‹ L'œuvre de Crébillon de filsChapitre 6 sur 48 · L.V GOIVERX.VXTE, iHont · texte numérisé non relu

L.V GOIVERX.VXTE, iHont

Ah! ah! ah!...

TnÉRÎ;sE

Vous riez, ma bonne ? Savez-vons que c'est tout de bon et que notre maîtresse, qui me l'a proposé tout à l'heure, croit actuellement que j'y suis ?

LA GOUVERNANTE

Vraiment ! vraiment ! J'ai bien autre chose à vous dire.

THÉRÈ'^E

Quoi donc, ma bonne ?

I, (la'VRE DE CREUII.LON LE FILS

LA. GOUVERNANTE

On VOUS marie... Vous rougissez... Eh! bon Dieu, vous voilà toute interdite. Y a-t-il du mal à cela ?

THÉafoSE

On me marie, ma bonne?... et à qui?

LA GOUVERNANTE

A quelqu'un.

THÉRÈSE

Et qui ? Dis-moi donc vite !

LA GOUVERNANTE

C'est encore un mystère. On se garde bien de m'en parler ; mais je le sais de la femme de chambre de madame, à qui madame dit tout et qui ne me cache rien.

Tu sais donc qui c'est?

LA GOUVERNANTE

On vous marie avec M. le comte de...

THÉRÈSE

M. le comte de... ? je n'en ai jamais ouï parler. Comment est-il fait?

LA GOUVERNANTE

Quand je l'aurai vu. je vous le dirai.

THÉRÈSE

Eh 1 pourquoi ne l'as-tu pas vu ? Tu es insupportable !

LA GOUVERNANTE

Eh ! où voulez-vous que je le cherche ?

THÉRÈSE

Bon! cela est bien difficile! Sûrement, la femme de chambre de ma mère le connaît beaucoup et te l'aurait fait connaître, si tu avais voulu.

LA GOUVERNANTE

Je ne sais pas cela. Tout ce qu'elle m'en a dit, c'est que c'est un homme de grand mérite.

THÉRÈSE

Ah ! je t'entends : c'est un vieux.

LA GOUVERNANTE

\on, c'est un homme revenu de la première jeunesse et voilà tout.

THÉRÈSE

Au moins est-il bien fait }

LA GOUVERNANTE

Je vous ai déjà dit que je ne le connais point.

THÉRÈSE

Est-ce qu'on ne sait pas comment un homme est fait sans le connaître? Il demeure à Paris, sans doute?

LA GOUVERNANTE

Je crois que oui.

THÉRÈSE

Comment, tu crois que oui ! Cela pourrait-il être autrement? Ma chère maman serait-elle assez cruelle pour me marier à un vieux homme qui, par-dessus cela, serait capable de m'emmener en province? Ah! ma bonne, je mourrais plutôt que d'y consentir. J'aimerais mieux me faire religieuse ici ; cette seule idée me désespère. Ma bonne, va tout à l'heure trouver ma chère maman de ma part et dis-lui bien...

LA GOUVERNANTE

Eh ! bon Dieu ! que vous êtes vive ! Eh ! nous ne savons pas encore de quoi il s'agit. Non, non, croyez-moi, vous n'êtes point une fille destinée pour la province, et je vous répondrais bien qu'il n'en est pas question. Madame votre mère se ferait jeter la pierre s'il lui venait un pareil dessein.

THKUESE

C'est que ma chère maman est jeune encore et que je lui ai ouï dire plus d'une fois que je devenais si grande qu'elle en avait honte, et que je ne sais si elle serait fort aise de me voir mariée dans sa maison et si près d'elle.

LA GOUVERNANTE

Oh ! n'ayez point de peur. Sa femme de chambre m'a assuré que M. le comte de... avait sa maison toute montée à Paris, et vous n'irez point ailleurs que chez lui.

THÉUÈSE

Oh! c'est bon cela! Je serai maîtresse de maison dès le lendemain ')

LA GOUVERNANTE

Sans doute, et vous en ferez bien les honneurs.

THÉRIlSE

Oui, ma bonne, je t'en réponds; et tu en jugeras, car tu ne me quitteras point. Mais, dis-moi, quand est-ce qu'on me fera la proposition? M. le comte me connaît-il? M'a-t-il vue quelque part? Marque-t-il quelque empressement pour moi ? Me trouve-t-il un peu jolie ?

LA GOUVERNANTE

Oui, certainement s'il vous a vue ; mais j'en doute ; je ne le crois même pas.

THÉUi;SE

Tant mieux ! Je me suis négligée tous ces jours-ci; mais je vais dorénavant prendre garde à moi. Où penses-tu qu'il cherche à me voir? Je ne voudrais pas que ce fût à l'église; il ne me distinguerait jamais dans ce chœur parmi trente pensionnaires que nous sommes. N'y aurait-il pas moyen d'inspirer à ma chère maman de me faire dîner chez elle ? M. le comte pourrait m'y voira son aise, sans faire semblant

de rien. Je t'assure bien que, pour moi, j'aurais l'air d'être dans une ignorance profonde et qu'il ne se douterait seulement pas que j'eusse jimais entendu parler de lui.

LA GOUVERNA>'TE

C'est-à-dire qu'il vous verrait gambader, sauter au cou de votre chère maman avec votre gaîté et votre vivacité ordinaires.

THÉRÈSE

Assurément.

LA GOUVERNAXTE

Et voilà précisément ce qu'il ne faut pas.

THÉRÈSE

Quoi! est-ce que tu veux que je me contraigne?

L \. GOUVERXAXTE

Oui, oui, et beaucoup. Vous ne connaissez pas les hommes; ce sont de drôles d'animaux ; nous ne les servons jamais si bien qu'en les trompant, parce qu'ils voient ordinairement la plupart des choses tout de travers, et presque tout dépend de leur impression. Un extérieur animé, une démarche légère, un air ouvert, des yeux qui se laissent aller ne leur plaisent pas à propos de mariage ; cela semble' leur annoncer pour l'avenir une femme vive et inconstante, volage, peut-être coquette; mais un maintien composé, un air timide et des regards abattus mettent d'abord un prétendu à son aise en ce qu'il lui semble qu'une jeune fille qui se présente ainsi reconnaît déjà sa dépendance et lui réserve l'honneur de triompher de sa modestie et de faire passer dans son àme des mouvements qu'elle ignore et qui ne sont dus qu'à lui.

C'est donc à dire, ma bonne, qu'il faut que je m'étudie, sur tout cela, jusqu'à ce que le mariage soit fait.

L V GOUVERNANTE

Oui, vraiment, mademoiselle.

THÉHÈSE

Mais le lendemain ?

LA GOUVERNANTE

Oh! le lendemain, ce sera une autre paire de manches : nous verrons cela.

TUÉRliSE

En attendant, je retiendrai bien ce que tu me dis là, je t'en réponds. Je m'en vais prendre un petit air timide qui sera le plus joli du monde. Tu retourneras demain chez ma chère maman, pour savoir des nouvelles. Mais, je t'en prie, ne manque pas de voir M. le comte. Tiens, je ne dormirai pas que je ne sache comme il est fait et la mine qu'il a.

LA GOUVERNANTE

Et que vous importe ?

THÉRÈSE

Comment donc l'entends-tu ? Qu'est-ce qu'il y a de plus intéressant pour moi que de savoir comment est fait un homme qui se destine à passer sa vie avec moi, de qui, moi, je dois être la femme.

LA GOUVERNANTE

Bon, bon ; en fait de maris, ils se ressemblent tous, et vous comprendrez mieux que moi ce que je vous dis là quinze jours après vos noces.

Non, ma bonne, je ne le comprendrai jamais. Quoi! un homme avec lequel il faudra que je sois le jour et la nuit !

LA GOUVERNANTE

Bon ! est-ce qu'on y est ?

THÉRÈSE

.\vec qui il faudra que je me couche !

LA GOUVERNANTE

Et OÙ prenez-vous cela ? où est-ce que vous avez ouï dire qu'un mari et une femme couchent ensemble?

THÉRÈSE

Et que font-ils donc ?

LA GOUVERNANTE

Tout ce qu'ils veulent, séparément et sans se gêner.

THÉRÈSE

Mais j'ai toujours compris qu'on ne se mariait que pour cela.

LA GOUVERNANTE

Oui, au temps passé; mais à présent, fi ! l'usage est contre, et il est convenu qu'un mari et une femme ne peuvent coucher ensemble qu'en bonne fortune.

THÉRÈSE

C'est donc que les maris et les femmes ne s'aiment point?

LA GOUVERNANTE

Pardonnez-moi, c'est qu'ils s'aiment en cet état beaucoup mieux... qu'il ne feraient sans doute de plus près.

THÉRÈSE

J'aurai donc mon lit et ma chambre séparés?

LA GOUVERNANTE

Vous aurez un appartement complet et le plus beau de la maison.

THÉRÈSE

Mais mon mari sera bien toujours le maître d'y venir, et à toute heure ?

LA GOUVERNANTE

Mais... oui. Il faut savoir ménager cela.

THÉRÈSE

Comment! est-ce qu'une femme pourrait refuser... ?

oG l'(KUviu; de gukbillo.n le fils

LA GOLVi:nN\>TE

Oui, \iaimcnt; c'est ce qu'il faut savoir faire à propos.

THÉaiisE En vérité, ma bonne, vous avez mauvaise grâce de vous moquer de moi et d'abuser de mon ignorance.

LA GOUVERNANTE

Mademoiselle, vous me comprendrez mieux un jour. Mais brisons là-dessus et achevons de vous coiffer.

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