‹ L'Œuvre de DiderotChapitre 8 sur 65 · LE PETIT SOUPER · texte numérisé non relu

LE PETIT SOUPER

On servit, on soupa, on s'amusa d'abord aux dépens de Monima : toutes les femmes accusaient unanimement son bijou d'avoir parlé le premier; et elle aurait succombé sous cette ligue si le sultan n'eût pris sa défense.

« Je ne prétends point, disait-il, que Monima soit moins galante que Zelmaïde, mais je crois son bijou plus discret. D'ailleurs, lorsque la bouche et le bijou d'une femme se contredisent, lequel croire.1

— Seigneur, répondit un courtisan, j'ignore ce que les bijoux diront par la suite; mais jusqu'à présent ils ne se sont expliqués que sur un chapitre qui Leur est très familier. Tant qu'ils auront la prudence de ne parler que de ce qu'ils entendent, je les croirai comme des oracle-.

— On pourrait, dit Mirzoza, en consulter de plus sûrs.

LES BIJOUX INDISCRETS 3l

— Madame, reprit Mangogul, quel intérêt auraient ceuxci de déguiser la vérité? Il n'y aurait qu'une chimère d'honneur qui pût les y porter; mais un bijou n'a point de ces chimères : ce n'est point là le lieu des préjugés.

— Une chimère d'honneur! dit Mirzoza ; des préjugés ! si Votre Hautesse était exposée aux mêmes inconvénients que nous, elle sentirait que ce qui intéresse la vertu n'est rien moins que chimérique. »

Toutes les dames, enhardies par la réponse de la sultane, soutinrent qu'il était superflu de les mettre à de certaines épreuves; et Mangogul qu'au moins ces épreuves étaient presque toujours dangereuses*

Ces propos conduisirent au vin de Champagne; on s'y livra, on se mit en pointe, et les bijoux s'échauffèrent : c'était l'instant où Mangogul s'était proposé de recommencer ses malices. Il tourna sa bague sur une jeune femme fort enjouée, assise assez proche de lui et placée en face de son é|)oii\. et l'on entendit s'élever de dessous la table un bruit plaintif, une voix faible et languissante, qui disait :

« Ah ! que je suis harassé, je n'en puis plus, je suis sur

le> dents.

— Comment, de par la Pagode Pongo Sabiam, s'écria Hussein), le bijou de ma femme parle; et que peut-il dire?

— Nous allons entendre, répondil le sultan...

— Prince, vous me permettrez de n'être pas du nombre de ses auditeurs, répliqua Ilusseim ; et s'il lui échappait quelques ^ollises, Votre Hautesse pense-l-elle...

— Je pense que aoiis èles Cou, répondit le su 1 1 ail , de M>US

alarmer pour le caquet d'un bijou: ne sait-on pas une bonne partie de ce qu'il pourra dire, el ne devine- fc-ou pas le reste ? Asseyez-vous donc, et tâchez de vous amuser. »

Hussein] s'assit, el Le bijou de sa femme se mit à jaser

Comme une pie.

« Aurai-je toujours ce grand Mandrin deValanto? s'écriat— il, j'en ai vu qui finissaient, mais celui-ci... »

A ces mois, Husseim se l<'\a comme un furieux, se saisi! d'un couteau, s'élança à l'autre bord de la laide, cl perçail le soin de sa femme si ses voisins ne l'eussenl retenu.

a Husseim, lui dil le sultan, \otis faites trop de bruit ; on n'entend rien. Ne dirait-on pas que le bijou de votre femme soit le seul qui n'ait pas le sens commun;1 El où en seraient ces dames si leurs maris étaient de votre humeur? Comment, vous voilà désespéré pour une misérable petite aventure d'un Valanto qui ne finissait pas ! Remettez-vous à \ i >tre place, prenez votre parti en galant homme, songez à vous observer et à ne pas manquer une seconde fois à un prince qui vous admet à ses plaisirs. »

Tandis qu'Husseim, dissimulant sa rage, s'appuyait sur le dos d'une chaise, les yeux fermés et la main appliquée sur le front, le sultan tournait subitement son anneau, et le bijou continuait : « Je m'accommoderais assez du jeune page Valanto, mais je ne sais quand il commencera. En attendant que l'un commence et que l'autre finisse, je prends patience avec le bramine Egon. Il est hideux, il faut en convenir, mais son talent est de finir et de recommencer. Oli ! qu'un bramine est un grand homme ! »

Le bijou en était à celle exclamation, lorsque Husseim rougit de s'affliger pour une femme qui n'en Aalait pas la peine, et se mit à rire comme le reste de la compagnie; mais il la gardait bonne à son épouse. Le souper fini, chacun reprit la route de son hôtel, excepté Husseim, qui conduisit sa femme dans une maison de filles voilées, et l'y enferma. Mangogul, instruit de sa disgrâce, la visita. Il trouva toute la maison occupée à la consoler, mais plus encore à lui tirer le sujet de son exil.

« C'est pour une vétille, leur disait-elle, que je suis ici.

Hier, à souper chez le sultan, on avait fouetté le Champagne, sablé le tokai ; on ne savait plus guère ce qu'on disait, lorsque mon bijou s'est avisé de babiller. Je ne sais quels ont été ses propos ; mais mon mari en a pris de l'humeur.

— Assurément, madame, il a tort, lui répondaient les nonnains; on ne se fâche point ainsi pour des bagatelles...

— Gomment, votre bijou a parlé ! Mais parle-t-il encore ? Ah ! que nous serions charmées de l'entendre ! Il ne peut s'exprimer qu'avec esprit et grâce. »

Elles furent satisfaites, car le sultan tourna son anneau sur la pauvre recluse, et son bijou les remercia de leurs politesses, leur protestant, au demeurant, que, quelque charmé qu'il fût de leur compagnie, il s'accommoderait mieux de celle d'un bramine.

Le sultan profita de l'occasion pour apprendre quelques particularités de la vie de ces filles. Sa bague interrogea le bijou d'une jeune recluse nommée Gléanthis; et le bijou prétendu virginal confessa deux jardiniers, un bramine et trois cavaliers, et raconta comme quoi, à l'aide d'une médecine et de deux saignées, elle avait évité de donner du scandale. Zéphirine avoua, par l'organe de son bijou, qu'elle ( I < - \ ait au petit commissionnaire de la maison le titre honorable de mère. Mais une chose qui étonna le sultan, c'est que, quoique ces bijoux séquestrés s'expliquassent en termes fort indécents, les vierges à qui ils appartenaient les écoutaienl sans rougir ; ce qui lui fit conjecturer que, si l'on manquait d'exercice dans ces retraites, on y avait en revanche beaucoup de spéculation.

Pour s'en éclaircir, il tourna son anneau sur une novice de quinze à seize ans. « Flora, répondit son bijou, a lorgné plus d'une fois à travers la grille un jeune officier. Je suis sûr qu'elle avait du goûl pour lui : son petit doigt me l'a dit. » Mal en prit à Flora. Les anciennes la condamnèrent à

deux mois de prière et de discipline cl ordonnèrent des prières pour que les bijoux de la communauté demeurassent muets.

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