‹ L'œuvre de Crébillon de filsChapitre 34 sur 48 · L.V COMTESSE · texte numérisé non relu

L.V COMTESSE

Eh bien ! fou ! extravagant !...

MONT AD E

Encore plus... Puisque je me suis lié les mains. Encore, madame, jusqu'à cette jarretière... que je la voie, que je sache au vrai de quelle couleur elle est !

LA COMTESSE

C'en est trop ! finissons cela.

Si vous y preniez autant de plaisir que moi, nous finirions mieux, supposé que nous puissions finir... ()uand retrouverons-nous un moment comme celui-ci?... Eh! qu'on est dupe du temps, dont on ne sait pas profiter !... Donnez-moi du moins cette main, ces petits doigts, que je les tienne, que je les serre, que je les dévore de baisers !

LA COMTESSE

Laissez-moi, Montade ; je ne puis rentrer dans mon état naturel... je suis toute saisie de trouble et d'effroi. Ma situation est digne de pitié... Laissez-moi, laissez ma main !... Eh bien !... elle est à vous pour jamais ; mais je n'eu puis disposer à présent... Ah! Montade, s'il est vrai que vous m'aimez, respectez-moi : l'amour que j'ai pour vous est le plus pur amour du monde et le plus délicat... Vous le conserverez beaucoup mieux si vous ne le blessez point.

M0>'TADE

Vos yeux, du moins, ne me les refusez point... ni la belle bouche qui m'enchante et qui m'annonce mon bonheur...

Donnez-la-moi, celte bouche... je vous en prie... Donne... donne... que j'y porte un feu (jui me brûle... que je t'apprenne à quel point de fureur tu te fais aimer... ïu as beau faire, je te tiens, je t'embrasse, tu me donnes des transports qui me rendraient furieux;.. Ah !... cruelle !... tu déchires ma main, tu t'arraches de moi !...

LA COMTESSE

Que prétendez-vous, monsieur?... qui vous a mis en droit de me faire des alTronts ? Sachez qu'il me reste encore assez d'honneur pour les sentir et assez de vertu pour ne m'y exposer jamais. Je vous déteste autant que j'ai pu vous aimer. Fuyez-moi, je ne veux plus vous voir de ma vie. Retirez-vous ; je vous défends de jamais venir où je suis. Je vous ai cru de l'honneur, de la probité; j'ai pensé que je pouvais sans risque vous avouer ma faiblesse, parce que vous aviez su paraître à mes yeux digne d'un cœur comme le mien. Mais vous m'avez trompée, vous m'avez séduite indignement... Je m'en punirai le reste de ma vie... Vous serez à jamais pour moi un objet d'horreur... Monsieur, retirez-vous !

MONTADE

J'y consens, madame, je me retire; vous ne me reverrez jamais... Je suis indigne du jour... On ne peut changer sa destinée : la mienne était de vous aimer sans jamais vous l'apprendre; ou de ne pouvoir vous l'apprendre qu'en vous offensant... Je sentais cela quand je m'obstinais à garder mon secret... Pourquoi me l'avez- vous arraché .3... Pourquoi m'avez-vous confié le vôtre, qui m'a ravi au point de m'oublier moi-même, qui m'a fait entrer dans une espèce d'ivresse et de fureur et forcé de manquer au respect qui vous est dû?... Je tombe à vos genoux, madame... ce n'est point pour vous demander grâce : quiconque est capable de

2o8 l'œuvki: de civkbillon le fils

vous ollciiser n'en mérite aucune... Écoutez-moi .. un mot... S'il faut que je nie retire... si ce moment doit faire le malheur de ma vie, tout ce que je vous demande, madame, est de me regarder en pitié et de ne pas me renvoyer dans votre colère : elle est terrible, elle est affreuse et mortelle pour moi.

LA. COMTESSE

\ons la méritez tout entière.

MONTADE

Je mérite bien plus de compassion, s'il faut que je me sépare de vous.

LA COMTESSE

Laissez-moi... je me trouve mal... retirez-vous... 11 faut ({ue j'appelle mes gens... Allez... sortez... sortez! vous dis-je... je me meurs!...

MOXTADE

Que vais-je devenir, madame? Où vais-je aller? Irai-jeme renfermer chez moi. m'abandouner à ma propre fureur? Irai-je exposer aux yeux du public le désordre et l'horreur de l'état où vous me voyez ?...

LA COMTESSE

Tout ce que vous dites là me fait encore frémir ! Si mon mari entrait présentement, je crois que je tomberais morte à ses yeux... Laissez-moi, Montade... De grâce, laissez-moi?...

MOXTADE

Sera-ce sans retour?

LA COMTESSE

llélas!...

MOXTADE

^le permettez-vous de vous revoir encore avant de périr?

LA COMTESSE

Je ne sais où je suis...

MOXTADE

Yous êtes seule, madame, avec l'amant du monde le plus passionné et le j^lus malheureux.

LV COMTESSE

Hélas ! se peut-il?

Me reverrez-vous encore une fois? Souffrirez-vous que je revienne ?

LA COMTESSE

Je suis hors d'état de vous le permettre et, je crois, de vous le défendre.

MOXTADE

Quoi! je n'oserai donc reparaître tantôt?

LA COMTESSE

Que sais-je?...

MOXTADE

Si ma présence vous blesse à ce point, je n'aurai assurément pas l'impudence de revenir tantôt souper chez vous.

LA COMTESSE

Après celle que vous avez eue tout à l'heure, je crois que vous soutiendrez l'autre aisément. Mais sortez : que mon mari ne vous trouve pas ici. Revenez plutôt dans une heure, si vous le voulez absolument.

MONTADE

J'ai beau le vouloir, je ne viendrai qu'en cas que vous le trouviez bon.

LA COMTESSE

Au cas où je le trouve bon?... Ah! traître... tu n'en doutes pas... Qaand une femme à fait tant que d'avouer à un homme qu'elle l'aime, tout est dit, tout est fait : ses droits sont perdus... Il ne m'appartient plus d'oser me fâcher contre toi... ^le voilà soumise et réduite à mon tour... Mais,

quille-moi... \;i-l-en... Sors vite, cl reviens tantôt... Je vais m'enfermcr jusqu'à ce temps... Il faut que je m'occupe seule de mon état et que je me rappelle à moi, si je puis... Qu'entends-je...? On frai)pc... Oui, vraiment... Voyez vite qui c'est.

MONTADE

01» ciel 1 c'est votre mari...

LA COMTESSE

Mon mari!... je suis perdue! il nous soupçonnera,.. Siedstoi dans ce fauteuil... Ne bouge pas... Prends un livre et lis tout haut...

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