M"" DE SE..., LA COMTESSE
M'"'' DE SE
Bonjour, ma chère fille, bonjour, mon enfant. J'attendais bien impatiemment que tu fusses éveillée, pour venir le voir la première et i^our causer un peu avec toi.
LA COMTESSE
Ah ! ma chère maman ?
M'"" DE SE
Je comprends que tu n'aies guère dormi ni reposé : une première nuit de noces se passe toujours ainsi !
LA COMTESSE
Ah ! ma chère maman, je n'en puis plus ! tout ce que j'ai souffert est incroyable !
M'"" DE SE
Ce n'est rien, ma 11 lie ; dans huit jours, tu y seras tout accoutumée.
LA COMTESSE
Ma chère maman, vous m'avez mariée à un homme qui n'est qu'un franc brutal.
M'"^ DE SE
Comment ! mon enfant, qu'est-ce donc qu'il a fait?
Il m'a voulu violer.
M"" DE SE
Ah ! je t'entends ; il a voulu par force ce que tu ne voulais pas de bon gré. Mais c'est la faute ; il fallait t'y prêter ; c'est ton devoir : une femme ne peut, en conscience, refuser les embrassements de son mari. Mais, entre nous, dis-moi franchement ce qui s'est passé et je te dirai tout de même si c'est lui qui a tort ou loi.
LA COMTESSE
Non, ma chère maman, je n'ai pas le courage de vous conter ces vilaines choses-là.
M'"" DE SE
Dis-moi tout, mon enfant, dis-moi tout. 11 y aura plus, entre nous, de quoi rire que de quoi m'étonner. ÎN'ai-je pas passé par ces épreuves-là comme toutes les femmes du monde ?
LA COMTESSE
Vous savez, ma chère maman, que vous me déshabillâtes devant le monde, que vous me mîtes toute nue en chemise, et que vous me fîtes coucher dans ce lit, pendant que l'un emportait mes rubans, l'autre mes jarretières et qu'on faisait un sabbat épouvantable dans cette chambre ?...
M'"" DE SE
Oui, ma chère fdle, et je remarquai bien que, pendant tout ce temps, tu soupirais et ne prononçais pas une parole, et j'en étais assez fâchée, d'autant que je m'aperçus aussi que ton mari n'avait pas l'air content. Cela nous fit même sortir d'ici beaucoup plus tôt. Mais comment est-ce qu'il débuta, lorsque nous fûmes partis ?
LCEUVHE JJE CREBILLON LE FILS
Il aclieva do se déshabiller bien vile et se mil à dire : Enfin ! enfin ! nous voilà délivrés des iniportnns el des mauvais plaisanls. Je leur tiens compte pourtant de ce qu'ils ont lait, ajoula-t-il, madame, puisqu'ils vous onl forcée de vous déshabiller et de vous mettre dans mon lit. A quoi je repris : Monsieur, ce ne sont point eux, c'est ma mère toute seule qui l'a exigé de moi. Là-dessus, je le vis debout en chemise, comme un grand fantôme, et il entra tout de suile. J'étais interdite, elï'rayée : je ne savais où me mettre. Je rne rangeai de l'autre côté, sur le bord, et laissai le lit presque entier à lui tout seul ; mais il vint bientôt à moi. Ma chère femme! s'écria-t-il... Je ne répondis rien... Ma chère dame ! reprit-il... Eh bien ! si ces noms-là vous font peur, encore pour un moment, mademoiselle ! Mais ne me tournez pas le dos comme vous faites, et laissez-moi entrevoir votre joli visage, que j'y applique un baiser plein d'amour ! Monsieur, lui dis-je (car il me pi'essait), vous m'allez faire tomber de l'autre côté. Oh ! que non, reprit-il, et à l'instant il passa un bras sous moi, m'enveloppa de l'autre et me tira à lui au beau milieu du lit, en m'empoignant et me serrant très fort. Je fis un cri, il me lâcha. Et vite, moi, je m'enfonçai dans le litpresque jusqu'au pied. Eh bien ! eh bien ! me dit-il, où allez-vous donc vous perdre? Est-ce pour m'éviter? Voilà un beau projet ! Vous avez là, poursuivit-il, des terreurs d'enfant : elles sont pardonnables dans ce premier mouvement, mais vous en reviendrez. Ayez confiance en moi, vous me le devez, ma chère petite femme, comjrne à votre mari, et vous me le devez comme à votre amant : car je le suis aussi. Allons, reprit-il, ma chère petite maitresse, puisque je puis vous appeler ainsi à bon droit, sans crime, ne me fuyez point; laissez-vous approcher. A tout cela, je ne répondais rien, et il s'impatientait. 11 me menaça
de jeter le draj) et la couverture par terre si je ne revenais à lui. Je n'en fis rien. 11 renversa tout au pied du lit et tomba sur moi.
Ma chère enfant, voilà vraiment une belle défense: mais apparemment qu'elle finit là : c'en était bien assez !
LA COMTESSE
Non, ma chère maman, et j'avais mes raisons.
M'"- DE SE
Mais enfin, quand il eut tout jeté à terre, il devint maître de toi apparemment?
LA COMTESSE
Je m'étais entortillée dans ma chemise de façon qu'il ne sût par où m'attraper. Il me prit la tête seulement et m'échauffa le visage de vingt baisers qu'il me donna. Je lui criai qu'il me faisait mal, qu'il m'étouffait. Il m'en demanda pardon, il m'appela cent fois sa petite femme, sa chère moitié, sa belle mignonne, en me jurant qu'il m'aimait de tout son co'ur. 11 me pria, me supplia instamment de me désentortiller, de lâcher les mains, dont je tenais si bien ma chemise. Pour Dieu, di^ait-il, ôtez-les, ces mains; donnez-m'en plutôt des soufflets. Il avait beau dire, je me tenais toujours enveloppée de la tète aux jjieds, comme un paquet. Madame, me disait-il alors fort froidement, je me respecte trop pour exercer ici aucune violence ; mais peutêtre feriez-vous mieux de m'accorder librement une faveur que j'ai droit de vous demander, puisque vous me l'avez vous-même promise ce malin. Promise! moi! monsieur'.* lui dis-je. Oui, reprit-il, madame, à l'église, ce matin. Vou> y avez entendu ce qu'on vous a dit. Non, monsieur, répliquai-je, je n'entends pas le latin. Là-dessus, il me sermonna ; il s'étendit sur les devoirs d'une femme envers son
inari ; il voulut me persuader que nous n'élions l'un à l'autre et couchés ensemble dans ce lit que pour nous unir de corps cl d'Ame, comme deux moitiés qui forment un tout. A quoi je répondis toujours que je n'en ferais rien; (jue si je me trouvais dans son lit, c'était par obéissance pour vous, ma mère, qui m'y aviez contrainte; que j'en étais assez fâchée et que je le croyais trop honnête homme pour voidoir encore augmenter ma douleur. Comment! madame, s'écria-t-il, voilà une bizarrerie bien singidière et (jui m'étonne extrêmement après tout ce que j'avais lieu d'attendre de nos conventions précédentes et des discours les plus affectueux du monde que vous m'avez tenus dans votre couvent. Ces discours, madame, reprit-il, n'étaient donc ])as sincères ? Eh ! pourquoi me les avoir tenus ? Ils étaient sincères, monsieur, lui répondis-je à demi-voix, et je n'ai jamais menti... D'où vient donc, madame, ce changement étrange? Personne, lui dis-je, monsieur, ne peut s'en rendre compte mieux vous. Ah ! reprit-il, je respire ! Ce n'est point ce que je pouvais craindre ; je vois que c'est apparemment quelque tracasserie qu'on a déjà voulu nous faire. Il revint sur moi ; il redoubla ses caresses ; il chercha à me baiser partout ; il m'attaqua de tous les côtés, il me fit rouler sur le lit ; il fit ses efforts pour arracher ma chemise de mes mains, et il y parvint. Puis il me fit déplier le corps malgré moi ; il me renversa, il me coucha sur le dos, bon gré mal gré. Je sentis qu'il était le phis fort, je m'écriai : Monsieur, vous me faites un mal terrible ; vous m'écrasez ! Il eut peur ; il se retint. Je m'échappai, je sautai à terre. Ma bougie de veille m'éclairait. Je me sauvai là-bas dans le coin et fus me mettre dans ce fauteuil.
M"° DE SE
Mais, mon enfant, je ne t'aurais pas crue capable de faire une telle résistance, et c'en était trop.
LA COMTESSE
Oh ! que nenni !
M'"" DE SE
Quel était donc ton but?... Et lui, enfin, que devint-il?
LA COMTESSE
11 demeura seul sur son lit un moment, à se consulter sur ce qu'il avait à faire; mais bientôt il se jeta du lit brusquement et vint à moi. Il se mit à genoux, il me fit de nouvelles instances et me pressa de revenir au lit pour l'intérêt qu'il prenait à ma santé.
•SI"'" DE SE
En effet, ma fille, toute nue dans ce fauteuil en pleine nuit ! C'était de quoi te rendre malade.
LA COMTESSE
Je lui déclarai pourtant que j'attendrais là le jour et que je ne remettrais pas le pied dans son lit qu'il n'eût fait une chose que je voulais de lui. Ordonnez, madame ! s'écria-t-il avec transport, que faut-il faire?... Monsieur, lui dis-je, vous avez une maîtresse, je le sais... Moi ! madame, repritil avec chaleur, cela est faux, de toute fausseté. Monsieur, lui dis-je doucement, c'est une demoiselle de l'Opéra que vous aimez. Or, je prétends que vous la quittiez pour jamais, et je veux en avoir des preuves avant qu'il soit f|ueslion de me soumettre à ce que vous pouvez souhaiter (le moi.
M'"" DE SE
Comment ! ma fille, il a une maîtresse et tu savais cela ! ah ! que tu as bien fait de lui parler ainsi !... Eh bien ! mon enfant?
LA COMTESSE
Ah ! maman, il me le nia avec tant de violence et avec des serments si terribles, qu'il m'en effraya et que je me laissai
I04 L'OaiVKE DE CUlCnrLLO.N LE FILS
persuadrr ce qu'il voulut, d'aulanl mieux que je me sentais toute refioidic el que j'avais j)eur de m'cnihumer.
V|"' DE SE
Il te fit donc consentir à te remettre au lit?...
Hélas ! oui, maman.
AI'"' DE SE
Eh bien ?...
LA COMTESSE
Il ne me donna pas la peine d'y aller. Il passa un bras sous mes cuisses, l'autre sous mes reins : il m'enleva. C'était le vrai tableau de Pluton et de Proserpine. Il me porta et me coucha sur son lit, et, après avoir relevéau plus vite le drap et la couverture, il se mit dedans avec moi. J'étais tremblante, moins de froid que de peur : je m'enveloppai encore le mieux que je pus dans ma chemise ; mais il me l'arracha de force; il me la retroussa, et je me sentis toute découverte, toute nue entre ses mains. Je serrais les cuisses de toute ma force. Mais j'eus beau faire, il se mit entre deux, il me prit brusquement les reins... Ah! ma chère maman, je n'ose pas vous achever le reste.
M™" DE SE
Dis toujours, mon enfant; ne crains pas d'en trop dire, tu ne m'apprendras rien.
LA COMTESSE
Maman, c'est un monstre que cet homme-là ! Il ne voulait pas moins que me tuer.
M""" DE SE
Comment? ma fille, explique-toi.
LA COMTESSE
Il me tenait sur le dos, couchée de mon long, les cuisses ouvertes, sans pouvoir remuer... Je lui criai miséricorde !
TABLEAUX DES MŒUKS Dr TEMPS
Il était comme im extravagant, comme un furieux : il ne m'écoutait pas... Je faisais un petit mouvement du denièie. qui le faisait porter à faux et qui m'éloignait un peu de lui. Il revenait à la charge ; je recommençais et reculais toujours, pendant que lui s'avançaitde même. De cette manière, jeme trouvai enfin arrivée et assise sur le chevet du lit. Oh 1 pour le coup, madame ! s'écria-t-il avec fureur, vous ne reculerez pas davantage. Là-dessus, il méprit parle milieu du corps; il me serra dans ses bras de toute sa force. Il me fit, chère maman, des douleurs incroyables. Je me sentis déchirer; je criai, je pleurai, rien ne le relenait. Enfin, il se retira toxit à coup, et alors il me fit encore une nouvelle frayeur. 11 soufflait, ma chère maman, comme un bœuf; il me semblait tomber dans une sorte d'évanouissement.
M'"" DE SE
Ah! ah! ah ! ah!...
LA COMTESSE
Vous riez, maman !... cela est pourtant vrai.
M'"" DE SE
Mais il revint à lui bietilô! après?
• LA COMTESSE
Oui, et ce qui m'étonna, c'est que ce n'était plus le même homme. Il avait l'air affaibli et la voix: d'un convalescent. Je pris le temps pour lui reprocher la douleur qu'il m'avait faite ; il m'en demanda pardon ; il me parut d'une aflliction extrême. Je lui présentai que la nuit s'avançait, quo je tomberais sûrement malade des secousses qu'il m'avait données s'il ne me laissait pas prendre quelque repos. Là-dessus, il m'etubrassa et peu après, je crois, s'endormit.
M'" DE SE
Tu ne le réveillas pas ?
I06 l'œUVIIE de CREBILLON l.E l'ILS
Je m'en donnai bien garde, cl il a eu celle même allention pour moi ce matin : il s'esl levé sans que je m'en sois aperçue.
M""" DE SE
Au moins, mon enfant, l'es-lu un peu reposée?
I,,V COMTESSE
Un peu sur le matin, lorscpie la douleur qu'il m'avait laite a cessé. Mais, ma chère maman, il faut donc que je vous dise tout : c'est qu'outre la cuisson que j'endurais et qui m'empêchait de m'endormir, je sentais mes cuisses et ma chemise toutes mouillées, toutes poissées; j'avais du dégoût de moi-même, au point que je n'osais me toucher. Vous ne sauriez croire l'inquiétude elle malaise que cela m'a causés.
M"" DE SE
Ah ! ah ! ah !... que j'aime ton innocence !
LA COMTESSE
Mais, moi, je hais la malpropreté.
M™'' DE SE
Montre-moi ta chemise.
LA COMTESSE
Fi ! maman, cela yous ferait mal au cœur.
M'"" DE SE
Montre !
LA COMTESSE
Tenez... voyez... ah ! quelle horreur !
Il y a eu vraiment du sang de répandu.
LA COMTESSE
Que pensez-vous de cela, ma chère maman?
M'"" DE SE
Ne le Yois-tu pas ?... c'est que ton pucelage est perdu ; cela me fait comprendre que M. le comte n'a pas tout à fait perdu ses peines.
LA COMTESSE
Je ne sais pas, maman, mais cela me fait encore mal, et quand je songe que M. le comte reviendra avec ce même membre me faire la même opération, j'en frissonne d'avance.
M™" DE SE
i\e t'alarme point, ma fille ; tout le mal qu'il pouvait le faire est fait; tu n'as plus à attendre de lui que du plaisir. Quelque jour, cela l'en fera beaucoup et tu me l'avoueras.
LA COMTESSE
Jamais, ma chère maman ; il faudrait que ce fut un membre beaucoup moins gros.
M'"' DE SE
Eh ! mon enfant, le temps ne vient que trop vite où ceuxlà seuls sont les bons.
LA COMTESSE
Je vous entends, maman, c'est-à-dire que l'ouverture s'élargit.
M""" DE SE
Eh ! mon enfant, brisons là-dessus. Or, çà, ce que je le demande, c'est de sauter au cou de ton mari aussitôt qu'il paraîtra et de lui faire mille caresses, dans ces premiers temps surtout. Il faut qu'il croie que tu l'aimes beaucoup, quand même ce sentiment ne te serait point encore venu. Ce n'est pas pour lui que je le demande cela; c'est pour toi, ma fille, pour te voir heureuse. Si les femmes savaient tout ce qu'on peut faire des hommes avec des
io8 i.'œivre de ckébillon le rir.s
caresses, elles les uièneraienl encore bien jiulromenl. Je te conseille dès aujourdhui de le luloyer, par exemple, de temps en temps. Il faut que tu lui donnes à tout propos Ion joli visage à baiser; il faut que lu lui baises, toi-même, quelquefois la main. Ces petites marques extérieures sont des riens, mais qui peuvent de grandes choses sur l'orgueil des hommes : cela est sans conséquence, devant le monde, de la part d'une enfant comme toi, et cela fait des effets admirables sur un mari, qui a tout lieu de croire que ces petites indiscrétions sont les mouvements tout naturels d'un jeune cœur qu'il possède et qui a peine à se contenir.
LA COMTESSE
Ma chère maman voilà bien de la besogne.
M""' DE SE
Ce n'est pas le tout, ma fille : je te propose de donner des marques d'amitié à ton mari, mais je te recommande d'en faire quatre fois davantage pour la marquise, sa mère. C'est une femme d'esprit, pénétrante, capable de haïr autant que d'aimer. Elle ne te connaît point : elle va faire une étude sur toute ta personne. Aime-la si tu peux; mais si tu ne le peux pas, qu'elle s'y trompe, et pour cela, des caresses; car, je le le répète, cela supplée à tout, quand même le fond serait douteux, parce qu'il n'est ni pénétration ni défiance qu'une caresse bien faite ne trompe et ne surmonte. 11 faut que nous nous entendions toutes deux là-dessus. Tu verras combien je te ferai valoir dans l'amourpropre de ton mari et de la belle-mère : je veux qu'elle t'adore, et lui aussi. En un mol, mon enfant, le voilà mariée, il faut être heureuse.
LA. COMTESSE
Ma chère maman, c'est par excès de bonté pour moi que vous avez tant de prévoyance. Je suis si pénétrée de ce que
VOUS me dites que je le retiendrai bien... Qu'est-ce qu'on nie fait faire aujourd'hui ?
M""" DE SE
Aujourd'hui, vous allez à l'Opéra ; demain, vous vous reposerez et recevrez le monde, et lundi à la Comédie. Mais j'entends bien du bruit dans l'antichambre : c'est sans doute la compagnie qui s'impatiente et qui veut entrer?
LA. COMTESSE
Non, ma chère maman, que personne n'entre que mes femmes. Je.veux, s'il vous plaît, (ju'on me change de linge tout à l'heure et me laver à mon aise, avant de me présenter devant qui que ce soit.
:\l""' DE SE...
Tu as raison. Je vais les amuser en attendant.