‹ L'Œuvre de DiderotChapitre 1 sur 65 · PARIS BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX · texte numérisé non relu

PARIS BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX

4, KUK DE FURSTENBERG, 4

BfBLIOTHECA

INTRODUCTION

Mme de Vandeul, fille de Diderot, nous a donné quelques renseignements précieux sur certaines publications de son père. Ecoutons-la :

u Mon père se lia, pendant son séjour en province, avec Mme de Puisieux, il prit pour elle une passion qui a duré dix ans. Cette femme commença à troubler pour jamais son intérieur. Ma mère perdit son unique compagne; ma grand'mère mourut, elle resta seule, sans société. L'éloignemenl de son mari redoubla la douleur de cette perte; son caractère devin! triste, son humeur moins douce. Elle n'a point cessé de remplir ses devoirs de mère cl d'épouse avec un courage et une constance dont peu de femmes auraient été capables. Si la tendresse qu'elle avait pour mon père eut pu s'affaiblir, sa vie eût été plus heureuse; mais rien n'a pu la distraire un moment; et, depuis qu'il n'est plus, elle regrette les maux qu'il lui a causés, comme on regretterait le bonheur.

(I M de Puisieux était pauvre ; elle demanda de l'argent

à mon père; il publia V Essai sur le Mérite cl la Vertu, vendit ce1 ouvrage cinquante louis et les lui porta.

L ŒUV re DE didkhot

«Bientôt elle demanda une aouvelle s ne; il publia

les Pensées philosophiques, les vendil cinquante Louis et ]<s lui porta. Il fil ce petit ouvrage dans l'intervalle du Vendredi Sainl au jour de Pâqu< s.

« Ol argent dissipé, autre demande el nouvelle besogne ; l'Interprétation de la nature vendue au même prix, destinée au même usage.

« Les romans de Crébillon étaient à la mode. Mon pore causait avec Mrae de Puisieux sur la facilité de composer ces ouvrages libres; il prétendait qu'il ne s'agissait qu< de trouver une idée plaisante, cheville de tout le reste, où le libertinage de l'esprit remplacerait le goût; elle Le défia d'en produire un de ce genre; au bout de quinze jour-, il lui porta les Bijoux indiscrets et cinquante louis (i). »

C'est donc en quinze jours, et à titre de simple gageure, que Diderot écrivit les Bijoux indiscrets, ouvrage tant décrié par La Harpe qui semble l'avoir bien mal lu, si discuté par de nombreux critiques littéraires, mais qui n'en reste pas moins, comme l'a écrit dans le Livre Philomneste junior (G. Brunet), « un chef-d'œuvre de libertinage rempli d'observations piquantes ».

Mézières lui-même, de l'Académie française, n'a-t-il pas reconnu dans cette production « un roman frivole où s'agitaient des questions graves »? Et n'est-ce point en effet un mérite suffisant que de pouvoir, sous une forme agréable, séduisante, traiter de la réforme du théâtre et des idées philosophiques?

Jacques André Naigeon, l'érudil commentateur de- Essais

(i) Mémoires, correspondance et ouvrages inédits de Diderot, publics d'après les manuscrits cou lies en mourant par l'auteur à Grimm. Paris, Paulin, i83o, in-8°, tome I, p. 24-20. En tête, pages 1-67, se trouve : Mémoires pour servir à l'histoire de la vie et des ouvrages de Diderot, par M** de Vandeul, safdle.

INTRODUCTION

de Montaigne, parait bien avoir dit à ce sujet le dernier mot lorsque, après quelques réserves toutes naturelles chez un philosophe, il écrit :

a J'oserai hasarder un jugement que l'avenir me paraît devoir confirmer : à mesure que les livres purement et simplement licencieux perdront de leur célébrité, celui-ci pourrait bien en acquérir, parce qu'on y trouve la satire des mauvaises mœurs, de la fausse éloquence, des préjugés religieux, avec une connaissance très étendue des langues, des sciences et des beaux-arts, des pages très philosophiques et très sages, des morceaux allégoriques remplis de finesse, avec beaucoup de chaleur et de verve. »

C'est dans cet esprit qu'il faut lire les Bijoux indiscrets. Il est très vraisemblable, comme l'a avancé — croyousnous — M. Assézat, que Diderot a songé à tourner en ridicule, en excellent satiriste, la manie policière de son époque. On sait que Berner de Renonville d'abord, et ensuite Sartines, lieutenants généraux de police, avaient formé avec soin des inspecteurs, comme Meusnier et Marais, chargés de surveiller spécialement le tout-Paris galant et de dresser des rapports délaillés sur les scandales d'alcôve, les potins de coulisses, les escapades, les adultères <l<s gentilshommes et des nobles dames de la Cour. Les filles cotées, les artistes libertines, les seigneurs déhanchés étaient soumis à une surveillance des plus actives. mais aussi des plus discrètes, et rares étaient les orgies, ou même les simples parties de plaisir, qui n'étaient pas consignées sur les tablettes de Meusnier ou de Marais. Cesrapports, revus ensuite sans doute par les lieutenants généraux de police, étaient présentés an roi qui, a satisfaisant sa lubricité, tâchail de ranimer ses sens émoussés en remplissant son imagination de ces tableaux orduriers ». Louis XV se plaisait aussi, lorsque ses familiers se présentaient an petit

l/(].r\ RE DE DIDEROT

lever, à leur l'aire la surprise de leur conter leurs secrètes équipées,

En quête d'un sujet galant, Diderot a songe à flageller ces mœurs quelque peu écœurantes : il l'a l'ait avec son esprit cinglant, et au moyen d'une fiction qui ne lui appartient même pas en propre.

En 1747, en effet, avait paru, sans nom d'auteur, un petit roman portant le titre : Nocrion, coule allobroge, écrit en style du moyen âge, et dont le sujet ne laissait pas d'être risqué» On l'attribue à Gueulette ou à Caylus. Le titre luimême, Nocrion, esl un anagramme licencieux hop facile à déchiffrer. Quant au sujet, il tient tout entier dans le pouvoir concédé par une fée au gentil chevalier Amador de faire parler et se confesser tous le&fotz (le mot est, paraîtil, allemand) dont il lui plaisait de recueillir les confidences (1).

C'était exactement la trame d'un fabliau de Garin du xiue siècle, qui, lui, s'intitule nettement : Le Chevalier qui faisoit parler les c... et les c... Il a été publié dans le Recueil de fabliaux de Barbazan et Méon.

L'anneau mystérieux que le génie Cucufa met entre les mains du prince congolais Mangogul confère à ce dernier le même privilège qu'à Amador. Mais il va en faire un usage plus étendu pour pénétrer, en indiscret railleur, dans l'intimité psychologique et physiologique des grandes dames et des seigneurs, dont la morale était fort relâchée.

Il était donc tout naturel de rechercher, sous le voile de noms étranges et manifestement inexistants, les véritables personnalités que Diderot avait voulu atteindre. Le travail a élé l'ait, et nous en cueillons les résultats tels qu'ils oui été donnés par Fernand Drujon :

(1) En 1777 fut publiée par Cazin une édition portant le titre Xocrion, ou l'origine des Bijoux indiscrets.

INTRODUCTION

Clef des Bijoux indiscrets :

Erguebzed, puis Kanoglou, Louis XIV,

Mangogul, Louis XV.

Mirzoza, Mme de Pompadour.

Sélim, le maréchal de Richelieu.

Le Congo, la France.

Banza, Paris.

Circino, Newton.

La secte des Attractionnaires, les partisans de Newton.

Olibri, qui fonda la secte des Vorlicoses, Descartes et son

système des tourbillons.

La Manimonbanda, la reine Marie Lcczinska. La Monoemugi, Allemagne du Nord ou Angleterre. Utmiulsol, Lulli.

Utremifasollasiutiitut, Rameau.

Le marquis D***, d'Argens, Polipile (chap. 38), Philoctète, dans la tragédie de

Sophocle.

Forfanty, Ulysse.

Le jeune Ibrahim, Néoptolème.

Sambuco, le maréchal de Villars ou de Villeroy. Thélis, M"' de Tencin.

Les Paradoxes littéraires du P. II. Hardouin. La Mathématique universelle d'un certain bramine, le P.

Cas tel.

I ne vieille fée décrépite, M"10 de Maintenon. Deu.i- ministres raillants. Vendôme et Câlinai. Sulanek, le cardinal Flenry.

Brrrouboubou, Ch. Frey de Neuville, qui prononra, en i 7 ri 3 , l'oraison funèbre du cardinal.

l'œuvre de dideroi

Orcotome, le docteur Ferrein, auteur d'un système sur 1<-

mécanisme de la voix.

Ricaric, probablement La Motte, traducteur d'Homère. Eurisope, Euripide.

Azophc, Sophocle.

Hiragut, le médecin Montagnat.

Le r/énic Cucufa, le repentir personnifié.

La première édition des Bijoux indiscrets aurait été publiée en 1748. à Pékin (Paris), en trois tomes in-12, avec ligures, à en croire un catalogue ïechener de i858; mais cette édition est très rare et n'existe pas dans les collections de la Bibliothèque nationale. Nous y trouvons seulement une édition sans date, en deux volumes in-12. avec l'inscription Au Monomotapa, comprenant un frontispice gravé, une vignette sur le titre, quatre gravures dans le premier volume et deux dans le second.

Des contrefaçons de cette édition ont été publiées avec la même suite de gravures retournées et médiocrement exécutées.

Eu i833 parut une édition (à Paris, chez les marchands de nouveautés) en un seul volume in-12, de 25(> p.i comprenant les chapitres xvi, xvni et xiv qui ne figurent pas dans l'édition précédente.

Ce roman a été publié dans les Œuvres complètes de Diderot de la collection Garnier frères, 1875; — et réimprimé en 1881, à Bruxelles, par Gay et Douce, en deux volumes in-12 avec sept figures en taille-douce.

A ZIMA

Zima, profitez du moment. L'aga Narkis entretient votre mère, et votre gouvernante guette sur un balcon le retour de votre père ; prenez, lisez, ne craignez rien. Mais quand on surprendrait les Bijoux indiscrets derrière votre toilette, pensez-vous qu'on s'en étonnât? Non, Zima, non; on sait que le Sopha, le Tanzdi et les Confessions ont été sous votre oreiller. Vous hésitez encore? Apprenez donc qu'Aglaé n'a pas dédaigné de mettre la main à l'ouvrage que vous rougissez d'accepter. « Aglaé, dites-vous, la sage Vglaé!... » Elle-même. Tandis que Zima s'ennuyait ou s'égarait peutêtre avec le jeune bonze Alléluia, Aglaé s'amusail innocemmenl à m'instruire des aventures de Zaïde, d'Alphane, de Fanni, etc., me fournissait le peu de traits qui me plaisent dans l'histoire de Mangogul, la revoyait el m'indiquait les moyens de la rendre meilleure; car si Aglaé est une des femmes les plus vertueuses et les moins édifiantes du Congo, c'esl aussi une des moins jalouses de bel esprit el d<^ plus spirituelles. Zima croirait-elle à présent avoir

(i) Zima n'est pas identifiée. Personnage de fantaisie, qui représente peut-être, dans la pensée de Diderot, les jeunes filles élevées Librement.

bonne grâce à faire la scrupuleuse? Encore une i'<>i«>, Zima, prenez, lisez, et lisez loui : je n'en excepte pas même les discours <lu Bijou voyageur qu'on vous interprétera, sans qu'il en coûte à votre vertu ; pourvu que L'interprète ne ><>it ni votre directeur ni votre amant.

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