‹ L'œuvre de Crébillon de filsChapitre 24 sur 48 · VI'"- DODO · texte numérisé non relu

VI'"- DODO

Oui, madame, elles vous ont trouvée charmante.

TABLEAUX DES MŒURS DU TEMPS l4 1

M"' DE RASTARD

Je leur en suis bien obligée. Elles étaient là cinq ou six : je n'y connaissais guère que la maîtresse de maison. Elles m'ont paru assez bien, assez aimables, excepté une, qui esl d'une belle ligure et de bon air, mais qui me déplaît borriblement.

M'"" DODO

Je gagerais l)ien, madame, que je la devine : c'est M""' Copen.

M"" DE RISTARD

Oui, elle-même. Vous la connaissez donc?

M"'" DODO

Oh! que oui, madame; c'est une de mes meilleures pratiques.

AI"'" DE RASTARD

Eh bien ! elle ne sera pas la mienne.

M'"" DODO

Vous êtes pourtant, madame, invitée à souper chez elle demain, avec la même compagnie.

M"° DE RASTARD

Oui, et cela m'a paru assez singulier d'une femme que j'ai vue dans cette maison pour la première fois, et qui ne me parla pendant tout le souper que pour me faire celte invitation. Je n'osai pas la refuser en face ; mais je compte bien m'en dispenser, et je l'ai déjà dit à quelques-unes des femmes que j'ai vues depuis et qui en doivent être.

M"" DODO

11 est vrai que M""" Copen n'est pas d'un accès bien favorable.

M"" DE RASTARD

Elle a un air de prude, un ton décisif qui me paraît insupportable. Qu'est-ce que cette femme-là ? n'est-elle pas fort riche ?

l42 l'œuvre de CRÉBirXON LE FILS

M"" DODO

Oui, madame, c'est une Flamande. Elle est femme de M. Copen, qui a fait la banque longtemps et qui la fait encore sans qu'on le sache. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il jouit de plus de cent mille livres de rente et que c'est une fort bonne et grande maison. M"" Copen, qui est la maîtresse et qui décide de tout, jouit de cela pour ainsi dire toute seule; son mari n'y paraît presque point. Et voilà l'avantage qu'on a d'avoir des maris dans les affaires.

M"" DE RASTARD

C'est bien dommage qu'une créature comme ça, jeune encore et d'une figure aimable, jouissant d'une aussi grande aisance, en mette si peu dans son maintien et dans ses manières; car, avec tout le bien qu'elle a, comment peutelle trouver quelqu'un comme il faut qui s'accommode de ses façons? Elle avait avec elle un jeune homme qu'on m'a dit être le fils de son mari, d'un premier lit, qui m'a paru bien fait et joli : c'est apparemment là son souffre-douleur?

M"* DODO

Madame, voilà le bouquet fait.

m'"" de RASTARD

Oui, madame Dodo, il est à merveille, il est charmant ! J'aime beaucoup mieux toutes ces petites fleurs-là que les grandes : cela est léger, cela badine. Combien cela, madame Dodo?

M'"° DODO

Madame, avec le reste?

M"^ DE RASTARD

Eh bien ! tout le reste de fleurs?

Al"" DODO

Madame... avec la pommade et les essences?

TABLEAUX DES MŒURS DU TEMPS l/(3

M'"" DE RASTARD

C'est trop de choses à la fois... cependant, il m'en faut... Eh bien ! qu'est-ce que pourrait me coûter le tout?

M""" DODO

Le dirai-je à Madame en un mol?

^I"" DE RASTAUD

Oh ! oui, sans surfaire.

M"" DODO

Madame... rien !

M™° DE RASTARD

Quoi !... rien !... Qu'est-ce que cela veut dire?

M'"* DODO

Cela veut dire, madame, que tout est payé et que je n'ai rien à demander pour cela.

M"'" DE RASTARD

Comment donc ! C'est une galanterie qu'on me fait? Cela est vraiment fort agréable ! Mais de quelle part, s'il vous plaît, madame Dodo? car je vous déclare que je ne la recevrai pas que je ne le sache.

yi"'" DODO

C'est précisément, madame, ce qu'on m'a bien défendu de vous dire.

Eh bien! madame Dodo, remportez donc toutes vos affaires, je n'en veux point.

M™" DODO

Cela est bien désagréable pour moi, qu'on a chargée de cette commission-là... Mais aussi, a-t-on jamais refusé des essences et des fleurs comme celles-là surtout!... Madame, voyez donc encore ce bouquet.

i/l4 l'œuvhe de crébillon le fils

■m"" 1)L RAST.VUl)

C'est ce bouquet qui me fâche, parce qu'il est vrai que les fleurs en sont admirables et que cela me siérait fort ]jien.

M"'" DODO

Eh! madame, que ne le prenez-vous?

M'"" DE UASTARD

Dites-moi de quelle part... Attende/, madame Dodo. Ne serait-ce point de quelqu'un des gens avec qui j'ai soupe avant-hier, car je vois que vous les connaissez beaucoup?

M"" DODO

Mais, madame, cela se pourrait bien.

M""' DE RASTARD

Oh! fi ! madame Dodo! je ne recevrais pas une épingle de tout ce monde-là, à moins que ce ne fût de ce petit garçon.

M'"" DODO

Je sais bien, madame, que tous les messieurs qui y étaient, n'ont pas eu le bonheur de vous plaire.

M""" DE RASTARD

Oh ! pour cela, non.

M™' DODO

Mais il ne s'agit ici d'aucun d'eux.

M'"' DE RASTARD

Oh! madame Dodo, vous me mettez à mon aise. Si cette galanterie me vient de la part de quelqu'une des femmes, je la reçois fort volontiers. Il n'y a qu'à me dire son nom : cela ne mérite pas un mystère... C'est apparemment la maîtresse de la maison?

m""" dodo

Non, madame, je vous le jure. D'ailleurs, il m'est

défendu de vous la nommer : tout ce que je puis vous dire, c'est que c'est une dame qui a pris pour vous la passion la plus extraordinaire du monde et que, si vous avez la complaisance de vous rendre demain au souper de M"" Copen (où elle ne manquera pas d'être), avec ce bouquet-là sur votre sein, vous la verrez peut-être se pâmer de joie devant vous.

M""" DE RASïARD

A cela ne tienne, madame Dodo ! Je vous promets que j'irai et que j'y porterai mon bouquet. Comment donc! cela me divertira beaucoup. Voilà la première passion que j'ai faite depuis près d'un an. que je suis mariée! Cela me rappelle mes folies de couvent. Oli ! j'irai, j'irai ! Je ménagerai cela comme il faut. Je soupçonne que cela pourrait bien être la petite M"' de Bri..., qui était à table auprès de moi et de qui je reçus toutes sortes d'amitiés ; si c'est elle, je verrai un peu ce qu'elle sait faire... Entre nous autres femmes, tout est sans conséquence : nous nous baisons, nous nous manions à la barbe des liommes ; ils n'y prennent seulement pas garde! Elle peut compter que je lui rendrai caresses pour caresses; j'entends cela peut-être mieux qu'elle ! 11 faudra sans doute éviter les regards de M'"" Copen, car une prude comme elle trouverait, je crois, cela bien mauvais.

M"" DODO

Oui, madame, mauvais et très mauvais. Elle est colère, elle vous battrait toutes deux. Ne vous y fiez pas.

M"'° DE RASTARD

Pourquoi donc ?

M'"" DODO

Pourquoi, madame? parce que voilà son bouquet, ses Heurs et le reste; et qu'en un mot, c'est elle qui vous aime tant!

ID

i/jG l'ckivue de créhillo.n le fils

. m"'" de IIASTAUD

Ah! ah! ah!... ah! ah 1 ah!... M"" Copeii amoureuse! ah ! ah ! ah !... et de moi ! ah ! ah ! ah !... il n'y a rien de si drôle! Ah ! ali ! ah! ali ! ah ! ah !... Ah ! je meurs d'envie de faire ce souper-là... Eh!... dites un peu, madame Dodo, vous qui êtes si fort dans sa confidence, comment cela se passera-t-il? Ne sera-ce qu'une déclaration de sentiment!^ faudra-t-il lui accorder des faveurs? Conviendrait-il, pour une première fois, de s'ahandonner tout à fait? Je crois que non. Si elle s'y obstinait, comment faire? car elle est plus grande et, je crois, plus foite que moi.

M™" DODO

Ali! madame, pourvu que j'y sois, il n'y a rien à craindre : toute grande et hère que vous la voyez, je la range comme une morveuse.

M'"° DE RASTAUD

Ah ! que je voudrais voir cela !

m""^ dodo Je lui fais demander pardon quand je veux, sans qu'elle m'ait rien fait.

M'"" DE RASTAUD

Ah! madame Dodo, si je voyais cela, j'en mourrais de rire... Effectivement, vous êtes d'une grande taille; vous avez là de bon gros bras bien vigoureux.

M'"- DODO

Pour vous dire la vérité, madame, c'est que j'ai trente ans passés et que je suis dans la force de mon âge.

JM'"' DE RASTARD

Et M'"^ Copen ?

M'"" DODO

C'est une enfant ; elle n'a que vingt-cinq ans.

TABLEAUX DES MŒURS DU TEMPS I/j7

M'" DE RASTARD

El moi donc, qui n'en ai que dix-huit, qu'est-ce que vous feriez de moi, si vous la traitez comme vous dites?... Mais contez-moi tout cela, madame Dodo; qu'est-ce que vous lui faites donc, ou que vous fait-elle? Car je comprends, puisqu'elle est de ce goût-là, qu'elle ne laisse pas de s'amuser avec vous. Vous êtes une bonne grosse camuson, bien fraîche et de bonne mine.

M™*. DODO

En vérité, madame, je ne puis pas trop vous en rendre compte, car tout dépend des fantaisies de M'"' Copen, que je regarde comme ma maîtresse et qui a mille bontés pour moi.

M'"° DE RASTARD

Mais encore! quelles sont ses fantaisies les plus communes ?

M'"" DODO

Mais, madame, c'est de s'amuser deux fois la semaine, soit avec des dames de ses amies qui sont du même goût, soit avec des filles que je lui trouve toutes les fois qu'elle en veut et qui sont instruites à cela. M"" Copen me donne ses ordres : tantôt elle en demande une habillée en religieuse, tantôt une autre déguisée en couturière, en paysanne, en savoyarde, quelquefois en garçon ; et tout cela joue au mieux le personnage que cela représente. II n'y a rien dans le monde de si plaisant ni de si gracieux.

M"'- DE RASTARD

Madame Dodo! madame Dodo!... Quoi! il est possible que cette Flamande, belle et froide comme une statue de marbre, soit capable de toutes ces folies !

M'"* DODO

C'est précisément, madame, à cause qu'elle est d'un tcm-

l/jS l'(KUVKK de CUlhULLON LE FILS

pôraniont si froid qu'elle a besoin de tous ces petits moyens-là pour se mettre en branle; mais aussi, quand ('11(> y est, faut voir comme ça va !

M"" DE UVSTAliO

Et... vous a-t-ellc donné quelques ordres pour demain?

m""" r)oi)o Oui, madame; je dois lui amener demain une fille en garçon, qui est cbarmante dans cet équipage-là et qui a le propos aussi effronté qu'il se puisse.

Et... à quelle heure?

M'"' DODO

Après souper. Nous nous rendrons dans son jardin; nous l'attendrons là, au clair de la lune : elle viendra bien vite nous trouver, dès que tout le monde sera jiarli.

M""" DE RASTARD

Mais, si je vais y souper, moi, elle ne me quittera apparemment pas pour aller vous joindre?

\I'"" DODO

Oh ! demain, madame, vous n'apercevrez rien de sa part : elle sera encore trop timide devant vous pour oser vous parler. Vous n'en tirerez peut-être pas deux paroles, parce qu'elle ne se figurera pas que vous soyez d'humeur à entrer dans ses folies.

M'"" DE RASTARD

Mais ne puis-je pas, du moins, en être témoin et me cacher quelque part?

M""" DODO

Ah! madame, vous me perdriez si M"*" Copen pouvait seulement le soupçonner. Savez-vous qu'elle me fait cent pistoles de rente?

TABLEAUX DES MŒURS DU TEMPS l49

M"" DE IIVSTAUD

Tout cela ne fait rien, madame Dodo : j'y veux être! Je veux voir ce prétendu petit garçon ; je veux voir ce qu'il fera d'elle et ce qu'elle fera de lui : je saurai me cacher si bien...

Cela ne se peut pas, madame, par une autre raison : vous savez que le souper doit se faire à sa maison de campagne, près de Neuilly ?

M'"" DE HASTARD

Oui, mais je ne la connais pas, cette maison.

M"" DODO

Elle est très belle : il y a un fort grand jardin, où l'on peut se promener librement; mais, de ce jardin, on passe dans un autre par une petite porte dont elle seule a une clef. Ce jardin n'est autre ciiose qu'un joli bosquet avec un appartement de bains : on y entre et on en sort par un petit chemin qui ne conduit à rien, et c'est par là que j'arrive. Ainsi, par conséquent, vous voyez bien, madame, qu'il vous serait impossible d"y entrer et que, quand même vous y seriez cachée, il ne serait pas difficile de vous découvrir.

M""' DE RASTARD

Quoi ! je ne verrai pas M"" Copen dans ses folies amoureuses ! Oh! ça m'impatiente! Je n'imagine rien de plus divertissant !

M'"" DODO

Ni de plus secret, madame, comme vous voyez.

M""' DE RASTARD

Mais dites-moi donc comment faire?

M'"" DODO

Eh! mais, madame si ça vous paraît drôle, que n'y

L (KUVI\K 1)K CKKBILLON LE FILS

venez-vous loul de suite? ça lui ferait tant de plaisir; elle n'en aurait jamais eu de pareil !

M""" UE RVSTAIID

J'en ai, ma foi, presque envie, madame Dodo. Au bout du compte, puisqucUe est amoureuse de moi, que me fera t-elle? des caresses qui me réjouiront et que je lui rendrai bien; car elle est belle femme, au reste, d'une grande taille et blanche comme un lis. 11 ne se passera guère entre nous que des polissonneries comme j'en ai fait au couvent; c'étaient là mes premiers goûts, et je n'ai pas encore eu le temps de les perdre... Allons, madame Dodo, je prends mon parti... Arrangeons cela. Comment conduirez-vous cette affaire?... D'abord, je compte que vous n'amènerez pas la petite fille déguisée.

M'"" DOUO

Madame, mais cela m'embarrasse, car M"" Copen me l'a ordonné, et elle y compte.

M'"' DE RASTAUD

Eh bien ! je prendrai sa place.

M"" DOOO

Oh ! dans ce cas-là, tout ira bien... C'est-à-dire, madame, que vous vous habillerez en garçon ?

M'"° DE RASTARD

Oui; j'ai un habit de cheval qui est le plus joli du monde.

M'"" DODO

Mais point de jupe, au moins !

M'"° DE RASTARD

?son, noA ; je serai garçon de la tête aux pieds.

Mais vous ne comptez pas paraître ainsi au souper? Cela demanderait des explications ; et d'ailleurs, M"°° Copen

n'aurait pas, en vous revoyant au petit jardin, la moitié du plaisir que toute cette surprise doit lui faire.

M"" DE RASTAUD

Vous avez raison; il faut qu'elle soit entière, et pour cela, je vais vous faire donner tout à l'heure mon habillement d'homme. Il faut que vous l'emportiez chez vous et que, demain, vous vous rendiez avec dans l'appartement du petit jardin. Vous m'y attendrez... Moi, j'irai souper comme tout le monde, et j'y serai bien mise, je vous en réponds, avec ce beau bouquet ! L'amour de M"° Copen me réjouit trop pour ne pas le servir... Mais que ferai-je de mon carrosse, de mes gens? Voilà l'embarras.

M"'" DODO

Madame, dès que vous serez arrivée, il n'y aura qu'à les renvoyer et dire qu'on vous ramènera... Moi, j'aurai dans le petit chemin un bon carrosse qui vous ramènera tout de bon aussitôt que vous le voudrez.

M"" DE RASTARD

Fort bien, madame Dodo : vous avez de l'esprit comme un ange... Je songe à autre chose : c'est à mon mari!... Mais cela ne fait rien : il est à Versailles, pour une affaire qui l'y retiendra deux ou trois jours encore.

M"'- DODO

Nous convenons donc, madame, que je me rendrai demain au petit jardin sur les onze heures du soir, pour vous attendre, et qu'aussitôt que vous serez hors de table, vous ferez comme si vous vous en alliez, mais que vous descendrez dans le grand jardin.

Oui, mais comment passer de ce jardin dans l'autre?

M"" DODO

Que cela ne vous inquiète pas. La petite porte sera ouverte.

L nCUVUE T)E r,Ui:HII,I,ON LE FILS

et vous me trouverez à votre rencontre; vous me suivie/, nous passerons et je refermerai la poitc après.

M'"" 1)K UASTAIU)

Voilà un projet Ijicn fou!... Mais enfin, mon parti est pris : qu'en peut-il arriver?... Madame Dodo, n'oubliez rien de tout mon habillement d'homme... Quand M""'Copen me reconnaîtra dans cet équipage, elle en tombera à la renverse, si elle a autant de gont pour moi que vous le dites.

M"'° DODO

Cela pourra bien être, et je serais d'avis, madame, que vous ne vous fissiez pas connaître d'abord. 11 serait même bon qu'elle s'y trompât un petit moment et qu'elle vous prît pour la fille que je devais lui mener.

M'"" DE R\STARD

Elle l'a demandée en garçon; je serai tout de même. Nous n'y allons qu'au clair de lune : je l'abuserai tant que je voudrai.

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