‹ L'Œuvre de DiderotChapitre 5 sur 65 · DANGEREUSES TENTATIONS DE MANGOG1 L · texte numérisé non relu

DANGEREUSES TENTATIONS DE MANGOG1 L

A peine Mangogul fut-il en possession de l'anneau mystérieux de Cucufa, qu'il fut tenté iYvn faire le premier essai

sur la favorite. J'ai oublié de dire qu'outre la vertu de faire parler les bijoux des femmes sur lesquelles on en tournait le chaton, il avait encore celle de rendre invisible la personne qui le portait au petit doigt. Ainsi Mangogul pouvait se transporter en un clin d'œil en cent endroits où il n'était poinl attendu, et voir de ses yeux bien des choses qui se passe ni ordinairement sans témoin; il n'avait qu'à mettre sa bague, et dire : « Je veux être là » ; à l'instant il y était. Le \oilà donc chez Mirzoza.

Mirzoza, qui n'attendait plus le sultan, s'était fait mettre au lit. Mangogul s'approcha doucement de son oreiller et s'aperçut, à la lueur d'une bougie de nuit, qu'elle était assoupie, a Bon, dit-il, elle dort : changeons vile l'anneau de doigt, reprenons notre forme, tournons le chaton sur cette belle dormeuse, et réveillons un peu son bijou... Mais qu'est-ce qui m'arrête P. .. je tremble... se pourrait-il que Mirzoza... non, cela n'est pas possible ; Mirzoza m'est fidèle. Éloignez-vous, soupçons injurieux, je n ! veux poinl, je ne. dois point vous écouter. » Il dit et porta ses doigls sur l'anneau; mais les en écartant aussi promptemenl que s'il eût été de feu, il s'écria en lui-même : « Que fais-je, malheureux! je brave les conseils de Cucufa. Pour satisfaire une sotte curiosité, je vais m'exposer à perdre ma maîtresse et la vie... Si son bijou s'avisait d'extravaguer, je ne la verrais plus, et j'en mourrais de douleur. Et qui sait Qe qu'un bijou peut avoir dans l'âme? » L'agitation de Mangogul ne lui permettait guère de s'observer : il prononça ces dernières paroles un peu haut, et la l'a\orite

s'éveilla...

\li ! prince, lui dit-elle, moins surprise (pie charmée de sa présence, vous voilà ! pourquoi ne vous a-t-on point annoncé ? Est-ce à nous d'attendre mon réveil ? »

Mangogul répondit à la favorite, en lui communiquant le

succès de L'entrevue de Cucufa, lui montra L'anneau qu'il en avait reçu, et oe lui cacha rien de ><•> propriétés.

u Ali! quel secret diabolique vous a-t-il donné là? s'écria Mirzoza. Mais, prince, comptez-vous eu faire quelque usage?

— Gomment, ventrebleu ! dit le sultan, si j'en veui faire usage ? Je commence par vous, si vous me raisonnez. »

La favorite, à ces terribles mots, pâlit, trembla, se remit, et conjura le sultan, par Brama et par toutes les Pagodesdes Indes et du Congo, de ne point éprouver sur elle un secret qui marquait peu de confiance en sa fidélité.

« Si j'ai toujours été sage, continua-t-elle, mon bijou ne dira mot, et vous m'aurez fait une injure que je ne vous pardonnerai jamais : s'il vient à parler, je perdrai votre estime et votre cœur, et vous en serez au désespoir. Jusqu'à présent vous vous êtes, ce me semble, assez bien trouvé de notre liaison; pourquoi s'exposer à la rompre? Prime, croyez-moi, profitez des avis du génie; il a de l'expérience, et les avis de génies sont toujours bons à suivre.

— C'est ce que je me disais à moi-même, lui répondit Mangogul, quand vous vous êtes éveillée : cependant si vous eussiez dormi deux minutes de plus, je ne sais ce qui en serait arrivé.

— Ce qui en serait arrivé, dit Mirzoza, c'est que mon bijou ne vous aurait rien appris, et que m tus m'auriez perdue pour toujours.

— Cela peut être, reprit Mangogul; mais à présent que je vois tout le danger que j'ai couru, je vous jure, par la Pagode éternelle, que vous serez, exceptée du nombre de (elles sur lesquelles je tournerai ma bague. »

Mirzoza prit alors un air assuré, et se mil à plaisanter d'avance aux dépens des bijoux que le prince allait mettre à la question.

u Le bijou de Cydalise, disait-elle, a bien des eboses à

raconter; et s'il est aussi indiscret que sa maîtresse, il ne s'en fera guère prier. Celui d'Haria n'est plus de ce monde; et Votre Hautesse n'en apprendra que des contes de ma grand'mère. Pour celui de Glaucé, je le crois bon à consulter : elle est coquette et jolie.

Et c'est justement par cette raison, répliqua le sultan, que son bijou sera muet.

— Adressez-vous donc, repartit la sultane, à celui de Phédime; elle est galante et laide.

- Oui, continua le sultan; et si laide, qu'il faut être aussi méchante que vous pour l'accuser d'être galante. Phédime est sage ; c'est moi qui vous le dis, et qui en sais quelque chose.

— Sage tant qu'il vous plaira, reprit la favorite; mais elle a de certains yeux gris qui disent le contraire.

- Ses yeux en ont menti, répondit brusquement le sultan ; vous m'impatientez avec votre Phédime : ne diraiton pas qu'il n'y ait que ce bijou à questionner ?

— Mais peut-on, sans offenser Votre Hautesse, ajouta Mirzoza, lui demander quel est celui qu'elle honorera de son choix ?

— Nous verrons tantôt, dit Mangogul, au cercle de la Manimonbanda (c'est ainsi qu'on appelle dans le Congo la grande sultane). Nous n'en manquerons pas si tôt, et Lorsque nous serons ennuyés des bijoux de ma cour, nous pourrons faire un tour à Banza : peut-être trouverons-nous ceux des bourgeoises plus raisonnables que ceux des duchesses.

— Prince, dit Mirzoza, je connais un peu les premières, et je peux vous assurer qu'elles ne sont que plus circonspectes.

— Bientôt nous en saurons des nouvelles : mais je ne peux m'empêcher de rire, continua Mangogul, quand je me

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figure l'embarras et la surprise de ces femmes au \ premiers mots de leurs bijoux; ah ! ah ! ah ! Songez, délices de mon cœur, que je vous attendrai chez la grande sultane, et que je ne ferai point usage de mon anneau que vous n'y soyez.

— Prince, au moins, dit Mir/.o/.a, je compte sur la parole que vous m'avez donnée. »

Mangogul sourit de ses alarmes, lui réitéra ses promesses, y joignit quelques caresses, et se retira.

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