NAISSANCE DE M A X G O G U L
Hiaouf Zélés Tanzaï régnait depuis longtemps dans la grande Chéchianée; et ce prince voluptueux continuait d'en faire les délices. Acajou, roi de Minutie, avait eu le sort prédit par son père. Zulmis avait vécu. Le comte de... vivait encore. Splendide, Angola, Misapouf et quelques autres potentats des Indes et de l'Asie étaient morts subitement. Les peuples, las d'obéir à des souverains imbéciles, avaient secoué le joug de leur postérité; et les descendants de ces monarques malheureux erraient inconnus et presque ignorés dans les provinces de leurs empires. Le petits-fils de l'illustre Schéherazade s'était seul affermi sur le trône; et il était obéi dans le Mogol sous le nom de Schachbaam lorsque Mangogul (i) naquit dans le Congo. Le trépas de plusieurs souverains fut, comme on voit, l'époque funeste de sa naissance.
Erguebzed son père n'appela point les fées autour du berceau de son fils, parce qu'il avait remarqué que la plupart des princes de son temps, dont ces intelligences femelles
{i) Voir la clef à V Introduction.
10 L (Il S IU. DE DIDI Hu|
avaienl fait l'édVication, n'avaient été que des sots. Il se contenta de commander son horoscope à un certain Codindo,
personnage meilleur à peindre qu'à connaître.
Codindo était le chef du collège des ^.ruspices de Banza, anciennemenl la capitale de l'empire. Erguebzed lui faisait une grosse pension, et lui avait accordé, à lui et à ses descendants, en faveur du mérite de leur grand-oncle, ({ni était excellent cuisinier, un château magnifique sur les frontières du Congo. -Codindo était chargé d'observer le vol des oiseaux et l'état du ciel, et d'en faire son rapport à la cour; ce dont il s'acquittait assez mal. S'il est vrai qu'on avait à Banza les meilleures pièces de théâtre et les salle- de spectacles les plus laides qu'il y eût dans tonte l'Afrique, en revanche, on y avait le plus beau collège du monde et les plus mauvaises prédictions.
Codindo, informé de ce qu'on lui voulait au palais d'Erguebzcd, partit fort embarrassé de sa personne; car le pauvre homme ne savait non plus lire aux astres que vous et moi : on l'attendait avec impatience. Les principaux seigneurs de la cour s'étaient rendus dans l'appartement de la grande sultane. Les femmes, parées magnifiquement, environnaient le berceau de l'enfant. Les courtisans s'cinpivssaient à féliciter Erguebzed sur les grandes choses qu'il allait sans doute apprendre de son fils. Erguebzed était père, et il trouvait tout naturel qu'on distinguât dans les traits informes d'un enfant ce qu'il serait un jour. Enfin Codindo arriva, t Approchez, lui dit Erguebzed ; lorsque le ciel m'accorda le prince que vous voyez, je li^ prendre avec soin l'instant de sa naissanee. et l'on a du nous en instruire. Parlez sincèrement à votre maître, et annoncez-lui hardiment les destinées que le ciel réserve, à son fils.
— Très magnanime sultan, répondit Codindo. h1 prince, né de parents non moins illustres qu'heureux, ne peut en
avoir que de grandes et de fortunées : mais j'en imposerais à Votre Hautesse si je me parais devant elle d'une science que je n'ai point. Les astres se lèvent et se couchent pour moi comme pour les autres hommes; et je n'en suis pas plus éclairé sur l'avenir que le plus ignorant de vos sujets.
— Mais, reprit le sultan, n'étes-vous pas astrologue ? Magnanime prince, répondit Codindo, je n'ai point
cet honneur.
— Eh ! que diahle êtes-vous donc? lui répliqua le vieux, mais bouillant Erguebzed.
— Aruspice !
— Oh! parbleu, je n'imaginais pas que vous en eussiez eu la pensée. Croyez-moi, seigneur Codindo, laissez manger en repos vos poulets, et prononcez sur le sort de mon lits, comme vous fîtes dernièrement sur le rhume de la perruche de ma femme. »
\ l'instant Codindo. tira de sa poche une loupe, prit l'oreille gauche de l'enfant, frotta ses yeux, tourna et retourna ses besicles, lorgna celle oreille, en fit autant du côté droit, cl prononça que le règne du jeune prince sérail heureux s'il était long.
« Je a dus entends, reprit Erguebzed : mou fils exécutera les plus belles choses du monde, s'il en a le temps. Mais, morbleu, ce que je veux qu'on me dise, c'est s'il en aura te temps. Que m'importe à moi, lorsqu'il scia mort, qu'il cul été le plus grand prince du monde s'il eût accu.1 Je vous appelle pour avoir l'horoscope de mon lits, cl vous me faites son oraison funèbre. »
Codindo répondil au prince qu'il était fâché de n'en pas savoir davantage ; mais qu'il suppliait Sa Hautesse de considérer (pic c'en était bien assez pour le peu (le temps qu'il était devin. En effet, le moment d'auparavant qu'étail Codindo ?
12 L ŒUVRE DE DIDER01
Cil ^PITRE II
i ni CATION DE M LNGOGUL
Je passerai légèrement sur les premières années de Mangogul. L'enfance des princes esl la même que celle des autres hommes, à cela près qu'il est donné aux princes de dire une infinité de jolies choses axant que de savoir parler. Aussi le fils d'Erguebzed avait à peine quatre ans, qu'il avait fourni la matière d'un Mangogulana. Erguebzed, qui était homme de sens et qui ne voulait pas que l'éducation de son fils fût aussi négligée que la sienne l'avait été, appela de bonne heure auprès de lui, et retint à sa cour, par des pensions considérables, ce qu'il y avait de grands hommes en tout genre dans le Congo ; peintres, philosophes, poètes, musiciens, architectes, maîtres de danse de mathématiques, d'histoire, maîtres en fait d'armes, etc. Grâce aux heureuses dispositions de Mangogul et au\ leçons continuelles de ses maîtres, il n'ignora rien de ce qu'un jeune prince a coutume d'apprendre dans les quinze premières années de sa vie, et sut, à l'âge de vingt ans, boire, manger et dormir aussi parfaitement qu'aucun potentat de son âge.
Erguebzed, à qui le poids des années commençait à faire sentir celui de la couronne, las de tenir les rênes de rempire, effrayé des troubles qui le menaçaient, plein de confiance dans les qualités supérieures de Mangogul, et pri :ssé par des sentiments de religion, pronostics certains de la mort prochaine, ou de l'imbécillité des grands, descendit du trône pour y placer son lils ; et ce bon prince crut devoir
LES BIJOUX INDISCRETS l3
expier dans la retraite les crimes de l'administration la pins juste dont il fût mémoire dans les annales du Congo.
Ce fut donc l'an du monde i,5oo,ooo,oo3, 200,001, de l'empire du Congo le 3,900,000,700,03, que commença le règne de Mangogul, le i,234,5oo de sa race en ligne directe. Des conférences fréquentes avec ses ministres, des guerres à soutenir, et le maniement des affaires l'instruisirent en fort peu de temps de ce qui lui restait à savoir au sortir des mains de ses pédagogues, et c'était quelque chose.
Cependant Mangogul acquit en moins de dix années la réputation de grand homme. Il gagna des balailles, força des villes, agrandit son empire, pacifia ses provinces, répara le désordre de ses finances, fil refleurir les sciences et les arts, éleva des édifices, s'immortalisa par d'utiles établissements, raffermit et corrigea la législation, institua même des académies ; et, ce que son université ne put jamais comprendre, il acheva tout cela sans savoir un seul mot de lalin.
Mangogul ne fut pas moins aimable dans son sérail que grand sur le trône. 11 ne s'avisa point de régler sa conduite sur les usages ridicules de son pays. Il brisa les portes du palais habité par ses femmes; il en chassa ces gardes injurieux de leur vertu ; il s'en fia prudemment à elles-mêmes de leur fidélité : ou entrait aussi librement dans leurs appartements que dans aucun couvent de chanoinesses de Flandres, el on y élail sans doute' aussi sage. Le bon sultan que ce fut! il n'eut jamais de pareil (pie dans quelques romans français. Il était doux, affable, enjoué, galant, dune figure charmante, aimant les plaisirs, fait pour eux, et renfermant dans sa tête plus d'esprit qu'il n'y en avait eu dans celle <l<- tous ses prédécesseurs ensemble.
On juge bien qu'avec un si rare mérite, beaucoup de femmes aspirèrent à sa conquête : quelques-unes réussirent.
l4 l «l i \ KE l>K DIDIROl
Celles (jui manquèrent son coeur tâchèrent de s'en consoler avec les grands de sa cour. La jeune Mirzoza fut du nombre des premières. .J<' ae m'amuserai point à détailler
les qualités et Les charmes de Mirzoza ; l'ouvrage s< rait sans fin, et je veux que celte histoire en ait une.