I.A COMTESSE
Il y en a mille et qui ne sont faites que pour nous, et que vous autres hommes ne considérez pas,
MO:STADE
Non, madame, il n'y en a point.
LA COMTESSE
Ah! ah! nous ne vivons pas sous la loi de maris? ils ne sont pas nos maitres? Quoi! des hommes de qui dépend toute la douceur de notre vie ne sont pour nous ni à craindre ni à ménager? Qu'y a-t-il de plus important pour une femme que de s'étudier à plaire à un Iiomme qu'elle voit arbitre de son sort? Qu'y a-t-il de plus raisonnable que de s'y attacher, quoi qu'il en coûte, pour s'assurer le repos de la vie? Je conviens que, pour se mettre à ce point-là, il ne faut pas se sentir, ni s'écouter souvent; qu'il faut, au contraire, s'étourdir quelquefois sur bien des choses et savoir s'en priver; mais...
MONTADE
Ma foi, madame, cela est tout à fait neuf; voilà des réflexions très particulières et que je n'ai vu faire qu'à vous.
EA COMTESSE
C'est que vous ne voyez que des folles, et ce sont celles-là qu'il vous faut !
lf)0 L CEUVRE DE CREBILLON LE FILS
De bonne foi, madame, pensez-vous quelque chose de ce que vous dites?
LA COMTESSE
Pourquoi non?
MOXTADE
Franchement, pensez-vous que les femmes soient faites pour subir le joug et la loi d'un mari que le hasard leur donne ?
LA COMTESSE
Je ne dis pas qu'elles soient faites pour cela. Je dis seulement que l'usage l'établit ainsi.
MOXTADE
L'usage! quelle misère! et c'est l'usage même qui vous donne tout l'avantage, quand de meilleurs principes ne vous le donneraient pas. Peut-on nier l'ascendant naturel qui vous a été donné sur les hommes, les ressources et les moyens qu'il vous fournissent eux-mêmes pour abattre et anéantir, quand il vous plaît, leur arrogance et leur fierté ! Ce sont les hommes, madame, que la uature vous a soumis, qu'elle a faits pour être vos esclaves parce qu'ils sont esclaves nés de leurs voluptés, de leurs plaisirs, et qu'ils n'aiment à suivre d'autres lois que celles que donnent l'amour et la beauté... Je dis plus : si ces hommes se trouvent vos maris, tout leur dit qu'il ne le faut point paraître; qu'il faut faire oublier un titre qui ne sert qu'à rappeler le premier affront qu'ils vous ont fait ; tout leur apprend, tout leur fait sentir que leur bonheur dépend du vôtre, que vous en êtes la source et le mobile, qiie vous remplissez leurs goûts les plus exquis. Eh! je crois que c'en est bien assez de régner sur leurs cœurs. Vous le savez, madame, beaucoup mieux que qui que ce soit : la supériorité qu'on a dans cet état, bien d'autres la maintiennent
TABLEAUX DES MŒURS DU TEMPS iqi
sans être nées pour cela comme aous. Jugez donc si les hommes, quelque titre que la fortune leur donne, doivent demander aux femmes des contraintes et des sujétions, s'ils sont à portée de les y réduire. Jugez s'il est possible de donner à un mari des preuves d'un attachement qui prive de tout, qui exclut tout,- s'il est vrai qu'on ne le sente pas. Jugez si, dans la situation où je vous vois, un cœur comme le vôtre ne sei'ait pas en droit de se tourner vers la voix qui l'appelle et de s'arrêter sur un choix convenable et digne de lui!...
LA COMTESSE
... Ah! voilà ma mule à terre.
MONTADE
Madame, je la tiens.
LA COMTESSE
Remettez-la-moi.
MONTADE
Je baiserai donc le petit pied avant !
LA COMTESSE
Eh bien !... eh bien !... vous ne finissez point l
MONTADE
C'est, je crois, la moindre récompense pour toutes les Ijonnes choses que je vous dis.
LA COMTESSE
Ces bonnes choses me paraissent un peu vives, et je ne sais pas pourquoi je ne m'en suis point fâchée.
MONTADE
Je le sais bien, moi : c'est parce qu'elles ne vous persuadent point. Cela glisse sur vous, n'y fait aucune impression. On ne hasarde pas de tout dire quand on sait, comme moi, que rien ne peut vous faire sortir de votre équilibre.
L'fEUVRE DE CKÉBILLON LE FILS
l.A COMTESSE
Oh! je m'y tiendrai absolument, ou je ne pomrai.
MOTADE
C'est bien dit : il faut, à votre âge, se passer des amusements les plus doux; il faut savoir se priver de tons les charmes de la vie et n'être pas la dupe de la féiicilé de son cœur.