AI ON TA DE
Que de charmes ! que de transports ! la tcte m'en tourne... Je suis comme un homme ivre... Que je les aime, nos folies, qu'elles m'ont donne de plaisir !
LA COMTESSE
Laisse-moi respirer... je suis toute hors d'haleine... Remettons-nous comme nous étions, l'un près de l'autre. Restons assis... Je n'ai pas la force de lever la main. Donne-moi ta bouche seulement... Quel délire! quelle extravagance ! suis-je capable de tout cela !... (|ue j'en aurais de honte, si je me croyais !... De quel œil me verras-tu désormais?... Mais moi, oserai-jelever les yeux jusqu'à toi ? Viens, que je baise les tiens ! Ils sont plus beaux que tout ce que j'ai jamais vu... Mets là ta main... que j'aie toujours sur moi quelque chose à toi.
MOXTADE
Que les amants sont heureux ! Et que le plaisir qu'ils se donnent est grand ! Pourquoi a-t-on dans la vie d'autres affaires?... Et que peut-on faire dans le monde qui. vaille un moment comme celui-ci, qui vaille nos polissonneries et nos badinages?... Car je ne parle pas de la jouissance où le corps et l'âme, l'esprit et le cœur, où tout est rempli, tout est agité, transporté, ravi.
LA COMTESSE
Je l'avoue, je n'avais de tout ceci qu'une idée fort impar-
faite, et, s'il faut que j'avoue tout, c'est que je n'ai cependant pas pensé à autre chose depuis six mois que nous nous connaissons.
MONTADE
Ton état était bien difTérent du mien, dans les commencements surtout, où je sentais mon amour pour toi s'accroître d'un jour à l'autre et augmenter mes craintes d'autant, et mes inquiétudes, dans le doute affreux où j'étais toujours de pouvoir parvenir à me faire écouter. Qu'il est doux aujourd'hui de te rappeler ce temps où je ne pouvais entrer dans ta maison sans avoir, dès le bas de l'escalier, des palpitations qui me faisaient un mal réel ; ces moments où je ne me présentais point dans ton appartement sans sentir mes jambes prêtes à manquer sous moi !... N'as-tu pas remarqué cent fois qu'il me prenait des éblouissements, en ta présence, dont je me trouvais interdit et confus?... Combien d'autres fois ai-je voulu te parler et me suis-je vu pris à la gorge, perdre la parole !... J'adorais tes yeux et je n'osais les voir; je portais mes regards à la dérobée sur ton sein; je m'arrêtais sur tes beaux bras, tes belles mains ! je considérais ta coifTure, ta robe, la pointe de tes mules; que sais-je ') ton petit chien qui y touchait, le fauteuil où tu étais assise... et tout cela était pour moi le plus beau spectacle de la nature ! c'était une fête au-dedans de mon âme ; je t'y tenais, j'y jouissais de les beautés ; je t'y baisais, je t'y dévorais, je n'en respirais point; le feu me montait à la tête ; je perdais le maintien et tombais dans l'égarement.
LA COMTESSE
Tu fais là mon histoire mieux que la tienne ; mais j'avais encore un tourment de plus : c'était le préjugé de mes devoirs, que, pour tout autre que loi, je n'aurais jamais surmonté; qui me persécutait encore, il y a dix jours, lorsque tu vins dans le grand cabinet où tu me trouvas si
234 l'œuvre de crébillox le fils
préoccupée ; où le plaisir d'être avec toi m'emporta jusqu'à te prier, pour ainsi dire, de vouloir bien m'arracher mou secret. Ah ! mon amant ! que je fus lieureuse celte journée-là, malgré le danger que nous courûmes.
aioxt.vul: 11 est vrai que ton mari nous surprit comme s'il l'eût fait exprès ; mais aussi, que ta présence d'esprit me parut admirable ! Ah ! que nous le trompâmes bien !
L V COMTESSE
Trop bien, en vérité; je me le suis reproché depuis...
MONTADE
Ma chère amie, lu as tort: c'est de cette manière-là qu'il faut toujours se conduire, Tromper un mari n'est autre chose que dele mettre à cent lieues du soupçon ; c'est assurer son repos, c'est faire son bien. Ton mari lui-même nousen saurait gré, s'il était possible un jour qu'il l'apprît. Rappelle-loi la joie qu'il eût ce soir-là même d'avoir apaisé notre prétendue brouillerie.
LA COMTESSE
Vraiment oui, il fit mieux; il t'ordonna de me baiser, et il l'exigea de ma complaisance !
M0>'TAUE
Voilà comme on répond à de bons procédés.
LA COMTESSE
Faut-il qu'il te l'ordonne encore pour que tu y reviennes?
M0?iTADE
Je l'en dispense... tiens !...
LA COMTESSE
Qu'entends-je?... on frappe !... c'est quelqu'un !... Ah ! je suis perdue!... Ne bouge pas... ne disons mot... Je frémis de peur !
MONTADE
Raccommode-loi... laisse, laisse; je vais voir ce que c'est...
Hélas ! c'est Ion petit chien; c'est Cadet, qui nous cherche, qui grattait à la porte pour entrer... Cadet! Cadet!... Il veut en être.
LA COMTESSE
Vraiment, je l'avais ouhlié. 11 faut le garder ici, de peur qu'il ne jappe après moi... Cadet, venez çà... Vois com.me il te caresse, lui qui n'aime personne : ne semble-t-il pas qu'il s'y connaisse?... Ne t'en fais pas trop aimer; prends-y garde, cela peut être de conséquence. Quelqu'un, l'autre jour, disait ici, et je l'ai retenu, qu'un petit chien avait décelé l'amant d'une femme. Il était hargneux pour tout le monde, même pour le mari, pendant qu'il faisait à certain jeune homme toutes sortes de caresses. Cela donna lieu à des soupçons que le mari s'avisa d'approfondir : il reconnut que le petit chien avait de bonnes raisons et qu'il était au fait comme celui-ci !
MONTADE
Le temps des craintes, grâce au ciel, est passé, et il n'est plus question, entre toi et moi, que d'une conduite qui soit toujours la même : premièrement, il faut avoir attention à ne pas toujours nous mettre l'un près de l'autre à table.
LA COMTESSE
Montade, il n'y a pas longtemps que tu pensais tout le contraire et que tu trouvais cela fort bon.
MONTADE
Sans doute quand c'était là toute ma ressource pour te voir de près.
LA COMTESSE
L'autre soir, par exemple, à la suite des bonnes choses que nous nous étions dites !
Oui, lorsque ton mari, après nous avoir fait embrasser, soupa en troisième vis-à-vis de nous deux et bavarda seul
236 L'cEUVUK de CRliuiLLON LE FILS
pendant tout le souper... 'Je rnppelles-tu que nous étions encore tous deux si fort émus de ce qui venait de se passer que nous en avions l'air tout interdits et tout tristes, qu'il ne semblait pas que nous eussions un seul mot à nous dire et que ton mari le remarqua ?
LA COMTESSE
Au cas qu'il s'en fût fâche, il nous était aisé de nous justifier : il n'avait qu'à regarder ce qui se passait sous la table alors; cela l'aurait bien apaisé, n'est-ce pas?
MOXTADE
Ah ! que ton petit pied y jouait bien à mon gré ! J'allais le chercher quand je le sentis tout près du mien. Je le pressai par trois ou quatre fois de suite ; à la fin, tu fis de môme. Nous nous entortillâmes et ne nous quittâmes plus. C'est tout cela qui m'occupait et qui nous donnait à tous deux l'air contraint et embarrassé.
LA COMTESSE
Ah ! que c'était bien cacher l'état heureux où j'étais dans cette première jouissance, où je me rappelle que j'approchais ma cuisse, que j'appliquais ma jambe sur la tienne, que j'y sentais couler mon âme comme si elle eût voulu se fixer sur la pointe du pied.
MOXTADE
Baise ! baise ! tu me ravis ! Ça !... revenons à nos affaires. Un point capital pour moi, c'est de me maintenir dans l'intimité où je suis avec ton mari : je l'ai acquise à force de soins et de complaisance.
Ah ! sans moi, tu ne tenais rien.
MOXTADE
D'accord ; mais cela est tout à fait acquis, et il ne s'agit plus que d'être conséquent. Il faut que je sois avec lui
autant et peut-être plus qu'avec toi : un moment libso ensuite, entre nous deux, peut me dédommager de reniiui de tout un jour que j'aurais passé avec lui.
LA COMTESSE
Non pas moi! je pense bien difîéremment. Au reste, que tu lui tiennes compagnie, je le passe, puisqu'il le faut; mais je ne puis souffrir qu'il te mène souper chez cette danseuse de l'Opéra. Tiens, cela me révolte...
MOXTADE
Laisse-moi faire, ma chère amie; je l'amènerai au point de me renvoyer ici et de me demander en grâce de t'y tenir compagnie.
LA COMTESSE
A la bonne heure! et que je voie cela bientôt! Levonsnous, mon petit ami, faisons quatre pas pour nous dégourdir.
MOXTADE
Soit... Écoute mon cher amour : expliquons-nous encore sur une chose qui m'est personnelle. C'est que je neveux plus de ton petit crayon ; cela blesse mou cœur à l'excès. Je n'ai osé jusqu'à ce jour t'en rien dire.
LA COMTESSE
Quoi! mes lettres!... Il est vrai que je n'ai jamais pu prendre sur moi de t'écrire autrement qu'avec du crayon qui s'efface ; c'était bien une preuve que je n'étais pas fort sûre de la durée de tes sentiments, et que, malgré cela, je ne pouvais m'empêcher de te faire part des miens. Mais, puisque tu en aimes les marques, et que tu les veux durables, je t'en donnerai, mon amant, qui le seront autant que moi.
MOXTADE
Et voilà comme mon bonheur fera le lien... Oh! çà, tu devrais présentement faire attention à une chose qui peut
238 l'œuvre ue crébillon le fils
t'intéresser autant et plus que moi : c'est le mélange des gens qui viennent ici. Monsieur ton mari, qui n'est pas difficile sur le choix, ouvre sa porte à tout le monde, et depuis quelque temps te produit des originaux qui sont, ou des bêtes à manger du foin, ou des aspics et des vipères dont la familiarité est tôt ou tard funeste. la comtesse Tu as raison : il y en a plusieurs dont je veux me défaire.
MOXTADE
Cela est de la plus grande conséquence pour une femme de ton âge. Eh! les femmes en général se perdent beaucoup moins par leur conduite que par leurs entours. Je vois de petits messieurs, qui vont et viennent librement ici, que ton mari a mis sur le pied d'y souper quand bon leur semble. Crois-lii qu'ils y viennent pour lui ?
L\ COMTESSE
Oh ! je les vois de loin et les devine.
MOXTADE
C'est toi seule que cela regarde ; c'est toi seule que cela met en butte aux raisonnements et aux propos que ces petits coquins sont capables d'en tenir eux-mêmes. Il faut, si tu m'en crois, fermer la porte à tout cela, et ne vivre qu'avec des gens sûrs.
Moi! mon ami, tu n'as qu'à dire. Je consens à tout. J'ai même envie d'aller plus loin : c'est de m'éloigner de plusieurs femmes qui ne valent pas mieux.
MOXTADE
11 est vrai qu'il nous en tombe quelquefois de fort ennuyeuses : avant-hier, par exemple, je n'y pouvais plus tenir ,je crus qu'elles nous feraient passer la nuit sur des tableaux de Cava^noles.
LA COMTESSE
11 ea vient souvent d'autres et que tu trouves, je crois, plus aimables : par exemple. M""" de G..., M'"" de Ru... Elles ont de l'agrément, mais je doute qu'on puisse s'y fier... Et M""" de Rastard, que tu as vue deux ou trois fois et qui ne demande pas mieux que de se lier beaucoup avec moi, comment la trouves-tu, celle-là?
MO.NTADE
Elle est jolie, elle est vive, et me paraît assez bonne enfant.
LA COMTESSE
C'est une créature assez décidée, pour son âge, et assez leste en ses propos.
MOXTADE
Elle est toute jeune comme toi ; mais cela ne prouve pas qu'elle puisse être aussi raisonnable. N'est-ce pas une amie de couvent?
LA COMTESSE
Oui, elle y était encore l'an passé, quand j'en sortis pour être mariée. On lui rendait même la vie assez dure, car on nous défendait de la fréquenter.
Et pourquoi cela?
LA COMTESSE
C'est qu'elle avait toujours la main sous nos jupes et nous faisait toutes sortes de sottises.
MOXTADE
Des badinages d'enfant !
LA COMTESSE
Moi, je te parle de l'année passée, qu'elle était encore là, à peu près faite et formée comme elle est aujourd'hui ; et je la vis, moi, très bien fouettée pour ces affaires-là huit jours avant que je sortisse du couvent.
24o l'(Kuvke de cuébillon le fils
MONT.VDE
Comment? Diable !
I, V COMTESSE
Oui, dans la chambre de la maîtresse des pensionnaires, la porte close en grand mystère. Je vis cela par le trou de la serrure. Il est vrai que je payai bien ma curiosité !
MONT.VDE
Comment donc? et qu'arriva-t-il?
LA COMTESSE
Je me trouvai dans sa chambre quelques jours après ; je m'avisai de lui en faire une mauvaise plaisanterie; elle se mit en fureur, elle barra la porte, elle me fit cent sortes de menaces qui m'interdirent.
MO>TADE
Eh bien !... eh bien !... dis donc.
LA COMTESSE
Je ne pus la lléchir : elle voulait se venger; il fallut s'y soumettre. La coquine me fit mettre à ses genoux dans la même posture où je l'avais vue : elle me troussa et me fouetta tant qu'elle voulut.
MO^TADE
Oh! la perfide! oh! la scélérate! avoir donné le fouet à ma chère amie, à ma petite comtesse !
L\ COMTESSE
Je n'étais alors que Thérèse et, par-dessus cela, qu'une innocente.
MO>TADE
Avoir donné le fouet à ma petite Thérèse ! Avoir vu et manié ses jolies fesses avant moi !...
LA COMTESSE
Attendez donc, monsieur le drôle! Cela ne vous donne pas le droit d'en faire autant... Je sens quelque part là des
TABLEAUX DES MŒURS DU TEMPS a/jl
mains qui ne sont pas les miennes. Que voulez-vous donc faire?
^[ONTADE
Aloil... rien, madame la comtesse, rien autre chose que soulever vos jupes pour qu'elles ne vous empêchent pas de marcher.