DIALOGUE XII
M"" DE RASTARD, M'"' DODO
M""" DE RASTABI)
Est-ce VOUS, madame Dodo? je n'y vois guère.
Oui, madame, c'est moi-même; suivez-moi le long de cette palissade; quand nous serons au bout, nous tournerons tout court à gauche ; la petite porte est ouverte : nous y voilà dans le moment.
M""" DE R VSTAUD
Ne parlons point que nous ne soyons entrées... Est-ce là? nous y sommes déjà?... Ah! c'est l'appartement de bains.
m"' dodo Oui, madame; je l'ai éclairé.
M'"" de rastakd Mais je ne veux point me tenir là ; M'"" Copen me verrait et me reconnaîtrait tout de suite.
M'"° dodo Vous êtes la maîtresse, madame; vous n'aurez qu'à venir dans ce bosquet ; vous y avez des bancs de gazon à choisir.
l54 L ŒUVRE DE CREBII^r.ON LE FILS
La lune, depuis un moment, n'est pas trop claire; vous ne serez reconnue qu'autant que vous le voudrez bien. Cependant, il n'y a pas de temps à perdre pour vous habiller : j'ai là toutes vos alTaires.
m""" de n vstard Vous avez raison, entrons dans ce salon.
M'"° DODO
Ah ! madame, que vous êtes belle et magnifique ! La belle robe ! les belles pierreries !
M"" DE R.VSTAUD
Et surtout le beau bouquet! Je suis doublement aise de changer d'habit et de toul. Je n'ai jamais vu d'été aussi chaud! Allons, allons, vite, vite, défaites-moi tout cela!
M"'" DODO
Cela sera bientôt défait, madame. Otons d'abord le panier. Attendez, s'il vous plaît, que je passe les mains ; je dénouerai les cordons... Allons, crac ! voilà le panier à terre. Il en faut faire autant de ce jupon... Il ne tient pas mieux comme vous voyez.
m"" DE RASTARD
Mon Dieu, madame Dodo, vous êtes bien plus adroite que mes femmes... Mais débarrassez-moi de ma robe. Tirez, tirez!... Fort bien! me voilà, ma foi, toute nue, au corset près. 11 faut l'ùter aussi.
M"'^ DODO
Quel dommage de l'ôter, madame! 11 rend votre taille si fine! il l'accompagne si bien!... Allons, le voilà bienti')t défait aussi. Il faut tju'il parte comme tout le reste!
M'"° DE RASTAUD
Ma chemise d'homme, où est-elle? La voilà! Cela est-il fini ? Passez-la-moi !
TABLEAUX DES MŒURS DU TEMPS l55
M " DODO
Ah ! OÙ est M"' Copen, à présent que vous voilà toute nue, et où suis-je moi-même? La tète m'en tourne! cela ferait bander des pierres !
M'"" DE RASTAUD
Je vous passe le mot, ma chère Dodo; tout est sans conséquence aujourd'hui... Donnez-moi donc ma chemise.
Allons, madame, allons.
M"^ DE RASTARD
Ah ! que cela est frais ! que cela est bon !
M"" DODO
Mais, madame, est-ce que vous voulez toujours vous tenir debout? J'aurai quelque peine à vous passer votre culotte. Que ne vous asseyez- vous sur ce petit lit?
M""" DE RASTARD
C'est bien dit... Venez... Voilà mes mules ôtées ! Ma culotte, vite! Allons! allons!... Voilà le difficile! c'est d'arranger et d'enfermer toute cette chemise.
M"° DODO
Madame, il faut vous lever pour cela... Bon... je vais la mettre comme il faut. Pendant ce temps-là, ôlez vos diamants et vous décoiffez, s'il vous plaît.
M'"" DE RASTARD
Je n'y pensais pas; vous avez raison... Cela ne sera pas long.
M"" DODO
Elle est bien juste, cette culotte ! Voyons, on peut arranger votre chemise de façon que cela ne vous blesse pas la peau. Il faut la remonter jusqu'aux hanches pour que ça tienne...
i50 l'œuvrk de crébillon le fils
Quel dommage de renfermer comme ça de si belles choses ! Diable de culotte étroite!.., Diable de chemise!... je n'en viendrai jamais à bout.
M"" DE RASTAUD
Madame Dodo... Vous êtes nue drolesse! Vous me patinez, et voilà tout ce que vous faites.
M'"" DODO
Eii ! mais, madame... est-ce qu'on peut s'en empêcher?... Quand ce serait pour mon père, je ne ferais pas mieux.
M"" DE RASTARD
Finissons promplement. Si M'"° Copen allait nous surprendre, j'en serais désespérée... Mes souliers? mettez-lesmoi. Donnez-moi le tour de cou, que je le mette... L'habillement des hommes est impatientant pour tout ce qu'il leur faut. Allons, mon habit.
m"'° dodo
Le voilà, madame, et c'est bien l'habit le plus galant qu'on puisse voir. Ces réseaux font un effet merveilleux avec ces petites houppes. Cette veste-là est encore d'un grand goût ! M'"" Copen aura bien de la peine à croire qu'une fille que je lui amène habillée en garçon soit mise de cette magnificence-là... Je lui dirai que c'est un habit d'emprunt ou de louage, d'autant qu'il y a des femmes de chambre de mes amies qui me prêteraient bien, si je voulais, les nippes de leur maîtresse... Voilà qui est fini, et vous êtes à cette heure un véritable garçon, à s'y tromper, s'ils étaient aussi jolis que vous.
M™" DE RASTARD
Ma bourse, où est-elle?
M™" DODO
On ne me l'a pas donnée... Après ça, vos cheveux sont
TABLEAUX DES MŒURS DU TEMPS lôy
courts et vous avez le chignon tout frisé. Voilà votre chapeau à plumes. Bon?... enfoncez-le. Ma foi, rien ne vous manque, que ce que vous savez bien.
M'"^ DE R.VSTARD
Dodo... Irouves-tu que je marche de Ijonne grâce, d'un pas ferme et délibéré.
M""' DODO
Ma foi, madame, avec ces façons-là, pour peu qu'on vous entendît prononcer un foutre! il n'y a personne qui ne s'y trompât.
M"'° DE RASTARD
Eh bien!... foutre!... n'est-ce pas ça?
M""' DODO
Ah! vous êtes adorable! Vous ressemblez à un vrai petit libertin qu'on a sorti du collège trop tôt et de qui on ferait fort bien de visiter parfois le derrière, pour le corriger, tenez.., tout comme ce petit drôle d'ici, quiest plus méchant que la gale.
M""" DE RASTARD
Le beau-fils de M"" Copen? il était là tantôt à souper et me regardait l^eaucoup. 11 est joli! Son père m'a dit qu'il l'allait mettre dans les mousquetaires.
M'"" DODO
Bonne école!... je voudrais luen que nous en fussions débarrassés dans la maison : c'est un vrai petit espion. Sa belle-mère le connaît : elle ne lui passe rien, et il ne lui faut pas moins que ça pour le ranger.
M'"*" DE RASTARD
Je songe que je ferai bien d'ôter mon rouge : je n'en serai que plus dilïicile à reconnaître.
M'"" DODO
Eh! madame, \ous n'en serez que mieux, quand vous
loS l'(]:uviœ D1-: ciiébillon le kils
paraîtrez comme vous êtes au naturel... Ah 1 que vous voilà bien ! Ah ! le joli pclit brunel ! Ah ! foutre !...
M'"- DE K.VSTAKD
Paix donc ! madame Dodo : tu ne dis que des sottises I Tiens-tu de ces propos-là à M"" Copen ?
M"" DODO
Oh! je lui en tiens de toutes les sortes. J'ai droit de ça, dà ! Ce sont des comédies burlesques, que le diable n'y connaît goutte... Mais... où en était-elle quand vousavez quitté!* Et le souper, comment s'est-il passé?
M"" DE RASTARD
Fort sérieusement de sa part, à l'ordinaire, et aussi follement de la mienne. J'avais toutes les peines du monde à m'empêcher de rire à table vis-à-vis d'elle en songeant aux folies qu'elle allait faire avec moi, sans le savoir et sans me reconnaître, car je veux en avoir le plaisir entier : je lui laisserai faire, je lui ferai même tous les baisers, tous les patinages qu'il lui plaira ; mais je veux faire en sorte qu'elle me prenne toujours pour la fille en garçon qu'elle t'a demandée... Il me semble, à cette heure, que je suis partie un peu trop tôt : à peine étions-nous hors de table. Il faut qu'elle se débarrasse de tout son monde... En vérité, je crois encore que c'est un songe de me voir ici, déguisée comme je suis, à attendre M°' Copen pour lui trousser la jupe. Et je suis pourtant curieuse de voir comme elle est sous le linge. Elle a le visage noble et beau, et je lui crois le corps de même... allons !... je la divertirai ! J'ai bu quatre coupes de vin de Champagne tout exprès. Elle n'a qu'à venir... ^lais, madame Dodo, depuis quand la connais-tu ?
M""" DODO
11 y a environ un an. C'était à peu près dans ce temps-ci.
Il n'y a jamais rien eu de si plaisant que notre connaissance.
.M™e DE RASTARD
Conte-moi donc ça. madame Dodo ?
M™'- DODO
Oh ! je n'oserais ; ça vous scandaliserait.
M™*^ DE RASTARD
Bon! bon! dis toujours. Puisque me voilà ici, tu n'as rien à me déguiser... C'est assez promener : asseyons-nous sur ce lit... Dis donc.
jjrae DODO
Vous saurez, madame, puisque vous voulez le savoir, que M"" Copen n'a jamais aimé les hommes.
M'"<^ DE RASTARD
Vraiment! je vois bien qu'il ne lui en faut que de mon espèce.
M""* DODO
^'ous saurez cependant que l'année passée, au mois de juin, dans ce temps-ci, un jeune seigneur de la cour la pourchassa tellement que, soit pitié, soit complaisance pour son amour, qu'elle croyait le plus violent du monde, elle lui accorda tout ce qu'il voulut et coucha avec lui, et qu'elle en devint elle-même amoureuse dans ces moments-là. Mais comme elle est naturellement froide, apparemment que le jeune seigneur n'y trouva i)as son compte, car M"'° Copen ne le revit plus. Elle fut au désespoir de se voir laisser là comme une putain. Elle lui écrivit : point de réponse. La rage la prit, car elle est colère : elle résolut de s'en venger et de l'humilier honteusement... Moi je ne la connaissais pas et ne savais rien de tout cela. Mais il vint un soir chez moi un homme qui me dit : Madame Dodo, voulez-vous gagner dix louis? Moi, monsieur, lui dis-je, plutôt vingt que d'y
l6o L"(ErVUE DE CUÉUILLON LE FILS
manquer! Vous êtes connue, ajoula-l-il. pour une femme de bonne volonlé, qui savez on ne peut pas mieux corriger la jeunesse. Voici, continua-l-il, de quoi il s'agit. Il y a une dame de considération dans le monde qui veut faire châtier un jeune homme, pour l'avoir méprisée après avoir tout obtenu d'elle. Elle a raison, lui dis-je, monsieur : cela demande un exemple. Cette dame, reprit-il, sait de plus que son infidèle amant suit à la piste trois ou quatre autres dames, sans doute pour s'en moquer après, comme il a fait d'elle. Eh bien ! monsieur, lui dis-je, que veut-on de moi dans cette afîaire-là? On veut, reprit-il, l'attraper comme dans un trébuchet. Nous devons, ce soir, remettre chez lui une lettre supposée et tournée de façon qu'il s'y trompe bien, qu'il croie que c'est une femme affolée de lui, qui a de grandes mesures à garder et qui pourtant lui propose un rendezvous, dans une petite maison qui lui sera indiquée, sur les sept à huit heures du soir. Il n'est pas douteux que ce monsieur-là n'y vienne tout seul; et ce que j'ai ordre, moi, de vous proposer, madame Dodo, c'est de vous y trouver avant lui pour l'y attendre avec une bonne camarade, si vous l'avez, car il est bon d'être en force, et, aussitôt qu'il sera dedans, les portes fermées, de l'étriller comme un enfant de bonne maison. N'est-ce que ça, monsieur? m'écriai-je. Oh! ça sera fait; je m'y entends! J'y mènerai ma camarade, et nous ferons une bonne scène.
:\l"^ DE RASTVRD
^la foi, M'"° Copen avait raison, et je crois qu'à sa place, j'en aurais fait autant... Eh bien! poursuis donc.
M'"*^ DODO
Ça ne manqua pas. Nous nous rendîmes, le lendemain d'assez bonne heure, dans une petite maison du côté de Vaugirard, que le jardinier loue quand le maître n'y vient
TABLEAUX DES MŒURS DU TEMPS l6l
pas. Mais ce qui nous étonna, ma camarade el moi, c'est que, le moment d'après, nous y vîmes arriver la dame elle-même. Elle se déroba à nous le mieux qu'elle put. Elle passa dans une seconde chambre, à côté de celle où nous étions et s'y enferma. Je m'imaginai, moi, tout bonnement qu'elle ne venait là que pour faire un raccommodement, et nous nous en allions ; mais le même valet qui m'avait parlé la veille, et qui était là, nous retint et nous dit que cette dame voulait voir elle-même par le Irou de la chattière, comment nous nous comporterions avec son traître de f;alant; qu'elle exigeait de nous qu'il fût fessé comme un toupin. A la bonne heure ! dîmes-nous : il n'y a qu'à l'attendre. Pendant ce temps-là, on mil une table. On servit dessus des rafraîchissements de toutes sortes, on répandit des fleurs partout. On avait apporté une jolie robe de chambre de taffetas toute neuve : je la mis sur un grand sopha qui était j^lacé dans cette chambre, précisément tout vis-à-vis l'autre où était la dame, qui ne voulait pas se montrer, mais qui de là nous voyait faire. Rien n'avait l'air plus galant ni mieux trouvé pour faire une attrape. Cela ne fut pas plutôt préparé que nous entendons frapper et que, le moment d'après, nous voyons entrer un jeune seigneur, mis superbement et d'une belle mine, avec un petit air, pourtant, fort dédaigneux. Bonjour, vous autres, nous dit-il, à ma camarade et à moi ; qui êtes-vous ? N'y a-t-il pas quelqu'un ici? Vraiment, oui, monsieur, lui répondis-je; notre maîtresse est là-dedans; elle va venir. Elle vous prie, en attendant, de prendre quelques rafraîchissements. Elle n'entend pas ses intérêts, répliqua-t-il en souriant ; je n'en veux point... Mais que faitelle donc là ? Monsieur, repris-je, elle change de robe : d'ailleurs, vous pensez bien que la démarche qu'elle va faire lui coûte beaucoup... Bon! bon! s'écria- t-il et souriant encore; nous n'aurons pas été une minute ensemble
102 L'tEUVHK DE CUIRILLON LE FILS
qu'elle y sera accoutumée : je la mettrai à son aise. Je ne suis point exigeant : si ce n'est qu'une passade, à la bonne heure ! Cela est sans conséquence. Eh 1 que sait-elle? Peutêtre que nous nous conviendrons et que cela durera? Moi, je le souhaite par avance : je n'ai actuellement rien qui m'occupe. Mousieur, lui dis-je, vous feriez bien d'ôter vos habits et de prendre cette robe de chambre. Comment ! reprit-il, une robe de chambre pour moi ! Cela est aimable. Je le veux bien : mettons-nous à la légère. Ce joli seignc ur fit tout ce que je lui conseillais, et de la meilleure foi du monde. II me donna son épée, que j'eus grand soin de serrer. II se mit en robe de chambre, prit des fleurs dans sa main et fut nonchalamment se coucher sur le soplia, où la dame le voyait et ne disait mot. Quand je le vis là, je fus à lui et je lui dit : Monsieur, vous êtes trop bien fait et trop aimable pour ne pas être à même de tromper bien des dames ! Je gagerais c^ue cela vous arrive souvent. Mais, quelquefois, quand cela amuse. Monsieur, lui dis-je, vous parlez là comme un jeune homme qui aurait besoin de correction, et, si vous voulez que je vous le dise, c'est qu'il faut tout à l'heure en recevoir une. Que voulez-vous dire? reprit-il tout étonné. Oui, monsieur, lui répliquai-je d'une voix douce, il faut, s'il vous plaît, défaire votre culotte, parce que cela se reçoit ordinairement sur les fesses... Est-ce pour rire?... Est-ce tout de bon?... s'écria-t-il d'un Ion tout effaré. xMonsieur, répliquai-je, ne vous faites pas prier. Culotte bas ! s'il vous plaît !... Il voulut au plus vite se mettre à terre, mais je le pris à bras-le-corps et j'eus plus tôt défait sa culotte qu'il n'eût vu comment. Il se défendit comme un petit diable. Il remontait sa culotte à tout moment en jurant, contre nous, que ça faisait trembler. Mais comme j'étais assise sur le sopha et que je le tenais par le fouet du corps, ma camarade trouva bienlùt le moyen de lui arrêter les jambes, de telle
TABLEAUX DES MCEURS DU TEMPS lG3
sorte que nous rabattîmes sa culotte sur ses genoux, que je lui mis son cul à nu et que je le laissai voir comme ça un petit moment à la dame, qui nous lorgnait par la chattière ; après quoi, ma camarade prit une poignée de verges et moi une autre que nous avions apportées avec nous, et nous en donnâmes au seigneur à peu près autant qu'il en fallait, car il y paraissait déjà... Mais pendant que nous y étions, nous vîmes ouvrir la porte, et la dame vint à nous sur la pointe du pied, comme pour nous voir faire de plus près. Elle avait les yeux enflammés de colère. Elle prit en main la poignée de verges de ma camarade, et la voilà, sur le cul de son amoureux, pire qu'un diable. Elle s'en lassa : nous le quittâmes. Ab ! fallait voir quelle surprise quand il vit là M"" Copen ayant encore les verges à la main. Ali ! c'est toi, bougresse, qui me fais cette noirceur I Si j'avais là mon épée, je te la passerais au travers du corps. Monsieur, monsieur, lui dis-je, point de bruit, ou nous recommencerons !... Oui, c'est moi, petit infâme, qui ai voulu te punir d'avoir tralii une femme comme moi. Tu n'as que ce que tu mérites, et je me devais à moi-même de prêter la main à ton châtiment... Le pauvre jeune homme, à la fin, était parvenu à nous faire pitié. 11 ne disait mot; il se rattachait, il se rhabillait. Morbleu ! s'écria-t-il tout à coup en s'adressant à ma camarade et à moi, vous ne faites justice qu'à demi! Combien cette carogne vous a-t-elle donné pour me fesser? Dix louis, monsieur, lui répondis-je : ce n'est pas trop pour la belle défense que vous avez faite. Eh bien ! foutre ! dit-il, en voilà vingt : qu'elle y passe à son tour ! Elle le mérite, de reste, quand ce ne serait que pour la méchanceté avec' laquelle elle est venue elle-même tomber sur moi... Vous avez votre compte, repartit M'"° Copen : vous n'êtes qu'un impudent! Sortez d'ici!... Vous voyez comme elle me t-raite encore, après ce qu'elle m'a fait ! nous dit le jeune
l64 l'œuvre de CRÉBILLON LE FILS
homme. IMa foi, moi, je pris la parole; je m'adressai à M"'e Copen et je lui dis : Madame, nous n'avons pas l'avantage de vous connaître, non plus que ce monsieur; et d'ailleurs on ne sait guère qui a tort ou raison. Vous avez, de plus, fait une grande faute d'être sortie de votre cache, de nous interrompre dans nos fonctions et de fesser monsieur avec colère comme vous avez fait. Madame, continuai-je, je ne sais comment vous sortirez de là. Allons ! s'écria le jeune homme, voilà vingt louis comptés ! Madame, repris-je, il faut, s'il vous plaîl, venir à moi, là, sur ce même sopha. Si nous pouvons, vous en serez quitte à bon marché !... Ah ! coquines ! ah ! scélérates ! que voulez-vous me faire? Tuezmoi mille fois plutôt ! Tout ce que ÎM"'' Copen nous dit là-dessus d'injures serait plus long que d'ici à demain. Ah ! disait-elle, et devant ce traître-là I Vous m'allez faire mourir de douleur!... Je vous dirai que je me faisais quelque peine de lui lever ses jupes. J'étais pourtant assise sur le sopha ; je la tenais à demi couchée sur mes genoux et je badinais sur son derrière au travers de sa robe seulement. Mais le monsieur nous excitait sans cesse et ma camarade avait reçu les vingt louis. Allons, belle dame, lui dis-je, permettez que je lève tout cela ! Ce fut une affaire bientôt faite, quoiqu'elle se défendît de toutes ses forces. Je lui découvris tout son derrière, qu'elle avait assurément blanc comme la neige. Cela mil le premier cul fessé de la meilleure humeur du monde. Nous lui défendîmes de s'en mêler. Il me remit lui-même la poignée de verges qui s'acheva d'user sur le cul de M"' Copen, car je lui en donnai tant qu'à ses noces. Après quoi, chacun s'en fut de son côté, comme ayant chacun son affaire.
M"" DE UASTARD
Oh 1 bon Dieu ! madame Dodo, quelle aventure ! Et com-
ment est-ce que M'"' Copen a pu te pardonner cela ! Comment a-t-elle eu le front de te revoir?
:m""' dodo Ce fut huit ou dix jours après. Sur le soir, je me promenais dans le jardin du Palais-Royal en attendant la débâcle de l'Opéra : c'est d'ordinaire le marché aux putains; mais, les jours d'Opéra, c'est la foire pour tout le monde; tout y est pêle-mêle. Je m'amusais à chercher mes connaissances : j'aperçus tout à coup M'"' Copen, qui venait de l'Opéra sans doute et qui se promenait avec trois ou quatre personnes. Elle me remarqua d'abord ; je la reconnus de même et ne fis mine de rien. La curiosité me prit de savoir qui elle était : je me mis à la suivre et même d'assez près. Je la considérais avec complaisance dans ses beaux atours ; je me disais à moi-même : Voilà une bien belle robe, mais il y a dessous des fesses de ma connaissance! Ah! que j'aurais voulu être encore à même... Je la suivis toujours : elle s'en aperçut ; elle laissa tomber tout à fait le jour, puis elle prit le parti de tourner de mon côté la tête et de me faire signe de venir. Elle s'arrêta un instant et me dit : Je vois bien que vous voulez me connaître et savoir qyi je suis. Soyez sage et discrète, et venez demain chez moi à cette heure-là ; mais ne me suivez pas davantage... J'obéis, après qu'elle m'eût enseigné sa demeure, et je me retirai, bien joyeuse d'avoir fait ma découverte. Le lendemain, je n'y manquai pas : je demandai à parler à M"" Copen. On me fit monter un petit escalier; j'entrai dans ses garde-robes, où elle m'attendait toute seule. La première chose que je fis fut de me jeter à ses genoux et de lui demander pardon d'avoir osé la traiter comme j'avais fait en ne la connaissant pas. Comment t'appelles -tu? me dit-elle. Je me nommai. Pardi! reprit-elle; madame Dodo, tu m'as sanglée d'importance l'autre jour : mais je te le pardonne, et si tu veux me garder
iG6 l'œuvre de crébillon le fils
le secret de ce qui nous est arrive et t'attacher à moi, je vais le faire urie pension de mille francs... Vous jugez bien que je baisai cent fois la main de M"' Copen en l'assurant de tout ce qui pourrait dépendre de moi pour la servir. Voici le fait, répliqua-t-elle : je te vais faire une confession. Je me soucie fort peu des hommes, et j'ai été moi-même étonnée de m'être livrée à ce petit coquin; mais j'aime mon sexe; j'aime les jeunes femmes et les jeunes filles passionnément : il faut que tu m'en procures. Cela est bien aisé, madame, lui dis-je; j'en connais qui sont faites à ce badinage-là ; j'en connais qui sont adonnées à la cérémonie. Qu'entends-tu par la cérémonie? interrompit-elle. C'est, madame, repris-je, de donner le fouet ou de le recevoir. Je vous mènerai telle lille que j'ai moi-même élevée, qui le reçoit aussi volontiers qu'elle le donne et qui vous fatiguerait et vous mettrait au pis. — Je veux que tu me fasses voir ces choses-là ; mais moi, qui n'avais point eu le fouet depuis fort longtemps, tu comprends bien que cela m'a fait grand mal; le derrière m'en cuisait encore le lendemain. Mais, madame, repris-je, cela est passé à cette heure ! Eh! oui, dit-elle ; à présent, cela me chatouille. Tant mieux, lui dis-je, madame, c'est signe que cela tournerait aisément en habitude, et vous sauriez par vous-même quel plaisir ça fait. Mais j'ai peur, me dit M'°° Copen, que mon derrière n'en soit marqué. Madame, repris-je, je ne le crois pas; mais, si vous voulez me permettre... Là-dessus, M"" Copen se troussa d'elle-même et je la considérai bien à mon aise tant que je voulus. 11 n'y paraissait rien. Elle en fut fort contente; et, d'ailleurs, j'ai pour cela le secret d'une pommade qui efface tout... Voilà, mon beau cavalier, toute l'aventure de M"" Copen; voilà comment, jusqu'à cette heure, je lui ai procuré tout ce que j'ai connu de mieux dans Paris : par exemple, vous !... N'est-ce pas là un morceau de roi ?
M'"*" DE RASTARD
Madame Dodo, je te dirai que si elle veut que je la fouette, cela m'amusera beaucoup.
M"^ DODO
Vraiment, madame, n'y manquez pas ; vous la verrez froide comme une glace. Elle y est accoutumée, elle ne peut plus s'en passer.
jjme j)E RASTARD
Ah! que j'en suis aise! Cela me remet dans mou goût de couvent, où je ne faisais que cela : la fantaisie m'en est toujours restée : je n'ai point pris de vrais plaisirs depuis.
M"'*- DODO
Il y a bien du monde, madame, qui s'en mêle, et cela ne se sait pas; il y a bien des hommes et bien des femmes à qui cela est nécessaire pour s'échauffer sur les plaisirs de l'amour... Eh! par exemple, ce qui m'arriva encore l'autre semaine...
M'"*^ DE RASTARD
Quoi donc ! quoi donc ! madame Dodo? conte-moi ce qui t'arriva : tu m'amuses tout à fait!
M""^ DODO
L'autre semaine, il vint un quelqu'un, à neuf heures du soir, qui me dit : Madame Dodo, êtes-vous une femme de cérémonie? A votre service, lui dis-je. Il faut, continua-t-il, souffrir que je vous bande les yeux et venir dans cet état-là avec moi en toute confiance : vous serez grassement payée. Je consentis à tout ; je pris tout mon petit attirail; nous montâmes, lui et moi, dans un fiacre ; il ferma les portières de bois, nous fîmes des tours et détours. Je ne pouvais deviner où il me menait. Nous arrivâmes, enfin, à une petite porte qui n'était sûrement pas la grande; nous entrâmes dans une petite cour; nous montâmes, et tout
i()8 l'œuvke de cukbii.lon le fils
d'abord je sentis du parquet sous mes pieds. Je compris qu'on me faisait passer par plusieurs chambres où je n'entendais remuer personne. Enfin, et tout à coup, je me sentis enlever le bandeau de dessus les yeux, que mon compagnon de voyage emporta en se retirant, et je me trouvai au milieu d'une fort belle chambre, bien dorée, bien éclairée ; et je vous avoue que je fus bien surprise de ce que j'y vis. C'étaient un homme et une femme, sa maîtresse, à ce que je compris d'abord ; ils étaient tous deux assis à un bout de la chambre, assez près l'un de l'autre. Ce qui rendait la scène originale, c'est que c'était un homme déjà d'un certain âge, à ce qu'il paraissait, et qu'il était habillé avec une jaqiiette d'enfant couleur de rose, et le meilleur était un bonnet du même goût que la jaquette. Quant à la dame, c'était une grande femme fort bise, avec de grands yeux noirs pleins de feu ; elle avait une robe étrangère d'un taffetas couleur de cerise avec des paillettes dor; ses cheveux étaient noirs comme du jais : il y avait des cordons de perles qui badinaient au travers. Elle n'avait que des perles et des fleurs autour de la tète. Je la trouvai admirable dans son espèce de beauté et dans la bizarrerie de sa parure : vous eussiez dit la sultane de Constantinople ! Je demeurai dans ma place à les considérer sans rien dire, ne sachant pas encore le ton qu'il me convenait de prendre avec eux, puisque c'était bien à eux à me le donner. Ils se levèrent tous deux. Le monsieur me parla le premier, du même ton qu'eût pu faire l'enfant qu'il représentait. Bonjour, me dit-il, ma bonne! bonjour, bonjour! Oui, mes enfants, c'est moimême, comment ça va-t-il? Vraiment, ma bonne, reprit-il, vous avez bien fait de venir pour faire taire Rosette. Ma bonne, s'écria la dame vivement, ce n'est pas moi, c'est Jeannot ? Ma bonne, reprit-il, parce qu'elle est plus grande que moi, elle m'emporte tous mes hannetons, elle me
prend toutes mes gimblettes. Ma bonne, disait Rosette, il veut toujours me faire manier sa sottise et prendre la mienne; et il dit comme ça qu'il en viendra du lait avec quoi nous collerons des thèses... J'écoutai, moi, tout cela du plus grand sérieux du monde, car il ne faut jamais rire. Je fis signe au petit garçon de venir me trouver au milieu de cette chambre où j'étais. Petit gueux, lui dis-je, approchez ! Qu'est-ce que vous avez fait de tout voire argent, qui a mangé mes confitures? C'est lui, ma bonne, s'écria Rosette, qui a mangé vos noix confites. Venez, venez, lui lui dis-je, dans ce petit coin. Il me suivit, faisant mine de pleurer, dans la ruelle du lit. Je le fis mettre à genoux et je le déculottai. J'avais dans mon tablier deux bonnes paires de verges : j'en mis une sur le lit ; je pris l'autre, je troussai la jaquette de mon drùle, qui me demandait pardon et me disait cent propos plus plaisants les uns que les autres, et je lui en appliquai d'abord une douzaine de coups. Ma bonne, ma bonne ! s'écria la dame qui était de l'autre côté et qui ne nous voyait pas bien, si vous ne fessez pas Jeannot devant tout le monde, au milieu de la chambre, cela n'y fera rien. J'entends ce que cela veut dire : je le fis relever, je l'amenai au milieu de la chambre, puis, quand je fus là, je fis signe à la dame et je lui dis : Venez çà ! Elle vint tout de suite. Petite fille, repris-je, pourquoi est-ce que vous n'avez pas gardé la boutique pendant que j'étais allée au marché? J'avais laissé un bon plat de crème que je n'ai plus retrouvé. C'est elle qui l'a mangé ! s'écria le prétendu enfant. Eh bien ! oui, c'est moi ! reprit la dame avec un air de dépit. Ah! c'est vous! répliquai-je. Là-dessus, je la prends, je la pousse sur le lit; elle y tombe sur le ventre et me présente le dos de la bonne m.anière... Je lève au plus vite tous ses cotillons et sa chemise, et je découvre son cul brun, qui était gros et ferme. Je vis d'abord, par ses mou-
lyO L ŒUVRE DE CREBILLON LE FILS
vements autant que par ses propos, qu'elle était au fait. Je la fessais de tout mou cœur; puis je mis dans la même posture à côté d'elle le monsieur, que je sanglai de toute ma force. Cela fait, ils s'enfoncèrent sur le lit tous deux, et ils tirèrent les rideaux ; je les laissai ; on me reprit, on me paya bien; on me ramena avec la même précaution, et jamais depuis je ne les ai revus ni n'ai pu savoir seulement en quel quartier ce pouvait être.
Par ma foi, madame Dodo, le métier que tu fais est un drôle de métier, bien fou et bien divertissant. Tu me remets dans mon état de pensionnaire de couvent, où je faisais, il n'y a pas encore un an, toute la même chose avec mes camarades ; il est vrai qu'elles me passaient toutes par les mains et que nous nous entre-foueltions toute la journée. J'en avais si bien pris l'habitude que j'ai trouvé cela de manque plus de six mois après que j'en suis sortie.
M"'" DODO
Et de quelles verges, madame, se servait-on là?
M"^ DE RASTARD
Quand c'était entre nous, c'étaient des brins de lavande que nous rassemblions et qui ne laissaient pas d'en faire de bonnes ; mais quand nous tombions dans le cas d'être fessées tout de bon par notre maîtresse, il fallait bien endurer le bouleau, qui pinçait bien d'abord, mais, à la longue, on s'en moquait... A propos, tu as sans doute avec toi, des verges? car je compte bien exercer les fesses de M""" Copen; ovi sont-elles?
M""" DODO
En voilà, par exemple, madame, une belle poignée ! Tenez cela ! Voyez comme cela emplit la main !
M"' DE RASTARD
Comment, diantre! C'est un demi-balai. Les brins sont bien longs.
M""' DODO
Voilà comme il faut que cela soit.
En attendant M™' Copen, il me prend envie d'en essayer. Lève un peu ta jupe, grosse camuson : lu es si fraîche que lu as sans doute le corps fort beau, et surtout le fessier.
M™' DODO
Nenni, nenni ! Cela vous lasserait; et d'ailleurs votre amoureuse mérite bien d'eu avoir l'étrenne.
AI'"" DE RASTARD
Je t'en prie, madame Dodo; voyons si je m'en souviendrai bien encore; j'ai besoin de me mettre en exercice. Tourne-toi, lève ça!
M"" DODO
Ah ! voyez donc cette morveuse qui veut donner le fouet à une femme comme moi.
M"" DE RASTARD
Tourne-toi comme il faut seulement, et tu verras, bon... bon... Tiens-toi debout et ne remue pas.
M"" DODO
Oh! ça est impossible, ça ne se fait bieo qu'en trottant... Eh bien ! ça s 'appelle- t-il le donner beau? Allez... allez... Plus fort!... plus fort... Ah! ça va, ça va... De petits coups à cette heure... Encore.., Vite, vite... Allons... fort!...
M'""" DE RASTARD
Cela me fatiguerait, en efTet. On fesserait tout un jour un gros cul comme le tien sans qu'il le sentît.
M""' DODO
Vous savez à présent, madame, à peu près comme il faut le donner, et il était nécessaire de vous mettre au fait ; mais je \ous préviens, madame, qu'il vous faudra aussi le recevoir, sans pouvoir vous en défendre.
M™- DE KVST-VUD
Avec du bouleau! Je m'en garderai bien. J'enverrai promener M"" Copen.
M""" DODO
Non, non; le bouleau, je le garderai pour elle; mais j'ai apporté pour vous de jolies petites verges de jonc. Tenez, en voilà une. Vous voyez bien qu'il est impossible que cela vous pince d'une certaine façon.
M"'° DE RASTARD
Mais, je ne sais pas.
M"" DODO
Madame, il n'y a qu'à voir.
M'"" DE RASTARD
Comment ! il n'y a qu'à voir?
M'"" DODO
Oui ; si vous voulez me permettre de vous en donner (juelques petits coups bien gentiment, vous me direz si cela vous fait le moindre mal du monde. 11 ne faut que deux ou trois coups pour juger ça.
M'"" DE RASTARD
Tu veux t'amuser de moi, madame Dodo? Mais je ne puis plus rien te refuser. Tu m'as si bien enjôlée jusqu'à ce moment que je me vois ici comme ta captive.
M""' DODO
Non, ma chère dame; vous êtes ma maîtresse et vous le serez toujours. Ceci n'est que pour vous amuser vous-même.
Vous voyez bien que je ne fais rien sans votre permission. D'ailleurs, vous n'êtes point accoutumée à porter une culotte; ça doit vous échauffer infiniment. Vous allez voir que l'air vous rafraîchira. Ne vous remuez point. Tenezvous sur ce lit, tout çle votre long.
m"° de rastard Il me semble que tu défais ma culotte bien plus adroitement que lu ne me l'as mise.