un peu déconcertant. Il le loue d'être revenu à l'Italie et d'avoir abandonné « les chemins creux et les lisières de nos bois pour lesquels il n'est pas fait (3) ». Corot a-t-il prêté l'oreille à ce conseil? Toujours est-il qu'il se prépare à repartir pour sa chère Italie. Mais le choléra l'en empêche. Force est de retourner tout bonnement à Fontainebleau. Une lettre adressée au peintre Bachelier nous apprend ces détails et contient en même temps quelques lignes significatives sur la méthode que Corot préconise. Voici cette lettre (4) :
(i) VArtiste, i" série, IX, 63.
(2) T. Schœlcher. Bnue de Paris^ tome XVII, p. 166.
(3) De l'Ecole Française en iS^}, p. 167.
(4) Collection Emile Cottenet (vendue en 1882), n" 41.
Paris, ce 22 août 1835.
Mon cher Bachelier,
J'ai reçu votre aimable lettre qui m'engage à aller vous voir ainsi que Lambinet : cela m'a été impossible. Mon départ a été ajourné à cause du choléra qui se répand en Italie. Ce n'est pas la peine d'aller par là chercher la maladie. J'attends que ça se calme. En attendant, je pars pour Chailly, où je vais essayer de faire quelque chefd'œuvre. Je reviendrai au commencement d'octobre et, si le choléra est parti de Rome, je m'embarquerai à Marseille. Ainsi, malgré tout, nous pourrons nous voir au mois d'octobre à Paris si vous ne venez pas à Fontainebleau où il existe un mont Saint-Père. Travaillez bien là-bas, dessinez ferme et vrai. L'aspect de la couleur vraie, vraie sortant de votre œil, sans penser à aucune autre peinture. On y revient assez tôt à l'atelier. Mes amitiés à ce bon Lambinet : qu'il ne quitte pas sa route nature.
Tout à vous,