‹ L'œuvre de E. Carrière;Chapitre 13 sur 26 · FILLE QUI COMPTE · texte numérisé non relu

FILLE QUI COMPTE

Petite fille qi i

NAJN'T SOIS ENFANT,

de blanc vêtu, dans la lumière, dilate ment aux ueni d être citées,

‘L’ENFANT A LA SOUPIÈKE

il n’y a pas eu de autre tendance, âpre. Il en a été Carrière semble I on appelle un simplement son compréhension de il est en route vers son instinct et son mènent. La Petite SI li ses doigts, la lit, la Mère teun en Tant tout éclatant, neigeux succèdent imméscènes qui vienet peut-être même

il y a eu un moment où les dates de celles-là et de celles-ci ont pu se confondre.

Peu à peu, ce que l'on peut nommer la gentillesse de Carrière disparaît complètement, et disparaît aussi la précision des intérieurs où il représentait ses figures en action. Il a un besoin de résumer, de mettre en évidence l'aspect essentiel, et en même temps qu’il reproduit cet aspect par des formes de plus en plus amples, il enveloppe de plus en plus ces formes d’une atmosphère visible qui met sa toile loin du spectateur, qui I isole, qui la place dans une autre région que la salle où elle est exposée. Cette atmosphère, c’est une nuée qui flotte, qui bouge, un entrecroisement de voiles légers qui s’épaississent ou qui s’écartent.

Ce sera là, si l’on veut, la seconde manière de Carrière bien caractérisée. C’est au moment où il emploie cette manière qu'il devient un sujet de discussion, d admiration pour les uns, de dénigrement pour les autres.

Ou sait combien les plaisanteries sur ce sujet Inrent variées et intéressantes. Non seulement les comptes-rendus drolatiques des journaux illustrés, mais aussi les études sévères dune critique généralement accueillante aux poncifs de 'l’Institut i‘l aux banalités des Salons, se déclarèrent hostiles à cette grise atmosphère des tableaux de Carrière. Le choeur des salonniers trouva sans hésitation le même sarcasme de la cheminée qui fume, et ce fut une affaire entendue et jugée. Je ne m'arrêterai pas outre mesure pour répondre à ces balivernes. Le temps est le grand maître pour donner leur vraie valeur aux œuvres. Quand on a vu reparaître, cette année 1900, à l’Exposition décennale du Grand Palais, les œuvres de Carrière qui ont subi I assaut, après tout fort naturel et fort logique, de la blague parisienne et provinciale, tout le monde a bien compris que ces œuvres étaient douées d’une vitalité qui supportait très bien les brocards de I actualité. N'est-ce pas I éternelle histoire? Quels artistes ont été plus violemment assaillis, avec une fureur toute particulière, que Edouard Manet, Claude Monet, et ceux < p 1 i resteront dans l'histoire de l’art de ce temps sous le nom d impressionnistes? Pour Edouard Manet, qui n'a connu que. la période de combat, ce fut vraiment une pilié, et I on se demande si le développement de ce grand peintre n'a pas été arrêté, contrarié, par moments, alors

qu’il lui fallait toute la force de son esprit pour lutter contre I assaut de la sottise. Aujourd'hui, pourtant, les œuvres de ce disparu conquièrent lentement le public, on ne voit plus d exaspérés brandir leur canne ou leur parapluie d une façon si menaçante contre Olympia, le Balcon, le Déjeuner sur l'herbe, le Bar aux Folies-Bergères. Pour triompher,

, ÉTUDE

quand 011 est un grand artiste conteste,

il faut durer. Claude Monet a duré, patient, énergique, aussi ardent qu’au premier jour, et de ses toiles aussi, les ricaneurs se sont écartés. Il est vrai qu'on les a retrouvés devant le Balzac de Bodin comme devant le « brouillard » de Carrière. Bah ! ils ne reconnaîtront plus le Balzac, quand il reparaîtra en bronze ou en pierre, ils diront qu’on l'a changé, et vous verrez que le brouillard de

Carrière se sera dissipé, que dis-je, il s est dissipé en partie, et les yeux prévenus commencent à distinguer quelque chose là où ils affirmaient ne rien apercevoir.

En somme, ce brouillard de Carrière est l'air dans lequel vivent, se meuvent, respirent ses personnages, il est I unité du tableau, ce qui relie les êtres les uns aux autres. Chez Carrière, qui n emploie pas de couleurs, cet air visible remplace l'harmonie des couleurs, les tons contrastés et complémentaires que des coloristes comme Veronèse, comme Delacroix, comme Claude Monet, comme Renoir, comme Cézanne, répartissent en parcelles dans toutes les parties de leur scène. Les uns et les autres veulent montrer que le fragment de vie qu ils encadrent appartient à la vie universelle, les uns et les autres cherchent à rendre sensible la loi d harmonie qu’ils observent et qu'ils invoquent. Chacun, pour le même but, possède son moyen. J’avoue que je me refuse à discuter ce moyen, que le résultat obtenu setd m’importe, et que je ne vois pas bien comment on pourrait accepter et admirer le résultat en réprouvant le moyen. L'artiste qui me montre son émotion devant la vie m’enlève par là même la possibilité de discuter le procédé qu’il emploie. J’écarte celui qui ne me montre rien, ou (pii me montre des spectacles insignifiants, c’est-à-dire des spectacles qu’il n’a pas su voir. Mais celui qui me fournit la preuve de sa sensibilité devant les choses, je le suis là où il veut me conduire. C'est toute la critique, celle à laquelle je crois, une critique qui serait l'histoire des esprits et l’histoire de la vie, inséparables et confondues. J’admets donc I air visible, la vapeur grisâtre, le brouillard, la fumée, tout ce que l'on voudra, — dont se sert Carrière pour envelopper les formes et pour les réunir, puisque travers cet air visible j'aperçois un monde. Que chacun en montre autant, et tout sera bien.

ÉTUDE

De même, j’admets la dernière manière, la manière actuelle, de Carrière. Il est maintenant en possession d’une forme singulière au premier aspect, une forme rude oii il y a un afflux de vie naturelle, une forme faite de plans très simples (pii forment un tout d’une cohésion extraordinaire, qui lait de chaque œuvre un bloc comme le Balzac de Bodin. Le peintre est arrivé au moment on les critiques et les amateurs qui n admettaient pas sa première manière commencent à soupirer, à faire les grimaces comiques, du regret et du désespoir, à exalter les tous nacrés, la délicatesse, la gentillesse d'autrefois. Eh bien! oui, Carrière n’a plus cela, ne veut plus cela. Aujourd’hui, en une tonalité générale bistre, en un dessin au pinceau d’une rudesse sauvage, par lequel la forme amplifiée est comme équarrie, sans que pour cela une nuance d’expression soit omise, il nous révèle, en action et en pensée, des spectacles d humanité qui prennent de plus en plus une signification générale, grâce à la profonde observation particulière d’où ils procèdent.

On admettra cette manière comme on a admis les manières précédentes, par la simple raison qu’il s'agit ici d'une évolution simple, graduée, logique. Mais j en ai dit assez, je crois, sur la manière de Carrière. Il faut maintenant regarder cette manière aux prises avec la vie, dire I apport de la sensibilité de l’artiste.

C’est d’abord toute une psychologie maternelle et enfantine où il est passé maître. Carrière que cette pari ie resterait dans ce temps comme la Maternité. Ce comme pas un, il instant chez lui, prenait à toute sa femme et ses modèles, depuis le des mioches jusau sommeil du

les incidents de la journée. Le matin, dans une chambre baignée encore de la douce lumière des premières heures, apparaît l’enfant qui vient de naître. Il

L’ECOLIERE

n aurait accompli de son œuvre qu’il l'histoire de l’art de un peintre de sujet, il le possède l'a étudié à tout où il trouvait et heure du jour enfants comme réveil et la toilette qu’au coucher et soir, à travers tous

frémit, il s ouvre à la vie, comme une plante qui se tourne vers le soleil. Son visage est ridé comme celui d’un vieillard, ses yeux cpii ne voient pas, ses mains minuscules s’agitent, sa petite existence semble lutter contre tout ce qui l’entoure. Il est aidé dans celle lutte, enveloppé de caresses, soutenu par les grands bras, les grandes mains de sa mère, assailli par les sourires et les baisers des autres enfants.

Cet enfant blond, comme auréolé d’or, la chair tendre, boit avidement le contenu d’une timbale.

Un autre remue ses bras potelés et ses mains courtes entre l'assiette et le verre du déjeûner.

Une petite fille feuillette un grand livre, de tout I effort de son bras, et se joue la comédie de la lecture, la bouche ouverte, qui crie et qui chante.

Carrière a de nouveau développé le thème du premier âge en une série d’études du plus haut intérêt, non seulement pictural, mais scientifique et philosophique, car tout se confond ici pour s’offrir aux méditations des esprits les plus divers. Il est certain que ces images des premiers mouvements instinctifs et des premières expressions vagues de l’enfance composent d’elles-mêmes un traité de la formation de la chair et de la pensée qui n’est pas sans analogie avec le chapitre de 1’Intelligence où Taine a étudié, de même, le phénomène de la vie par la formation du langage et de la mémoire. J’ai entendu des visiteurs se récrier devant ces faces d'enfants, s’indigner ou rire de ces bosses des fronts, de ces soupçons de nez, de ces bouches bégayantes, de ces grimaces, de ces laideurs. Oh ! que nous étions loin, en effet, des bébés en sucre et en porcelaine qui attroupent les spectateurs ravis des Salons annuels par leurs occupations spirituelles et leurs grâces de vitrines. Carrière, si loin de ces plaisanteries, ne cherche même plus à souligner la grâce d’une jeune chair et d’un geste menu. Il ne veut que la vérité de la vie, avec sa saveur animale, sa force aveugle, son

tâtonnement. La grâce est là, incluse, avec Je reste. Clierchez-la et découvrez-la, et aimez-la dans ces œuvres, comme vous sauriez la chercher, la découvrir et l’aimer dans la vie.

Auprès des enfants en bas âge, ce sont des fillettes et des jeunes filles. Celleci, qui se coiffe, gracieuse et coquette, le profil faisant une moue machinale, les mains pâles tirant et lissant les cheveux blonds. Cette autre, assise, tient une coupe de verre dont elle regarde les reflets irisés. Celte troisième lève la tête d un mouvement ardent, très singulier, qui semble humer et désirer la vie, pendant que la main fine et longue vient s’appuyer à la tempe en un geste de repos et de réflexion.

Sur les visages de femmes, il n’y a plus l’espoir, il y a souvent une lassitude et une tristesse, le front barré par des sourcils contractés, la bouche serrée, les yeux en trous noirs profonds, les fortes mains comme abandonnées. La même femme retrouve, sinon l'enthousiasme et la sérénité, du moins I acceptation et le sourire, lorsqu’elle tient, entre ses bras, entre ses mains, le corps d un enfant. Là, Carrière peint surtout le contact heureux, la bonne caresse chaude, animale, le mouvement de tendresse de la femelle qui dorlote et étreint son petit. Il a fait, pour exprimer ce sentiment, une infinité de toiles, parmi lesquelles il en est deux qui sont de magnifiques résumés. L’une est le Sommi.ii., l'autre est Maternité.

La première, cest l'allongement fatigué d un corps de femme. La tête repose sur un des bras relevés. L’autre main tient l’enfant d’un geste léger. A la moindre alerte, cette statue du sommeil se ranimerait, on la sent terrassée et cependant sur le qui vive.

C'est une des œuvres ou I artiste a le mieux marqué I inquiétude et le caractère tragique de la mère responsable.

L’autre toile, Maternité,

que tout le monde connaît, puisqu'elle est au musée du Luxembourg, garde aussi quelque chose de ce sentiment de veille et de lutte. Il va de la frénésie dans le mouvement par lequel la mère, assise, tenant un enfant endormi en ses bras, s’élance de tout l’en-avant de son corps vers un autre enfant, un garçon, quelle veut ressaisir, ramener à elle, et qui montre quelque impatience de ce geste rassemblent'. Il veut partir, elle voudrait qu'il reste, elle voudrait prolonger l’instant où tous sont encore auprès d’elle. Elle les voudrait dociles, attentifs à ses conseils. Elle a une sorte de colère de cette séparation quelle sent de jour en jour plus imminente. Mais quoi ! cette scène de muette tendresse se passe dans une chambre éclairée d'une douce lueur, et voici que dans une autre chambre dont la porte est ouverte, et qui est plus vivement éclairée, les silhouettes d autres enfants apparaissent déjà plus lointaines. C’est un aspect de la vie de tous les jours, sans intention de drame, sans mise en scène sentimentale, et I esprit peut sous-entendre toutes les significations d’existence, entrevoir toutes les synthèses de pensée, grâce à cette richesse de nature, que Carrière discerne dans I humble vérité, — l’humble vérité que réclamait Stendhal.

La toile qui est auprès de Maternité, au Luxembourg, s’y trouve bien à sa place. Elle a pour titre : Portraits, et elle est le développement logique des états et des sentiments qui viennent d’être exprimés. C’est une réunion de famille comme les concevaient les peintres flamands et hollandais. La mère est entourée de ses cinq enfants, tous immobiles, tous tranquilles, ue vivant que par les yeux. Le plus jeune est tenu sur les genoux et dans les bras maternels. Un autre, une fillette, est toute proche. Un petit garçon se tient en avant, détaché du groupe des filles. Un peu à l’écart aussi, deux adolescentes qui songent. C’est donc un tout autre tableau que la Maternité, avec ses émois et

ses affres. C’est un moment de paix familiale, un parfait équilibre, toutes les différences marquées dans I harmonie, la minute heureuse oit tous sont encore rassemblés, en bonne santé, en accord. Ce précieux tableau joue un beau rôle dans un musée, il offre à tous une image de quiétude obtenue par le peintre, il conseille le calme, il encourage l'espoir.

Carrière n’est pas seulement le peintre de la maternité, je veux dire de la mère de famille entourée de ses enfants comme la poule de ses poussins. Il

a exprimé le même représentation du il l a exprimé d une délicate, il y a mis une marque spéciale de responsabilité, t r ails de .le a n Daudet, de Gabriel gnés de leur fille, hommes vont au nir, essayent de l’enfant qui joue sont des portraits Le désir, la sen.ter la pensée, poseuse du « penune attitude, mais pensée liée à la vie, chez tous les êtres,

PORTRAIT d’Eugène CARRIERE

sentiment par la père de famille, et façon infiniment un souci particulier, de réflexion et Ainsi par les por- Dolent, d’Alphonse Séailles, accompa- Les regards de ces loin, scrutent l’avedeviner le sort de auprès deux. Ce de pensées, volonté de reprénon pas la pensée seur » qui prend la pensée latente, la et qui est visible chez les plus simhumbles, chez l’enue, — tel est le but

pies, chez les plus

faut, chez l’animal, la pensée qui est liée à la vie pie essentiel de Carrière dans ses scènes de maternité, ses scènes enfantines, ses portraits. Il ne sépare pas l’esprit du corps, il ne se livre pas à la peinture spirite, il ne fait pas flotter des apparitions. La vie telle quelle est lui semble suffi-

sam ment mystérieuse la compliquer par tout Toute la mise en scène la pensée cpiil veut siste à isoler son sujet, objets qui pourraient celui qui regarde. Il sujet le bénéfice de donne toute la place, du tableau, il en fait De grands artistes ont méthode d isolement, onl employé une multipliant autour de gnements précis. Les uns et les autres se ressemblent toutefois en un sens, c’est <pi ils sont des harmonistes, faute de quoi leur art n’existerait pas. Carrière est un harmoniste, et c’est l’essentiel. Je ne fais [tas 1 apologie de sa méthode de peinture au détriment d’aucune autre. Je donne simplement les indications nécessaires pour définir sa personnalité.

Cette personnalité est faite de réflexion tout d’abord. Pour avoir vu souvent I artiste au travail, et en préparation de travail, je puis dire que chez lui, si iexécution est rapide, l incuhation est lente. Il n'est pas le peintre tel qu’on I imagine, exerçant au hasard I heureux don de voir et de reproduire, s’éprenant de tous les spectacles, s’installant devant tous les aspects, et chaque fois forçant la nature à refléter sur sa toile une fugitive et vivante image. Je me hâte de dire que seuls, les peintres d'un certain ordre pourraient être ainsi des créateurs toujours prêts, par la raison que toute chose a sa beauté, et qu’ils peuvent percevoir et résumer cette beauté. Mais aucun des artistes capables de s’emparer des choses avec cette promptitude ne cherche à forcer le don qui est en lui. Chacun se discipline, se règle, s’équilibre, emploie son esprit à voir, à choisir, à discerner. Il se fait un tri parmi les aspects d’existence observés. Tous valent, sans doute, mais puisque tous ne peuvent être retenus, puisque l’artiste est sans cesse débordé par l’afflux des phénomènes, il est bien obligé de s’attacher à quelques-uns, pris dans la quantité, et qui sont, comme les autres,

sans qu il faille encore un machinisme puéril, savante qu’il donne à mettre en lumière conà l'éloigner de tous les attirer I attention de veut aussi assurer à ce I intérêt total, il lui il n’en fait pas le centre le tableau tout entier, employé celte même d’autres grands artistes méthode tout opposée, leur sujet les rensei-

significatifs de l’ensemble. Chaque fait, chaque geste, chaque expression, chaque instant, — est un résumé.

Carrière sait cela. Il n est pas toujours en action, si l’on entend par là le fait d’être à son chevalet, la palette en main, devant le modèle. Il peut souvent donner 1 idée d'un flâneur, d aime à errer, à s’arrêter, à causer. Il oublie volontiers le temps à la terrasse d’un café, car c’est la rue qui est son séjour préféré, c’est là qu’il trouve les images variées et multipliées de la vie. Il est donc toujours en action de pensée. Ce peintre ne doit pas seulement être un peintre, il doit être un homme, c’est-à-dire un être qui s'intéresse à la vie, car c’est de cet intérêt que doit être fait son art. Il faut qu'on sente, dans une peinture, la présence de cet être conscient, et que chaque aspect, figure ou paysage, scène ou objet, témoigne d’une force intérieure, d'un esprit toujours vigilant, d’une émotion toujours prête. Si I artiste n’a pas été envahi par

I émotion, comment le spectateur de son œuvre ne resterait- il pas indifférent?

II pourra goûter un talent appris, un arrangement, une adresse, un soin, que sais-je? il n éprouvera pas la sensation profonde (pie donne l'œuvre profondément vécue, longtemps ressentie avau td avoir été fixée. Ces scènes de paternité qui figurent

auprès des scènes maternelles, Carrière les a vues, chez Séail les, chez Daudet, chez Dolent, après les avoir éprouvées chez lui, et parce qu'une longue fréquentation lui a appris les différences de ses modèles. Il a donc exprimé à la fois un sentiment général (pii est chez tous les hommes, un sentiment particularisé (pii est chez la classe d'hommes littéraires à laquelle appartiennent ceux (pii viennent d’être nommés, enfin un sentiment individuel qui émane spécialement du personnage représenté. Il n’y a qu’à regarder les trois œuvres pour saisir les rapprochements et les diversités. Et ceci nous mène à Carrière, peintre de portraits.

Il a fait une quantité de portraits, el tout d’abord par le choix de ses modèles, il se sépare du peintre portraitiste tel qu’il se définit de lui-même socialement. Les Salons regorgent de peintres de portraits, c’est-à-dire d’artistes qui ont choisi le genre parce qu’il est achalandé, lucratif, parce qu’il répond à une nécessité. Dans tous les milieux de la bourgeoisie, depuis la bourgeoisie commerçante jusqu'à la bourgeoisie qui singe l’aristocratie, il sied d’avoir son portrait. Il a droit à la place d’honneur, il lait partie d’un mobilier de luxe, et aussi, ce qui est la meilleure raison, il doit devenir un souvenir familial, le legs de ceux qui s’en vont à ceux qui restent. C’est ici que l’ironie devient forte, puisque la grande majorité des peintres traitent avec la même indifférence que les photographes, et avec une certaine ressemblance en moins, ceux qui désirent

laisser d’eux une image à leurs descendants. Le souci de la ressemblance est d’ailleurs moins vif encore chez le modèle que chez le peintre.

Celui-ci, pour assurer son gain, est obligé de souscrire à tous les désirs de pose, de maintien, de toilette, d’expression, de rajeunissement, qui empêchent son client de se ressembler à soi-même. Donnez n importe quel être humain à Rembrandt, il fera un chef-d œuvre, mais que voulez-vous (pie fasse un artiste déjà ordinaire, qui ne voit pas, qui ne connaît que les pratiques banales de son métier, et qui est, par surcroît, obligé de représenter tout autre chose que ce qu’il a devant les yeux. Il produit ce que vous savez, une toile qui est le portrait d’un paletot ou dune robe, avec une tête et des mains, le tout très quelconque. Des artistes qui, à défaut de génie humain, possédaient une certaine virtuosité, se sont perdus à

PORTRAIT DE M. Léon MANCHON

ce jeu, en sont le portrait passele modèle, puisqu'il nomie comme vue niable, mais qui ne minute le passant, aucune évocation inconnu qui devrait touchante énigme à Carrière n’a pas piège du portrait, d’abord, est trop pour tenter ceux les grâces frelatées personnes. Le supfaire les exigences ainsi heureusement

ÉTUDE

arrivés à fabriquer partout, qui satisfait lui offre sa physiodans un miroir aipeut arrêter une puisqu il n’y a là vivante de ce visage être une si belle, si déchiffrer, été attiré dans ce Sa peinture, tout grave et trop triste, qui n’aiment que en parures de leurs plice d’avoir à satisde cet ordre lui a été évité. A peu d’ex-

ceptions près, il n’a peint que les portraits qu’il voulait peindre : sa famille, ses amis, et les hommes de talent, de pensée, de rôle significatif, dont il fut heureux de scruter les traits et de fixer le caractère essentiel.

Il se trouve, avec ce que la vie lui a apporté, jour par jour, de cette manière, qu'il est aujourd'hui l'auteur d’une galerie de ses contemporains qui n'a guère de pareilles, et qui ne fera (pie grandir, (pie croître en importance. On n’a pas songé encore à faire une exposition spéciale des portraits peints par Carrière. On la fera sans doute un jour, et l’on peut prédire, sans risquer de déception, quel grand intérêt historique se manifestera en même temps que le grand intérêt d’art.

On trouvera là les compagnons d’art de Carrière, ceux (pii ont passé avec lui les premières années de labeur, le sculpteur Camille Lefèvre, le sculpteur Dewillez, le peintre Armand Berton, les maîtres auxquels il a rendu hommage, Puvis de Chavannes, Bodin, — les écrivains qui sont venus à lui, qui l’ont aidé, tout au début, de leur autorité, de leur plume experte et courageuse, Roger Marx, Jean Dolent, Maurice Hamel, Arsène Alexandre, Gabriel Séai I les, Charles Morice, — et les amitiés contractées, (pii s’affirment par les portraits de Paul Gallimard, de Madame Gallimard, des Ménard- Dorian,

(le Madame Caplain et de ses petits enfants, — et toutes ces belles rencontres qu’il fit, de Paul Verlaine, du musicien Chausson, d’Edmond de Concourt, d’Alphonse Daudet, de Georges Clemenceau, d’Anatole France, du colonel Picquart, d’Elisée Reclus... .1 en oublie, peut-être, et il en est d'autres, projetés, qui viendront s’ajouter à la liste. C’est assez dire pour montrer la portée de l’œuvre entreprise. Mais il faut voir les œuvres.

Qui ne les a vues, d’ailleurs, de ceux qui savent l’art contemporain ? Qui ne

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