‹ L'œuvre de Crébillon de filsChapitre 33 sur 48 · IO\TAI)K · texte numérisé non relu

IO\TAI)K

Puis(iue je vous l'ai dit une fois, je vous le dirai bieu d'autres : il faut jorendre votre parti là-dessus. LA cn:\iTEssE

?son, je ne puis, (hic ne gardiez-vous ce malheureux secret? Pourquoi me l'avez-vous dit?

MON TA DE

Pourquoi m'y avez-vous forcé?

LA COMTESSE

Hélas ! pouvais-jc penser que cela viendrait jusqu'à moi ?

MONTA UE

Oui, oui, madame, vous le pensiez, vous le saviez, vous n'en pouviez douter : il y a assez longtemps que toutes mes démarches vous en instruisent et vous l'apprennent.

LA COMTESSE

Et pourquoi voulez-vous que vos démarches me l'aient appris? Doit-on penser que l'amour seul mène les hommes, et qu'il n'est pas en eux de sentiments purs et généreux? Devais-je vous croire incapable d'une amitié tendre et vertueuse lorsf|ue je ne croyais voir en vous que cette amitié qui m'était si respectable et si chère?

Une amitié pure, madame?... Hélas! il n'est point d'homme sur terre assez fort pour se contenir ainsi... On ne se donne point le choix: de vous aimer comme on veut lors(|u'on est près de vous, lorsque votre présence transporte et ravit. Vous occupez depuis deux ou trois mois tous les monionls de ma vie. Depuis ce temps, je crois n'avoir pensé qu'à vous et n'avoir vécu que pour y penser, que pour

y rêver, pour imaginer le moyen de vous le dire... Combien de fois ai-je soupiré après un moment comme celui-ci !... Combien de fois me suis-je persuadé que vous l'évitiez avec autant de soin, et qu'après avoir levé tous les obstacles qui vous environnent, je trouverais toujours en vous un obstacle invincible pour moi ! J'étais plein de cette idée quand je vous ai trouvée où vous êtes, sur votre sopha... Je me suis d'abord considéré seul avec vous, sans témoins. Je brûlais de parler et de vous ouvrir mon àme ; mais vos yeux, que j'adore, m'imposaient tant de respect et de crainte que cette conversation se serait peut-être terminée comme beaucriup d'autres, si, peu à peu, vous ne m'aviez vous-même arraché le secret de mon cœur. Car, je vous le déclare, je n'ai aucun tort là-dessus, si ce secret vous blesse : c'est malgré moi que je vous l'ai découvert. Si vous croyez pouvoir vous en plaindre, vous n'auriez pas dû abuser de ma bonne foi et de ma sincérité : ce serait une vraie trahison de votre part, et je ne pourrais trop vous le reprocher.

LA COMTESSE

Laissez-moi faire ; reposez-vous sur moi des reproches que je mérite : je m'en fais bien assez. Pauvre femme que je suis ! m'y voilà tombée enfin!... Allez, Montade, consolez-vous : tout l'avantage vous reste ; à moi la honte d'avoir succombé la première, de n'avoir pu développer votre secret sans me trahir moi-même, sans déceler le mien... Je suis toute saisie, toute éblouie... Je ne sais ce que je fais, ce que je dis... ou plutôt ce que je devrais dire... Je me trouve dans une confusion, dans un désordre (jui m'accable... Je sens des choses que je n'ai jamais osé prévoir ni penser... Que je suis mallieureuse de vous avoir connu, puisqu'il était écrit que je ne pourrais me défendre de vous ! Que vous aviez raison tantôt de blâmer ma vie retirée !... Vous qui, sans le savoir, en êtes la seule cause ;

VOUS, pour qui jo resle ici presque tous les jours; à quoi faire? à vous souhaiter, à vous attendre, à gémir souvent (le tout cela... Malheureuse!... J'ai eu beau réfléchir, me contraindre et m'obscrvcr depuis que je aous vois venir ici, je me suis laissé entrevoir à vous malgré tout ce que j'ai pu faire ; je n'ai pas eu le courage d'éviter ce léle-à-têle... Et combien de fois l'ai-je souhaité, tout en frémissant ! J'ai voulu tantôt me déguiser jusqu'au bout. Mais vous m'avez séduile, vous m'avez entraînée dans une situation violente que mon reste de raison n'a pu surmonter... Monlade, n'en abusez pas. Vous voilà satisfait : n'allons pas plus loin : ayons de la vertu, mettons-en jusque dans nos faiblesses. Cessons de nous voir... du moins, voyons-nous raromenl. Ne nous exposons plus l'un à l'autre. Evitons la suite d'un engagement qui renverserait mon faible esprit, qui m'exposerait peut-être à des malheurs dont la seule pensée me remplit d'épouvante et de frayeur.

MONTADE

Madame, pendant que vous vous égarez, je reprends mes sens. Yoilà l'avantage qu'on a de marcher ensemble et de se tenir par la main. On s'étaye, on se soutient, on se guide à l'appui l'un de l'autre dans la route qu'on fait. Que pouvezvous craindre, madame, présentement que nous nous sommes confié le secret de nos cœurs, présentement que nous pouvons tout voir du même œil et que nous ne voyons plus qu'un même objet? Ah! qu'il est aisé de parler et d'agir à l'abri de toute crainte, de se comniunicpier les sentiments et les pensées qu'on a, quand un même amour les inspire et les conduit ! S'il y a eu de l'embarras, de la peine et du danger, c'a été pour en venir au point où nous en sommes ; mais dès ce moment, les dangers sont passés, les peines sont finies, tout effort est fait, les épines sont arra-

TABLEAUX DES M(EI"RS DU TEMPS .7o3

chces et nous n'avons plus que des Heurs à cueillir... Qu'en dites-vous, madame ? ai-jc lorl ?

LA COMTESSE

Je ne sais.

MOM ADE

Quoi ! vous ne savez pas si nous sommes unis?

EA co>rn;ssE Combien cela durera-l-il?

MOXTADK

Cette question m'insulle : vous m'en demanderez jiardon dans dix ans, et vous ne vous la pardonnerez pas.

LA CO^rrESSE

Ilélas I j'y consens.

MONT ADE

Oh! oh! madame, quand l'amilié vous gagne, l'impolitesse vous })i-end.

LA COAITESSE

Comment cela ?

MOXTA])E

Vous m'avez promis tantôt que vous rangeriez ce pied-là, qu'il ne me toucherait ])oiiit... Le voilà sur ma cuisse.

LA COMTESSE

Eh bien ! je vous en demande pardon ; je n'y prenais pas garde ! il n'y retournera plus.

MONTA DE

Moi, je veux qu'il y demeiiK^ pour vous punir de votre incivilité.

LA COMTESSE

Je vous le rends, mais à condition cpie vous n'y toucherez pas, ou je le retire d'abord.

MONTA DE

Non, je ne veux (pic le voir phis à mon aise parce qu'il est joli, petit, fait au tour.

?.0/j L'(EIIVRF, de CHÉBIl.Ld.N LE FILS

LA COMTESSE

Assiirciiieiil...

MOXTAOE

Il emlicllil jusqu'à la mule qui le chausse... Eh! que celle mule, laulol, m'a fail de plaisir en louil^ant !

LA COMTESSE

Encore ; quelque folie !

^MONTAUE

Si vous saviez, quand je vous enlends courir sur volrc parquet, combien le bruit clair de vos mules est doux à mon oreille, vous comprendriez l'effet que peut faire votre mule en tombant. Tout ce que cela dit se sent bien, mais ne s'exprime pas.

LA COMTESSE

Que vous êtes heureux, Montade, de pouvoir rire et jouer ! Apprenez-moi ce qu'il faut faire pour se conserver l'esprit libre dans' l'état où je suis et pour rire et jouer con)me vous.

Cela est bien extraordinaire; voilà une expérience qui m'étonne. Quand je la touche, cette mule, que je vous la mets ou vous l'oie, il me prend une sorte de saisissement presque égal à celui que l'on sent quelquefois quand on rencontre, sans y penser, du velours sous la main, ou quand on cueille une pêche couverte de son duvet.

LA COMTESSE

Remettez-la donc vile et n'y touchez plus ; vous savez nos conventions.

MONTADE

Ce qui me paraît aussi joli que la mule est le bas blanc que vous avez là... Oh! ne bougez point : votre jupon, qui est tout blanc de même, tombe dessus et ne le cache que trop

bien. Mes regards ont beau plonger, je ne peux seulement voir jusqu'où va le coin... En vérité, cela n'est pas bien !

LA COMTESSE

Je ne suis guère en train de folâtrer. Parlons d'autres choses... Montade, que devenez-vous? Paraîtrez-vous dans le monde aujourd'hui ? Viendrez-vous souper avec moi ?

MONTADE

Je ferai plus, je ne vous quitterai point tout le reste du jour ; cependant, je soupai hier ici.

LA COMTESSE

Eh ! qu'importe ? mon mari vous aime et voudrait vous voir tous les jours !

MONTADE

Une condition pourtant ; vous en avez fait tantôt, j'en veux faire à mon tour... c'est que vous me laisserez voir ce bas blanc, que je n'ai encore qu'entrevu.

^"ous êtes fou, Montade... Surtout, ne me touchez point ; je vous le défends très sérieusement.

MONTADE

Payez mes yeux, du moins, de la contrainte que vous m'imposez !... Je n'y toucherai pas, je vous le promets. Ce sacrifice-là ne vaut-il pas quelque chose?... Eh! ce que je vous demande n'est rien... Que je le voie, ce bas blanc... Je l'entrevois du plus beau blanc du monde et j'aime les bas blancs avec passion... Montrez-le-moi vous-même... Laissez ce petit pied sur ma cuisse... Hélas! il est si bien! Tirez vous-même, soulevez votre jupon... Tenez, voilà mes deux mains par-dessus ma tête...

LA COMTESSE

Que de faiblesses en un jour ! Vous voulez la voir, ma jambe... La voilà ! En est-ce assez ?

206 l'œuvre DK CHIOBILLON Ul FILS

JIONTADC

Je ue vois presque licu... je n'aperçois que le coin des bas... Eh! de grâce, levez un peu plus cet incommode jupon.

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