I.E COMTE
Oh ! ne me dis pas cela, car, au contraire, tu dansas ce jour-là mieux que jamais... Tu fis de même de nouveaux pas qu'on applaudit si fort : je m'en souviens bien.
CHONCHETTE
C'était donc de colère et de rage : il est vrai que j'étais
loute troublée ; au moins vîtes-vous Lien que pendant toul le temps que je ne dansais point, je m'étais mise dans la première coulisse, vis-à-vis de vous, et que je jetais dans votre loge des regards furieux.
LE COMTE
Oui, ma mignonne, je remarquai cela aussi : j'en fus même embarrassé par la peur que j'avais que ma femme ne s'en aperçût et que cela ne lui fît de la peine, surtout après le propos qu'elle m'avait tenu.
CHONCHKTTE
j\îoi, je me ficlie bien de lui faire de la peine ; c'est elle qui m'en a fait et qui m'en ferait bien davantage si elle m'enlevait tout à fait mon amant, car, au bout du compte, im mari et une femme ne sont rien l'un à l'autre que par un engagement de famille et un arrangement de fortune... Mais un amant et une maîtresse, ça fait une diil'éreiice : c'est le sentiment du cœur qui parle! Aussi, ne vÎNionsnous ensemble, depuis trois mois, que dans ce goûl-là. Nous passions d'iieureux moments, a\ouez I...
LE COMTE
Il est vrai.
CHONCUETTE
Vous voilà, à cette heure, avec une femme : en èUs-vous mieux ?
LE CO^iTE
Ma foi, non...
CilONCKETTE
Vous donne-t-elle au moins bien du plaisir entre reux draps? Elle doit être fort belle sous le linge?
Oui, elle est de la -plus jolie figure qu'un puisse voir ; tout le monde l'admire.
1 14 l'œuvre de crébillon le fils
CllONClIE'IIK
Et... dans le têle-à-tôte, comment cela va-t-il? Je gage qu'elle ne le fait pas aussi bien que moi?
LE COMTE
Pardieu ! il s'en faut de beaucoup.
CHONCHETïE
Voilà le fait; c'est qu'elle ne vous aime pas autant... et... elle se présente donc là comme une belle Vénus de plâtre?
LE COMTE
Ma foi, à peu près.
CHOXCUETTE
Voilà comme sont toutes ces demoiselles de condition qu'on tire du couvent. Ça n'a point de tempérament ; ça n'a point de goût. Ah ! fi !
LE COMTE
Chonchette... veux-tu que nous en voyions la différence?
CHONCHETTE
Oui dà... Vous êtes un bon drôle ! je le croirais bien !.,. Non, non, s'il vous plaît... Dans un mois, à la bonne heure; et encore, à condition que je vous verrai tous les jours; car, si vous voulez que je vous le dise, c'est que je ne puis souffrir vos absences. Si vous saviez tout ce qui me passe par la tête, c'est énorme ; vous ne devez pas en être étonné; vous savez combien je suis jalouse et combien j'aime, quand je fais tant que de m'en mêler.
LE COMTE
Ma petite Chonchette, tu seras contente de moi, à tous égards. Mais, je t'en prie, abrégeons le terme ; passons dans le petit cabinet.
CHONCHETTE
Ah! il est embarrassé... Et à propos de cela, je le suis assez moi-même.
LE COMTE
Qu'esl-ce donc... Voyons... Ah ! ah! cela me paraît vraiment heau.
CHOXCHETTE
Beau et très beau, et pour rien. C'est de la vraie perse; le meuble est tout neuf, la tenture, le canapé, quatre fauteuils, les portières, le tout bien doublé, tenez !
LE COMTE
Oui, vraiment. Et quels sont les gens qui se défont de cela ?
CUONGHETTE
C'est le plus grand hasard du monde. Quelque chose qui arrive, ça est inutile, il faut que je l'aie... Ça pour cent louis !... N'est-ce pas pour du pain ?
LE COMTE
Non, vraiment! Cent louis !.,. C'est beaucoup trop.
CnOXCHETTE
Vous ne savez ce que vous dites ; on me l'a estimé quatre mille francs. En un mot, je ne vous cache rien : j'en ai fait le marché. J'ai cinquante louis^de mes épargnes que je veux mettre à ça ; restent cinquante autres qu'il faut que je trouve aujourd'hui, n'y en eût-il point... Si vous étiez en état de me les prêter, vous me rendriez 'la plus heureuse fille du monde. Mais cependant, si^vos affaires ne le permettent pas, que rien ne vous gène ; je sais bien où je les emprunterai.
LE COMTE
Non, ma petite; puisque tu as une si grande^fantaisie de ce meuble, et qu'il ne te manque que cinquante louis pour l'avoir, je les ai précisément dans ma poche en un rouleau ; les voilà...
ii6 l'qxvre de chiîbillo.x le fils
CHONCHETTE
Baisez-moi, VOUS êtes un homme charmant 1... Du moins, je compte vous les rendre.
LE co:mte
Tu es folle... Mais... laisse donc, que je te baise tout de bon...
CHONCHETTE
Nenni, nénni ; pour aujourd'hui, ça ne se peut pas...
LE COArrE
Oh ! que si !... lu vas voir.
CHONCHETTE
Non, sérieusement, non; je ne me porte pas bien.., j'attends quelque chose... laissez-moi, laissez-moi... Si vous m'aimez encore, ça se retrouvera, du reste.
Mais... si j'étais libre ce soir, cela m'empêcherait-il de souper avec loi, du moins ?
CHONCHETTE
Ce soir?... Mais... après tout... si ça ne vous fait rien.
LE COMTE
Quoi ?
CHONCHETTE
C'est que le président m'a demandé à souper avec Minutie et avec ce complaisant qu'il mène partout ! Je m'y suis engagée... Mais aussi, après un mois, un mois passé d'oubli de votre part, comment aurais-je pu prévoir que vous tomberiez ici ce matin ?
LE COMTE
11 est vrai, j'ai tort de ne l'en avoir pas prévenue. Mais n'y aurait-il pas moyen de rompre ce souper-là?
CHONCHETTE
Oh ! [non, ça ne se peut pas. Sijc'était ailleurs, je pour-
rais me dispenser d'y aller, mais... chez moi... Et de plus ce souper-là a déjà été remis deux ou trois fois ; je ne saurais l'éviter aujourd'hui... Eh!... est-ce que vous n'oseriez y venir?
LE COMTE
Si j'étais absolument sûr qu'il n'y eût qu'eux ?
Oh ! c'est de quoi je ne vous réponds pas ; car, entre nous, je donne à souper à M"° Minutte, mais vous entendez bien que c'est le président qui en fait les frais, du moins qui fait apporter les ragoûts et le vin de Champagne de chez lui, et vous savez comme il aime le fracas : il voudrait toujours avoir autour de lui le ban et l'arrière-ban ; c'est son humeur.
LE COMTE
Cela étant, je viendrai un autre soir.