‹ L'Œuvre de DiderotChapitre 13 sur 65 · SIXIÈME ESSAI DE L'ANNEAU DE L'OPÉRA DE BANZA · texte numérisé non relu

SIXIÈME ESSAI DE L'ANNEAU DE L'OPÉRA DE BANZA

De tous les spectacles de Banza, il n'y avait que l'Opéra qui se soutînt. Utmiutsol et Uremifasolasiututut, musiciens célèbres, dont l'un commençait à vieillir et l'autre ne faisait que de naître, occupaient alternativement la scène lyrique. Ces deux auteurs originaux avaient chacun leurs partisans : les ignorants et les barbons tenaient tous pour Utmiutsol ; la jeunesse et les virtuoses étaient pour Uremifasolasiututut ; et les gens dégoût, tant jeunes que barbons, faisaient grand cas de tous les deux.

Uremifasolasiututut, disaient ces derniers, est excellent lorsqu'il est bon ; mais il dort de temps en temps : et à qui cela n'arrive-t-il pas? Utmiutsol est plus soutenu, plus égal : il est rempli de beautés ; cependant il n'en a point dont on ne trouve des exemples, et même plus frappants, dans son rival, en qui l'on remarque des traits qui lui sont propres et qu'on ne rencontre que dans ses ouvrages. Le vieux Utmiutsol est simple, naturel, uni, trop uni quelquefois, et c'est sa faute. Le jeune Uremifasolasiututut est singulier, brillant, composé, savant, trop savant quelquefois : mais c'est peut-être la faute de son auditeur; l'un n'a qu'une ouverture, belle à la vérité, mais répétée à la tête de toutes ses pièces ; l'autre a fait autant d'ouvertures que de pièces ; et toutes passent pour des chefs-d'œuvre1. La nature conduisait Utmiutsol dans Les voies de la mélodie; l'étude et l'expérience ont découvert à Uremifasolasiututut les sources do l'harmonie. Qui sut déclamer, et qui récitera jamais comme l'ancien ? qui nous fera des ariettes légères,

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des airs voluptueux et des symphonies de caractère comme le moderne!1 I tmiutsol a seul entendu le dialogue. Avanl Uremifasolasiututut, personne n'avait distingué les nuances délicates qui séparent le tendre du voluptueux, Le voluptueux du passionné, le passionné du lascif : quelques partisans de ce dernier prétendent même que si le dialogue d'Utmiutsol est supérieur au sien, c'est moins à l'inégalité de leurs talents qu'il faut s'en prendre qu'à la différence des poètes qu'ils ont employés... « Lise/, lisez, s'écrient-ils, la scène de Dardanus, et vous serez convaincu que si l'on donne de bonnes paroles à Uremifasolasiututut, les scènes charmantes d'Utmiutsol renaîtront. » Quoi qu'il en soit, de mon temps, toute la ville courait aux tragédies de celui-ci, et l'on s'étouffait aux ballets de celui-là.

On donnait alors à Banza un excellent ouvrage d'Uremifasolasiututut, qu'on n'aurait jamais représenté qu'en bonnet de nuit, si la sultane favorite n'eût eut la curiosité de le voir : encore l'indisposition périodique des bijoux favorisat-elle la jalousie des petits violons et lit-elle manquer l'actrice principale. Celle qui la doublait avait la voix moins belle; mais comme elle dédommageait par son jeu, rien n'empêcha le sultan et la favorite d'honorer ce spectacle en leur présence.

Mirzoza était arrivée ; Mangogul arrive ; la toile se lève : on commence. Tout allait à merveille; la Chevalier avait fait oublier la Le Maure, et l'on en était au quatrième acte, lorsque le sultan s'avisa, dans le milieu d'un chœur qui durait trop à son gré et qui avait fait déjà bailler deux fois la favorite, de tourner sa bague sur toutes les chanteuses. On ne vit jamais sur la scène un tableau d'un comique plus singulier. Trente filles restèrent muettes tout à coup : elles ouvraient de grandes bouches et gardaient les attitudes théâtrales qu'elles a^ aient auparavant. Cependant Leurs

LES BIJOUX INDISCRETS 5l

bijoux s'égosillaient à force de chanter, celui-ci un pontneuf, celui-là un vaudeville polisson, un autre une parodie fort indécente, et tous des extravagances relatives à leurs caractères. On entendait, d'un côté: oh ! vraiment ma commère, oui; de l'autre, quoi, douze fois / ici, qui me baise? est-ce Biaise? là, rien, père Cyprien, ne vous retient. Tous, enfin se montèrent sur un ton si haut, si baroque et si fou, qu'ils formèrent le chœur le plus extraordinaire, le plus bruyant et le plus ridicule qu'on eût entendu devant et

depuis celui des no d on (Le manuscrit s'est

trouvé corrompu dans cet endroit.)

Cependant l'orchestre allait toujours son train, et les ris du parterre, de l'amphithéâtre et des loges se joignirent au bruit des instruments et aux chants des bijoux pour combler la cacophonie.

Quelques-unes des actrices, craignant que leurs bijoux, las de fredonner des bêtises, ne prissent le parti d'en dire, se jetèrent dans les coulisses; mais en furent quittes pour la peur. Mangogul, persuadé que le public n'en apprendrait rien de nouveau, retourna sa bague. Aussitôt les bijoux se turent, les ris cessèrent, le spectacle se calma, la pièce reprit et s'acheva paisiblement. La toile tomba ; la sultane et le sultan disparurent ; et les bijoux de nos actrices se rendirent où ils étaient attendus pour s'occuper à autre chose qu'à chanter.

Cette aventure fit grand bruit. Les hommes en riaient, les femmes s'en alarmaient, les bonzes s'en scandalisaient et la tête en lournait aux académiciens. Mais qu'en disait Orcolome ? Orcotomc triomphait. Il avait annoncé dans un de ses mémoires que les bijoux chanteraient infailliblement; ils venaient de chanter, et ce phénomène, qui déroutait ses confrères, était un nouveau trait de lumière pour lui et ach» \ait de confirmer son système.

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C1IAPITIŒ XIV

EXPERIENCES D ORCOTOME

C'était le quinze de la lune de... qu'Orcotomc avait lu son mémoire à l'académie et communiqué ses idées sur le caquel des bijoux. Comme il y annonçait de la manière la pins assurée des expériences infaillibles, répétées plusieurs fois et toujours avec succès, le grand nombre en fut ébloui. Le public conserva quelque temps les impressions favorables qu'il avait reçues, et Orcotome passa pendant six semaines entières pour avoir fait d'assez belles découvertes.

Il n'était question, pour achever son triomphe, que de répéter en présence de l'académie les fameuses expériences qu'il avait tant prônées. L'assemblée convoquée à ce sujet fut des plus brillantes. Les ministres s'y rendirent : le sultan même ne dédaigna pas de s'y trouver; mais il garda l'invisible.

Comme Mangogul était grand faiseur de monologues, et que la futilité des conversations de son temps l'avait entiché de l'habitude du soliloque : « Il faut, disait-il en lui-même, qu'Orcotome soit un fieffé charlatan, ou le génie, mon protecteur, un grand sot. Si l'académicien, qui n'est assurément pas un sorcier, peut rendre la parole à des bijoux morts, le génie qui me protège avait grand tort de faire un pacte et de donner son âme au diable pour la communiquer à des bijoux pleins de vie. »

Mangogul s'embarrassait dans ses réflexions lorsqu'il se trouva dans le milieu de son académie. Orcotome eut, comme on le voit, pour spectateurs tout ce qu'il y avait à Banza de gens éclairés sur la matière des bijoux. Pour être

content de son auditoire, il ne lui manqua que de le contenter : mais le succès de ses expériences fut des plus malheureux. Orcotome prenait un bijou, y appliquait la bouche, soufflait à perte d'haleine, le quittait, le reprenait, en essayait un autre, car il en avait apporté de tout âge, de toute grandeur, de tout état, de toute couleur; mais il avait beau souffler, on n'entendait que des sons inarticulés et fort différents de ceux qu'il promettait.

Il se fît alors un murmure qui le déconcerta pour un moment, mais il se remit et allégua que de pareilles expériences ne se faisaient pas aisément devant un si grand nombre de personnes ; et il avait raison.

Mangogul, indigné, se leva, partit, et reparut en un clin d'œil chez la sultane favorite.

« Eh bien ! prince, lui dit-elle en l'apercevant, qui l'emporte de vous ou d'Orcotome ? car ses bijoux ont fait merveilles, il n'en faut pas douter. »

Le sultan fit quelques tours de long en large, sans lui répondre.

a Mais, reprit la favorite, Votre Ilautesse me paraît mécontente.

— Ah ! madame, répliqua le sultan, la hardiesse de cet Orcotome est incomparable. Qu'on ne parle plus... Que direz-vous, races futures, lorsque vous apprendrez que le grand Mangogul faisait cent mille écus de pension à de pareils gens, tandis que de braves officiers qui avaient arrosé de leur sang les lauriers qui lui ceignaient le front, en étaient réduits à quatre cents livres de rente? Ah! ventrebleu, j'enrage ! J'ai pris de l'humeur pour un mois.

Eu cel endroit, Mangogul se tut et continua de se promener dans l'appartement de la favorite. Il avait la telc baissée; il allait, venait, s'arrêtait et frappait de temps en temps du pied. Il s'assit un instant, se leva brusquement,

prit congé de Mirzoza, oublia de la baiser, et se retira dans son appartement.

L'auteur africain qui s'est immortalisé par l'histoire des hauts et merveilleux faits d'Erguebzed et de Mangogul continue en ces termes :

A la mauvaise humeur de Mangogul, ou crut qu'il allait bannir tous les savants de son royaume. Point du tout. Le lendemain il se leva gai, fit une course de bague dans la matinée, soupa le soir avec ses favoris et la Mirzoza sous une magnifique tente dressée dans les jardins du sérail, et ne parut jamais moins occupé d'affaires d'État.

Les esprits chagrins, les frondeurs du Congo et les nouvellistes de Banza ne manquèrent pas de reprendre cette conduite. Et que ne reprennent pas ces gens-là? « Est-ce là, disaient-ils dans les promenades et les cafés, est-ce là gouverner un État ! avoir la lance au poing tout le jour, et passer les nuits à table !

— Ah ! si j'étais sultan », s'écriait un petit sénateur ruiné par le jeu, séparé d'avec sa femme, et dont les enfants avaient la plus mauvaise éducation du monde : « si j'étais sultan, je rendrais le Congo bien autrement florissant. Je voudrais être la terreur de mes ennemis et l'amour de mes sujets. En moins de six mois, je remettrais en vigueur la police, les lois, l'art militaire et la marine. J'aurais cent vaisseaux de haut bord. Nos landes seraient bientôt défrichées, et nos chemins réparés. J'abolirais ou du moins je diminuerais de moitié les impôts. Pour les pensions, messieurs les beaux esprits, vous n'en tâteriez, ma foi, que d'une dent. De bons officiers, Pongo Sabiam ! de bons officiers, de vieux soldats, des magistrats comme nous autres, qui consacrons nos travaux et nos veilles à rendre aux peuples la justice : voilà les hommes sur qui je répandrais mes bienfaits.;

— Ne vous souvient-il plus, messieurs, ajoutait d'un ton capable un vieux politique édenté, en cheveux plats, en pourpoint percé par le coude, et en manchettes déchirées, de notre grand empereur Abdelmalec, de la dynastie des Abyssins, qui régnait il y a deux mille trois cent octante et cinq ans? Ne vous souvient-il plus comme quoi il fit empaler deux astronomes, pour s'être mécomptes de trois minutes dans la prédiction d'une éclipse, et disséquer son chirurgien et son premier médecin, pour lui avoir ordonné de la manne à contre-temps?

— Et puis je vous demande, continuait un autre, à quoi bon tous ces bramines oisifs, cette vermine qu'on engraisse de notre sang? Les richesses immenses dont ils regorgent ne conviendraient-elles pas mieux à d'honnêtes gens comme nous? »

On entendait d'un autre côté : « Connaissait-on, il y a quarante ans, la nouvelle cuisine et les liqueurs de Lorraine? On s'est précipité clans un luxe qui annonce la destruction prochaine de l'empire, suite nécessaire du mépris des Pagodes et de la dissolution des mœurs. Dans le temps qu'on ne mangeait à la table du grand Kanoglou que des grosses viandes, et que l'on n'y buvait que du sorbet, quel cas aurait-on fait des découpures, des vernis de Martin et de la musique de Rameau? Les filles d'opéra n'étaient pas plus inhumaines que de nos jours ; mais on les avait à bien meilleur prix. Le prince, voyez-vous, gale bien des choses. Ah ! si j'étais sultan!

— Si tu étais sultan, répondit vivement un vieux militaire qui élait échappé aux dangers de la bataille de Fontenoy, et qui avait perdu un bras à côté de son prince à la journée de Lnw felt, tu ferais plus de sottises encore que tu nVn débites. Ehî mon ami, tu ne peux modérer ta langue, et tu veux régÎTUn empire! Tu n'as pas l'esprit de gouver-

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