PORTRAIT
promontoires, des nuées, une sorte de relevé schématique par lequel l’esprit évoque la construction du paysage. Mais le squelette n’a-t-il pas sa beauté de logique, malgré le regret de la chair enfuie? El devons-nous priver de notre admiration ces oeuvres qui parviennent à exprimer je ne sais quelle grandeur terrible de nature simplifiée et de planète morte?
Tous ces caractères du talent d’Eugène Carrière qui viennent d’être énumérés semblaient le prédestiner à l’accomplissement d'une œuvre décorative de haute importance. Toute la peinture est décorative, je le sais, j’entends donc parler ici spécialement d’une œuvre qui prendrait place aux murailles de nos édifices publics. Pourtant, malgré les preuves données par Carrière de la noblesse et de la gravité de ses conceptions, de la liberté savante et hardie de soti exécution, ceux qui sont les dispensateurs de ces grands travaux se sont rarement adressés à l’artiste.
Il n’a obtenu à l’Hôtel-de-Ville de Paris que la commande de douze écoinçons dans une salle où le plafond est peint par Albert Besnard, où quelques panneaux sont de Jeanniot.
On voit immédiatement l’absurdité d’un tel arrangement. Non pas que le plafond de Besnard et les écoinçons de Carrière ne fassent bon ménage. Il y a tout au contraire, entre les formes colorées du premier et les formes en grisaille du second, un accord particulier. Mais enfin, tout l’Hôtel-de- Ville est rempli de « morceaux » mis les uns à côté des autres, de tableaux du Salon qui ne sont soumis à la loi de décoration des édifices que par la étude dimension des emplacements qui leur
ont été fixés. On n’a laissé le champ libre quà un seul artiste, Puvis de Chavannes, maître d une salle el de l'escalier du Préfet. Pour tous ceux (pie I on a voulu satisfaire, on les a empilés au petit bonheur. Je ne parle pas des absents, qui sont I honneur de Part de ce temps et qui sauront se passer, après tout, de la consécration municipale. Mais qu'a-t-on fait pour ceux tpie I on a admis ? Je prends les deux artistes qui viennent d’être rapprochés. On n’a pas donné une salle à Besnard, qui aurait su revêtir les murailles d’une féerie légère et savante. On n a pas donné une salle à Carrière, qui aurait apporté là toute l’ampleur et toute la force de sa conception picturale. Il en résulte que l'on ne possède pas le déploiement de la d’un artiste, mais cation de l’œuvre qu'il
L’indication donprécieuse. Sur les qui lui ont été confiées, figures de femmes et nifient les sciences et par leurs attitudes, leurs expressions, toutes les curiosités, toutes les ardeurs de cette signification s’est plutôt, en même raît, apparaît aussi décoration qui est en Carrière, qui lui fait trouver un accord harmonieux de sa peinture grise avec l’ornementation qui l’entoure, et cela par de justes réveils de lumière, qui lui fait trouver aussi I union des formes de corps avec les cadres imposés, une manière de mener la composition selon la courbe de la muraille et les lignes environnantes.
A la Sorbonne, Carrière a pu donner une nouvelle preuve de cette même faculté, par le panneau où il a représenté le paysage de Paris vu des hauteurs de Belleville. Deux femmes sont au premier plan, l’une assise, lasse, l’autre debout et espérante, et toute la ville se déroule avec ses vagues de pierres, ses collines, ses abîmes, les apparitions de ses monuments, sous un ciel mouvementé de la même manière.