‹ L'Œuvre de DiderotChapitre 4 sur 65 · ÉVOCATION DU GÉNIE · texte numérisé non relu

ÉVOCATION DU GÉNIE

Le génie Cucufa esl un x ieil hypocondriaque, qui craignant que lés embarras du monde et le commerce des autres génies ne lissent obstacle à son salut, s'est réfugié dans le vide, pour s'occuper tout à son aise des perfections

infinies do la grande Pagode, se pincer, s'égratigner, se faire des niches, s'ennuyer, enrager et crever de faim. Là, il est couché sur une natte, le corps cousu dans un sac, les flancs serrés d'une corde, les bras croisés sur la poitrine, et la tête enfoncée dans un capuchon, qui ne laisse sortir que l'extrémité de sa barbe, il dort; mais on croirait qu'il contemple. Il n'a pour toute compagnie qu'un hibou qui sommeille à ses pieds, quelques rats qui rongent sa natte, et des chauves-souris qui voltigent autour de sa tête : on l'évoque en récitant au son d'une cloche le premier verset de l'office nocturne des bramines ; alors il relève son capuce, frotte ses yeux, chausse ses sandales, et part. Figurez-vous un vieux camaldule porté dans les airs par deux gros chals-huants qu'il tiendrait par les pattes : ce fut dans cet équipage que Cucufa apparut au sultan !

« Que la bénédiction de Brama soit céans, dit-il en s'abattant.

— Amen, répondit le prince.

— Que voulez-vous, mon fils?

— Une chose fort simple, dit Mângogul, me procurer quelques plaisirs aux dépens des femmes de ma cour.

— Eh! mon fils, répliqua Cucufa, vous avez à vous seul plus d'appétit que tout un couvent de bramines. Que prétendez-vous faire de ce troupeau de folles?

— Savoir d'elles les aventures qu'elles ont ou qu'elles ont eues ; et puis c'est tout.

— Mais cela esl impossible, dit le génie; vouloir que des femmes \<>us confessent leurs aventures, cela n'a jamais été et ne sera jamais.

— Il faul pourtant que ce soit », ajouta le sultan.

\ ces mois, le génie se grattant l'oreille et peignant par distraction sa longue barbe avec ses doigts, se mil à rêver : sa méditation fut courte.

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« Mon li!>, dit-il à MaDgogul, je vous aime; vous serei satisfait. »

A l'instanl il plongea sa main droite dans une poche profonde, pratiquée sous son aisselle, au côté gauche de sa robe, et en retira avec des images, des grains bénits, de petites pagodes de plomb, des bonbons moisis, un anneau d'argent, que Mangogul prit d'abord pour une bague de sainl Hubert.

« Vous voyez bien cet anneau, dit-il au sultan; mettez-le à votre doigt, mon fils. Toutes les femmes sur Lesquelles aous en tournerez le chaton, raconteront leurs inli-ign voix haute, claire et intelligible : mais n'allez pas croire au moins que c'est par la bouche qu'elles parleront.

— Et par où, ventre-saint-gris! s'écria Mangogul, parleront-elles donc?

— Par la partie la plus franche qui soit en elles, et la mieux instruite des choses que vous désirez savoir, di Cucufa ; par leurs bijoux.

— Par leurs bijoux ! reprit le sultan, en s' éclatant de rire : en voilà bien d'une autre. Des bijoux parlants ! cela est d'une extravagance inouïe.

— Mon fils, dit le génie, j'ai bien l'ail d'autres prodiges en faveur de votre grand-père; comptez donc sur ma parole. Allez, et que Brama vous bénisse. Faites un bon usage de votre secret, et songez qu'il est des curio>ilés mal placées.

Cela dit, le cafard, hochant de la tête, se rall'nbla de son capuchon, reprit ses chats-huants par les pattes et disparut dans les airs.

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