LES AUTELS
Il y avait pour le lendemain un petit souper chez Mirzoza. Les personnes nommées s'assemblèrent de bonne heure dans son appartement. Avant le prodige de la veille, on s'y rendait par goût; ce soir, ou n'y vint que par bienséance : toutes les femmes eurent un air contraint et ne parlèrent qu'en monosyllabes; elles étaient aux aguets et s'attendaient à tout moment que ([inique bijou se mêlerait de la conversa lion. Malgré la démangeaison qu'elles avaient de mettre sur le tapis la mésaventure d'Alcine, aucune n'osa prendre sur soi d'en entamer le propos ; ce n'est pas qu'on fût retenu par sa présence; quoique comprise dans la liste du souper, elle ne parut point; on devina qu'elle avait la migraine. Cependant, soit qu'on redoutai moins le danger, parce que de toute la journée on n'avait entendu parler que des bouches, soit qu'on feignît de s'enhardir, la conversai ion, qui languissait, s'anima; les femmes les pins suspectes composèrent leur maintien, jouèrenl l'assurance; et Mirzoza demanda an courtisan Xégris s'il n'y axait rien d'intéressant.
(( Madame, répondit Zégris, <>n unis av ai I l'ail pari du prochain mariage de l'aga Chazmir avec la jeune Sibérine; j<- voug annonce (pic loni es! rompu.
A quel propos? interrompit la favorite.
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- A propos d'une voix étrange, continua Zégris, que Ghazour dit avoir entendue à la toilette de sa princesse; depuis hier, la cour du sultan es1 pleine de gens qui vont prêtanl l'oreille, dans l'espérance de surprendre, je ne sais comment, des aveux qu'assurément on n'a nulle envie de leur faire.
— Mais cela est fou, répliqua la favorite : le malheur d'Alcine, si c'en est un, n'est rien moins qu'avéré; on n'a point encore approfondi...
— Madame, interrompit Zelmaïde, je l'ai entendu très distinctement ; elle a parlé sans ouvrir la bouche; les faits ont été bien articulés, et il n'était pas trop difficile de deviner d'où partait ce son extraordinaire. Je vous avoue que j'en serais morte à sa place.
— Morte ! reprit Zégris ; on survit à d'autres accidents.
— Comment, s'écria Zelmaïde, en est-il un plus terrible que l'indiscrétion d'un bijou? il n'y a donc plus de milieu. Il faut ou renoncer à la galanterie, ou se résoudre à passer pour galante.
— En effet, dit Mirzoza, l'alternative est cruelle.
— Non, madame, non, reprit une autre; vous verrez (pie les femmes prendront leur parti. On laissera parler les bijoux tant qu'ils voudront, et l'on ira son train, sans ^"embarrasser du qu'en dira-t-on. Et qu'importe, après tout, qui1 ce soit te bijou d'une femme ou son amant qui soit indiscret? en sait-on moins les choses?
Tout bien considéré, continua une troisième, si les aventures d'une femme doivent être divulguées, il vaut mieux que ce soit par son bijou que par son amant.
— L'idée est singulière, dit la favorite...
— Et M'aie, reprit celle qui l'avait hasardée; car prenez garde que pour l'ordinaire un amant est mécontent, avant que de devenir indiscret, et dès lors tenté de se venger en
outrant les choses : au lieu qu'un bijou parle sans passion, et n'ajoute rien à la vérité.
— Pour moi, reprit Zelmaïdc, je ne suis point de cet avis; c'est moins ici l'importance des dépositions qui perd le coupable, que la force du témoignage. Un amant qui déshonore par ses discours l'autel sur lequel il a sacrifié est une espèce d'impie qui ne mérite aucune croyance : mais si l'autel élève la voix, que répondre?
— Que l'autel ne sait ce qu'il dit », répliqua la seconde. Monima rompit le silence qu'elle avait gardé jusque-là
pour dire d'un ton traîné et d'un air nonchalant : « Ali ! que mon autel, puisque autel il y a, parle ou se taise, je ne crains rien de ses discours. »
Mangogul entrait à l'instant, et les dernières paroles de Monima ne lui échappèrent point. Il tourna sa bague sur elle, et l'on entendit son bijou s'écrier : « N'en croyez rien; elle ment. » Ses voisines, s'entre-regardant, se demandèrent à qui appartenait le bijou qui venait de répondre.
a Ce n'est pas le mien, dit Zelmaïdc.
— Ni le mien, dit une autre.
— Ni le mien, dit Monima.
— Ni le mien », dit le sultan.
Chacune, et la favorite comme les autres, se tint sur la négative.
Le sultan, profitant de cette incertitude et s'adressant aux dames : « Vous avez donc des autels? leur dit-il; eh bien ! comment sont-ils fêtés? » Tout en parlant, il tourna successivement, mais avec promptitude, sa bague sur toutes les femmes, à l'exception de Mirzoza; et chaque bijou répondant à son tour, on entendit sur différents tons : « Je suis fréquenté, délabré, délaissé, parfumé, fatigué, mal servi, ennuyé, etc. » Tous dirent leur mol, mais si brusquement, qu'on n'en put faire au juste l'application. Leur jargon, tan-
l'œuvre de dideroi
toi sourd cl tantôl glapissant, accompagné des éclats de rire de Mangogul el de ses courtisans, iil un bruit d'une espèce nouvelle. Les femmes convinrent, avec tin air très sérieux, que cela était forl plaisant. « Comment, dit le sultan; mais nous sommes trop heureux que les bijoux veuillenl bieD parler notre langue et faire la moitié des frais de la conversation. La société jie peut que gagner infiniment à cette duplication d'organes. Nous parlerons aussi peut-être, nous autres hommes, par ailleurs que parla bouche. Quesait-on? ce qui s'accorde si bien avec les bijoux pourrai! être de-ti m'aies interroger et à leur répondre : cependant mon anatomisle pense autrement. »