I.\ COMTESSE
Il faut au moins savoir le contenir, ce ca:'ur, et le réduire à des affections qui puissent être toujours les mêmes, à des plaisirs dont on n'ait point à craindre les revers et les mauvais retours.
MONT.VDE
Oui, et pour cet effet, il est très sage et très prudent de se sacrifier d'abord toute vive et de passer le printemps de son âge dans les coml^ats, les gènes d'esprit continuelles, quelque ennui d'ailleurs ou quelques peines réelles qu'on y trouve; cela vaut bien mieux que de suivre naturellement les penchants que l'on a, que de se livrer aux douceurs qu'ils donnent lorsqu'on sait qu'elles peuvent finir ou changer.
Il est plus sage assurément de prendre le parti de souffrir d'avance, en se refusant tont, que de s'exposer à s'accorder quelque chose en prévoyant qu'on en pourrait souffrir un jour.
LV COMTESSE
Ne vous moquez pas : cela est peut-être plus sensé que vous ne pensez, et, à ma place, comptez que vous feriez de même; vous souffririez, Montade, puisque vous dites qu'on souffre, et vous en resteriez là.
. MONTADE
A votre place, madame? j'en doute! J'aurais un jeune cœur, délicat et capable de sentiment comme tous les
cœurs du monde, ou bien, j'aurais un coeur froid et glacé comme le vôtre.
Dans ce dernier cas, je ferais tout comme vous : je passerais les journées sur un sopha ; je ferais plus : je tâcherais d'y dormir, pour m'ennuyer moins.
Mais si je me sentais jeune, leste, fringante, toute pétillante de gentillesse et d'agréments, je prendrais, je crois, plaisir à laisser voir en moi des choses aimables, peut-être même à sentir qu'on les aimerait. Que sais-je? S'il se trouvait quelqu'un dans la foule digne de m'y faire trouver encore plus de goût, je ne m'y opposerais point. Où tout cela me mènerail-il? à exciter, dans le cœur d'un autre, des mouvements cjui le raviraient; à en recevoir moi-même peut-être les contre-coups, qui ne me plairaient pas moins; à me savoir gré de valoir tout le bonheur d'un homme, lorsque je n'aurais d'autre peine à prendre pour cela que de me donner du plaisir.
LA COMTESSE
Ah! Montade, que dites-vous?
MONTADE
Je dis, madame, ce que je ferais, ce que toutes les femmes ont fait, ce que vous ferez, vous, qui parlez, un beau jour, parce que, tôt ou tard, il en faut venir là ou périr de langueur et d'ennui, parce que la nature a fait tous les cœurs semblables sur ce point et que vous serez inquiétée du vôtre jusqu'à ce qu'il soit placé.
LA COMTESSE
Quand tout cela serait vrai, l'opinion que j'ai des hommes généralement est si mavivaiseque le plus grand malheur des femmes est encore, je crois, d'avoir de la faiblesse pour eux.
MONTADE
Xh ! je ne prétends pas vous faire ici leur éloge ; je les
194 l'œuvre de grébillon le fils
connais : ils ont des vices qui me les font haïr moi-même; mais tous ne sont pas sur le même modèle; et, grâce au ciel, il se trouve encore de la probité et de la vertu parmi eux ; il est encore des cœurs et des âmes que la corruption n'a pas gagnés.
la comtesse Eh ! comment les connaître et les distinguer?
MONTADE
Par des épreuves très longues, par l'étude qu'on en fait : les lumières de l'esprit servent à cela et sont de bons guides.
la comtesse
Et toutes ces épreuves-là n'empêchent pas qu'on s'y trompe. 11 n'en coûte guère aux hommes de paraître tout ce qu'ils ne sont pas, même longtemps. Ils ont un but quand ils s'atlachent à nous. Ils y veulent venir ; ils imaginent, ils emploient tous les moyens qui peuvent les y mener; ils nous suivent, ils nous flattent de mille manières; ils "Se prêtent à nos fantaisies, ils approuvent nos goûts, ils assiègent toutes nos faiblesses. Si le malheur veut qu'ils en triomphent, tout est fait pour eux ; on ne les reconnaît plus : c'étaient des esclaves fidèles et soumis ; ils deviennent des maîtres jaloux ou volages, quelquefois le tout ensemble ; des tyrans, enfin, qui ne semblent plus tenir à nous que pour nous punir du crime de les avoir aimés!
MOXTADE
Madame, je ne prétends point justifier les hommes ; mais prenons garde à tout : les revers que vous leur trouvez, les changements dont vous les croyez si capables, ne viennent peut-être point tant d'eux qu'on pourrait le penser. L'état cruel où vous supposez la plupart des hommes, après la jouissance, ne saurait être constamment qu'un état pénible et fâcheux pour eux-mêmes. On ne peut pas imaginer qu'ils
s'y tiennent par préférence et qu'ils se détaclient libremenL des douceurs et des charmes qui l'ont précédé. Rien ne leur est plus naturel que de chercher à en jouir toujours; ils ne sauraient avoir un autre but; et, en vérité, lorsqu'il arrive des clioses qui les en écartent, je les trouve à plaindre, el quelquefois pardonnables d'en paraître blessés. Que faut-il pour renverser la tète de la plupart des hommes bien épris, pour leur donner des agitations qui les métamorphosent au point de les rendre méconnaissables, pour en faire des amants soupçonneux et jaloux? Un refroidissement dans ce qu'ils aiment, une apparence de légèreté; n'en est-ce pas assez pour les aigrir et pour réduire les plus faibles aux tristes moyens de conserver, comme ils peuvent, un bien qu'ils ont acquis et sur lequel ils n'osent compter?
LA COMTESSE
Les hommes dont vous parlez fout toujours le malheur des femmes qu'ils aiment; mais ce sont ceux que j'excuserais le mieux. Il en est d'autres c^ui rendent les femmes plus à plaindre, et c'est à ceux-là que l'on ne peut pardonner.
MOXTAUE
Je vous entends, madame; c'est l'histoire d'Ariane, quepourtant Bacchus consola. C'est faire, au surplus, le procès aux uns et aux autres ; si un homme néglige une femme ou la quitte, c'est souvent pour s'attacher à une autre qui l'eu fait repentir. L'une a reçu l'injure, l'autre la venge ; et le pauvre homme, en tout cela, joue un rôle assez triste et assez méprisable. Comptez, madame, qu'il est de notre, intérêt, comme du vôtre, de bien connaître qui nous aimons; que le danger est tout égal, qu'il est peut-être plus grand pour nous, parce qu'enfin, on cherche partout la beauté; partout on l'aime, partout elle est exposée à des attaques, à des assauts fréquents, rudes et difficiles à sou-
iijô l'œuvre de crébillon le fils
tenir, cl que nous ne sommes, nous autres, aucunement dans ce cas.
LA COMTESSE
Vraiment, non, puisque c'est vous qui nous y mettez... Montade, dites vrai... Combien avez-vous attaqué de femmes en votre vie?... Tout jeune que vous êtes, vous avez de l'acquis, ou je me trompe fort.
MONTADE
Je n'ai jamais attaqué personne, madame... Et quand je l'ose... j'y réussis mal... J'aime trop bien... La timidité est inséparable de l'extrême amour... C'est le tourment des C(vurs délicats. Je ne l'ai jamais si bien senti... >on jamais... et je le jure !...
LA COMTESSE
Quoi! vous aimez, Montade! Cela se peut-il croire? Je ne saurais me le persuader. Et quelle est cette malheureuse femme que vous aimez aujourd'hui et que peut-être vous quitterez demain? Si je la connaissais, je lui donnerais de bons avis.
Soyez tranquille, madame ; vous ne la connaissez pas, et jamais je ne vous dirai son nom. . .
LA COMTESSE
Quoi ! jamais ?
MONTADE
Non, jamais, jamais...
LA COAITESSE
Eh bien ! tant mieux! J'ignorerai ses peines quand l'inconstance vous prendra.
MONTADE
Oui, madame, tout comme elle ignore vos plaisifs dans l'état tranquille où vous vous trouvez.
LA COMTESSE
C'est cela qui me fâche ; je voudrais lui en faire part et la rendre juge elle-même de son état et du mien... Il me prend un mouvement de bon cœur là-dessus qui m'intéresse déjà pour elle plus que pour vous... Me pardonnerezvous cela. Montade?
MONTADE
Oui, oui ; je vous pardonne ce mouvement, parce que je le sens tout de même, et qu'après elle je n'hésite pas à dire que tout ne m'est rien. Mais cette bonté de votre cœur, madame, me suffit; vous n'en saurez pas davantage; je ne vous mettrai })oint à perlée d'aller plus loin.
LA COMTESSE
Pourquoi cela? Que risquez-vous à me la faire connaître, si elle vous aime bien?
Voilà le point. \In amour tendre et délicat sait-il jamais s'il est assez bien aimé? Peut-être ne le suis-je point du tout; et quand je le serais, ce que vous m'avez dit là me ferait frémir. Comment! madame, vous seriez capable, froidement, comme vous le dites, de me perdre par les conseils que vous donneriez à la personne que j'aime, si je vous la nommais? Que Dieu me préserve de vous donner jamais cette cruelle satisfaction !
LA COMTESSE
Encore un coup, Montade, est-il bien vrai que je ne la connaisse point? Parlez-moi sincèrement. Cela me louchera et me fera peut-être entrer dans vos intérêts plus que vous ne pensez.
MONTADE
Je ne puis que vous répéter la même chose : que vous no !a connaissez pas, en elTet ; que vous ignorez tout ce qu'elle vaut; que c'est un ange sur terre, digne d'y faire descendre
198 I.'ŒUVRE IlE CRÉHILLON LE FILS
un Dieu ; un cœur neuf qui ne s'est poiul encore senti ; que, depuis deux mois, celle mallieurcusc passion me trouble et m'agile ; que je ronge mon frein, que je me tais et que, tôt ou lard, j'espère me dégager. Jugez où j'en suis! je n'ai pas seulement osé lui découvrir encore mon étal !
LA COMTESSE
Que dites-vous? elle ignore? comment! vous êtes capable d'aimer à ce point, cl vous n'osez le déclarer !
MO>"TADE
Non, je n'ose ; j'ai trop peur de lui déplaire; j'aimerais cent fois mieux périr. En gardant mon secret, je jouis du moins du charme de la voir... El c'est beaucoup. Si je lui ouvrais mon cœur, peut-être s'en offenserait-elle, peul-êlre ne la reverrais-je plus; que deviendrais-je?
LA COMTESSE
Monlade... que yotre situation est altendrissanle, et qu'elle me touche! Non, vous ne méritez pas qu'on vous serve mal lorsque vous savez aimer si bien... Je deviens votre amie autant qu'on peut lêlre. Faites-la connaître, cette personne que vous aimez si parfaitement. Si elle est digne de votre amour, elle mérite de ne pas l'ignorer; je veux qu'elle le sache, quand je devrais moi-même l'en informer et lui faire sentir de quel prix doit être un amant si délicat.
MONTADE
Madame... ne me trompez-vous point?... me parlez-vous de bonne foi?
LA COMTESSE
Oui... de bonne foi, Monlade.
MONTADE
Levez-en la main...
LA COMTESSE
La voilà levée !
MOTAOE
Plus liant!... fort bien... laissez-la lonibcr dans la mienne.
LA COMTESSE
Tenez... que me fait-il faire?
A!n\T\DF
Donnez-moi l'aulio.