‹ L'œuvre de Crébillon de filsChapitre 44 sur 48 · V COMTESSE · texte numérisé non relu

V COMTESSE

Mais... cela lui vient par boutade et toujours au moment que je m'y attends le moins. Il sait de reste que cela ne me plaît point, mais rien ne l'arrête, et j'ai beau faire, il semble ([uelquefois que ce soit exprès pour me faire niche. Vendredi dernier, par exemple, je m'habillais pour aller à l'Opéra; il était cinq heures; M"'" de R... vint dans son carrosse à ma porte pour me prendre; elle me faisait dire à tous moments qu'il était lard : je me pressais; je fus prête enfin. J'allais descendre, lorsqu'il me prit par la main et me fit bon gré mal gré repasser dans ma garde-robe, sous le prétexte d'une affaire de conséquence.

MONTADE

Comment! lout liabillée, toute parée, il eut la brutalité?...

LA co^^rEssE Hélas! oui, lout en me disant ([iie j'étais si belle qu'il en voulait passer son envie. 11 se jeta sur moi comme un taureau ; il me renversa sur une chaise longue et me fit ce qu'il voulut.

MO>'TADE

Ail! l'indigne!... Pouvais-tu voir cela sans horreur?...

LA COMTESSE

Grâce à mon panier qu'il éleva jusque par-dessus m;i tète, je n'en vis rien.

MONTADE

Comment! lorsque je t'attendais à l'Opéra, que je piétinais d'impatience, c'était le rut de cet animal qui t'arrêtait?

LA COMTESSE

Eh! oui. Ne fallut-il pas, après, me raccommoder de la tête aux pieds, pendant que les laquais de M"'°deR... ne faisaient (|ue monter et descendre pour me faire venir? Voilà ce qui nous fit arriver après le prologue, et ce qui me fit rougir de honte lorsque je crus voir tous les yeux du parterre et des loges sur moi... Souviens-toi que tu me reprochais d'être rêveuse.

MOXTADE

Hélas! oui, j'eusse été bien de même si j'en avais su la raison... Ma chère amie, il faut prendre un parti là-dessus... Mon petit ange il faut le refuser tout net... 11 est à propos que tu en fasses confidence à ta mère. Il faut lui peindre cet homme-là comme un amateur de filles avec lequel tu cours les plus grands risques. Et, en effet, combien connaissons-nous de femmes qui sont victimes de la débauche des maris! Il faut que ta mère te soutienne là-dessus. 11 ne manquera pas de se plaindre à elle; mais, comme elle t'aime mille fois plus qu'il n'en faut pour te croire, elle te donnera raison. Pendant cela, tu dois, de ton côté, lui donner extérieurement toutes les marques possibles de complaisance, même de respect. Cola fait deux biens : premièrement, c'est ranger le public de son côté, voilà le plus grand

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point; de plus, c'est (pic les égards et les respects ([u'on rend à un mari l'apaisent sur beaucoup de choses, et il en est plus d'un (|ue cela dédoniinage de tout; car enfin, (pie pourra-t-il dire au travers de tout cela?...

I, V (XIMTESSIC

Eh ! ce n'est pas ce qu'il peut dire que je crains.

MONTAOE

Eh bien !... que pourra-t-il tenter? on ne prend point une femme de force ; on ne viole personne.

Mais si, pourtant, quelqu'un en est capable, c'est lui. Il est naturellement brusque, et tu sais comme il est robuste.

VIONTADE

Oui, comme un porteur de chaise.

LA COMTESSE

Sais-tu que cet homme-là te prendrait, toi qui parles, qu'il te mettrait sous son bras et qu'il te fouetterait comme un morveux ? Juge de ce qu'il ferait de moi dans ses fureurs.

MOATADE

Ma chère amie, je n'aurai jamais le fouet que de ta main, comme tu ne l'auras jamais que de la mienne. Mais nous perdons là le temps et nous avons de si bonnes choses à faire ! Ouvre...

LA COMTESSE

Non, pas encore... Mets-toi là auprès de moi, pour causer un peu sur tout cela. Mettons-nous sur le côté, tous deux nez à nez.

MOXTADE

Est-ce comme r^n ? Attends, laisse-moi passer le bras sous

toi, SOUS tes reins... passe le tien de même. Embrassonsnous à notre aise...

LA COMTESSE

Tu me troubles ; je ne sais plus ce que je veux te dire.

MO>TADE

Je sais bien ce que je veux te faire, moi.

LA COMTESSE

Oh! mon ami, tu ne le feras pas de cette manière-là.

MONTADE

... Là... là... fort bien !

LA COMTESSE

A quoi donc famuses-tu !'

MONTADE

Ce n'est pas moi, ce sont mes mains qui ne savent que faire.

LA co:mtesse

Ah! ah!... cela est drôle. Fais, fais, divertis-toi!... Mais pourtant, cela ne va pas, et ton moineau n'est pas aussi franc qu'on dirait bien... Cela ne me fait rien, mon ami ; je t'aime à la folie) et non point pour cela... ^'en prenons qu'à notre aise...

:moxtade

C'est ne m'aimer que d'une i'açon : moi, je t'aime de

mille. J'adore ton cœur et ton âme. Je donnerais ma vie

pour ces yeux-là, pour ce nez-là, pour cette bouche-là.

Baise-moi, mon cœur... Baise, baise... suce-moi la parole...

LA comtesse

Nonobstant cela, tu m'échauffes le derrière... Puis-je me prêter mieux ?... Tu fléchis ! tu fléchis ! ce n'est pas ma faute.

MOXÏADE

Je te demande pardon, mon ange ; c'est que je suis

LdCUVRE DK CUEHILLON LE FILS

occupé d'un petit cul que je n'ai fait encore qu'entrevoir et que je tiens à pleines mains... Est-ce que tu ne veux pas me permettre de faire connaissance avec lui? 11 faut se voir pour cela.

LV COAITESSE

Que fais-tu 1'... comme tu me tournes!... Est-ce que tu veux que je reste sur le ventre! Celte situation-là ne me plaît pas.

MONTADE

Eh bien, morveuse, je vous permets de vous mettre sur vos genoux, mais la tète en bas.

LA COMTESSE

La tète en bas?... pourquoi faire?

MONTADE

Pour te voir un petit moment par ce côté-là; lu te remellras aussitôt.

LA CUMIK^SL

Sai.s-lu que j'ai presque honte, vis-à-vis de toi-même, de me sentir troussée comme me voilà ! Mon derrière est à l'air.

MONTADE

Ah! ([u'il est doux de n'avoir qu'une chemise à lever!... El qu'il est bien qu'elle retombe pour la relever toujours !... Ah! quelle croupe! quelle chute de reins ! quels contours ! quelle blancheur ! . . .

^l'"" de Rastard avait donc raison de l'aimer tant?

MONTADE

jMa chère amie, tu me déranges. AUends, que je relève ta chemise comme elle élail... Ah! que tu es belle !... Voilà ta chemise relevée sur tes épaules. Qu'il est joli ! qu'il est bien l'ait!... que je le baise encore!... je ne puis finir, je ne

sais par où te prendre ; je voudrais le tenir par tous les bouts, t'embrasser, te posséder, te baiser, te pénétrer tout entière dans toutes les parties qui composent un si beau tout... Attends... attends!...

LV COMTESSE

Non, je ne veux pas cela ! je ne le souffiirai pas !

MOXTADE

Je sais bien, ma chère amie, que c'est la plus grande preuve d'amour qu'on puisse donner... et je te la demande.

LA COMTESSE

Dis la plus grande preuve de folie, et je t'en donne assez d'autres; mais pour celle-ci, non!...

MONTADE

Il n'est pas une femme qui ne l'accorde à son amant, quand un extrême amour l'exige... Attends donc... Ah! méchante amie, tu te couches à plat ; c'est bien le moyen de m'en empêcher... Il n'y a aucun danger à cela...

LA COMTESSE

Je le sens bien, mais tiens-toi là; ne remonte pas.

Ah! petite coquine! Quand je voudrais avancer, je ne le pourrais pas Ah! qu'il fait pourtant bon!...

LA COMTESSE

Je sens bien, malgré cela, que tu fais des efforts... Ah! comme tu t'agites!... Eh bien!... Eh bien!... Tournonsnous vile...

JIOXTADE

Oui, mon cœur... te voilà mieux... il n'y a pas un moment à perdre.

LA COMTESSE

Tiens! M'aimes-tu, mon amour? En fais-je assez pour toi?

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MONTVDK

Je le mangerais de rage et de fureur! Je dévorerais ton charmant visage!... Donne-le-moi. Embrasse-moi; serre, ctreins-moi de tes bras, de tes jan)ljes, de les talons... Bon !... ferme!... Je ne sais ce que je deviens.

LA COMTESSE

Ni moi, ni moi!... Ne parlons plus!... Tais-toi, mon amour!... Restons bouche sur bouche; achevons ici le dernier soupir !

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