‹ L'œuvre de E. Carrière;Chapitre 15 sur 26 · L’ENFANT AU BOCK · texte numérisé non relu

L’ENFANT AU BOCK

desses, mœurs ou moyenâgeuses, temps des Valois tième siècle, Révo- Empire, que saisne cultivent laun certain monde, ouvrier, mondain, tiennent toujours quel (pie soit le

modèle, — d’autres qui ne peuvent que recommencer le même paysage, une mare, une ferme, un sous-hois, une pleine mer, — d’autres enfin qui ne nous offrent jamais (pie des bouquets des mêmes fleurs, ou des crevettes, ou des homards, ou des vieilles bouteilles couvertes de poussière, ou le pot au feu, ou des fromages, etc., etc.

Cela est tellement admis (pie si l'un de ces producteurs médaillés de l’une des denrées qui viennent d'être énumérées s'avisait de changer d’exercice, il provoquerait une surprise extraordinaire et risquerait de n’être pas suivi. On dirait (pi il est merveilleux pour les fromages, par exemple, qu'il excelle à trouer le gruyère, à faire couler le brie, à moisir le roquefort, mais qu’il a bien tort de vouloir représenter des nymphes, ou un lever de soleil sur la mer, ou Henri III et le duc de Guise, ou sa femme et ses enfants, ou la réunion de ses amis. Fantaisie! lubie! s’écrieraient ses admirateurs, il n’est pas né pour cela, il n'y entend rien, il ne vaut que dans les fromages, qu’il retourne à ses fromages, à ses excellents fromages. Là, il est le maître, il est le premier, les fromages lui

appartiennent comme les madones appartiennent à Raphaël, comme le sourire de la

«loconde est à Léonard de Vinci, comme le clair-obscur est le domaine de Rembrandt.

On sait bien cpte cela esl ainsi, que I opinion, la grande opinion publique sur I art et les art i s tes, et non seulement l'opinion du public, mais aussi l’opinion

des artistes sur eux-mêmes, reposent sur des articles de loi du même genre. Cela n’a qu un rapport éloigné avec l’art et avec la vie, d’accord. Mais cela régit la société oit nous vivons, que nous sommes forcés d'accepter avant de rien faire pour la modifier. Mais cela écrase dès leurs débuts les artistes qui veulent travailler librement. Qui sait combien d’obstacles à cette vie libre, combien de retards à son développement, rencontre le jeune homme qui se trouve devant cette lourde montagne sociale faite d’un amas d'habitudes, de préjugés, de

Et s’il lui faut, non de ce monde hosfa i re vivre des êtres assumé la responquels efforts de faut accomplir moins le droit à liberté.

admirer les artistes ont fait leur œuvre marées contraires, pu vivre grâce spécialisation qui sagistes ou porcine leur talent et étendu, tant que Carrière, dès l’Ecole et qu’il eut

sottises, d intérêts, seulement vivre t i le, mais encore pour lesquels il a sabilité, on devine chaque jour il lui pour garder au une parcelle de On peut donc de notre temps cpii malgré vents et et si certains ont à la manie de les a classés paytrai listes, malgré fût complet, varié mieux. C est ainsi cptil fut sorti de

I âge d’homme, décidé à ne plus prendre les éléments de son travail que dans la vie, et trouvant auprès de lui tout un monde de sensibilité à exprimer, devait tout naturellement être proclamé un peintre de « maternités ». On le catégorisait ainsi, sans toutefois, bien entendu, lui donner le grand succès de mode qui va aux anecdotiers et aux couturiers de la peinture, mais lui ne se catégorisait

nas. C'est vrai que longtemps, très longtemps, il n’a peint que des scènes se passant dans le crépuscule des logis parisiens qu’il habitait, au point que l’on a pu écrire de lui, à un certain moment, qu’il n’avait jamais peint un ciel. Toutefois, dans ces chambres obscures, il lit souvent rayonner la poésie des fleurs ou des menus objets posés sur les cheminées et les tables, quelque vase de terre ou de verre à la panse large, au goulot effilé, ou quelque dorure de cadre, ou quelque reflet de miroir perdu dans les ombres.

Il ne s’est pas contenté d’acportrait de M™ dumont coiupagner ses figures de ces

objets et de ces fleurs qui font partie de l’existence intime de l’homme d’aujourd’hui, il a représenté, séparément, des fleurs délicieuses dans des vases de cristal, et qui vraiment palpitent et vivent, donnant ainsi la preuve de 1 opinion qu'il a exprimée un jour, à savoir que ce terme de nature morte est impropre, puisque tout est vivant, fait partie de la vie universelle, et que l’artiste a la fonction de rendre plus visible pour tous ce phénomène de 1 existence partout présent.

De même qu'il a prouvé sa faculté de peintre par les fleurs et les objets, Carrière a manifesté sa connaissance des formes et son sentiment de l'harmonie par des paysages. C’est, je crois, le séjour qu'il fait tous les ans au Parc-Saint- Maur, qui lui a donné le goût de ces esquisses brossées en bistre d'une manière si souple et si sûre. Là, non plus que dans la vie humaine, il n'a pas à chercher

longtemps les sujets. La moindre allée cl arbres, l’eau d’un bassin reflétant le ciel au milieu il un jardin, une pelouse entourée de verdures, — puis, au hasard des promenades, les ondulations des collines, une route ou un sentier qui tourne, le lacet d argent que déplie la Marne au fond des vallées, les massifs de marronniers d un square, les rangées de peupliers d’une prairie, — et encore et toujours, au-dessus de tout cela, les formes du ciel qui répondent aux formes de la terre, les statues en mouvement des nuées, tout ce monde de reliefs qui se Composent et se décomposent, qui se lient et se délient, s agglomèrent en blocs et s effilochent en écharpes, voguent éperdument sur la mer bleue de I éther ou stagnent dans une lourde atmosphère de marécage.

D'autres séries ont été ajoutées à cette première série du Parc-Saint-Maur. En Bretagne, après un premier parcours qu’il fit avec Maurice Hamel et l’auteur de ces lignes, de Lamballe oii nous avions pris rendez-vous, jusqu’à Brignogan où nous restâmes pendant quelques jours avec Ajalbert et Durenne, — Carrière s était épris de la nature grave et belle qui fait de la contrée une sorte de parc grandiose et mélancolique entouré par la mer. Il revint passer un été dans le pays de Saint-Brieuc, et il rapporta de ce séjour des aspects de côtes et de grèves, d allées de châtaigniers et de chênes, de champs oit les ajoncs croissent autour des pierres, de calvaires dressés aux carrefours des chemins, — un résumé puissant et fidèle du pays aux chemins creux, aux verdures sombres, aux vieilles

pierres, qui semble rêver dans l’enchantement de la mer.

Après la Bretagne, I artiste choisit Pau comme séjour pendant deux hivers. De là, il plongea dans les vallées qui se creusent entre les premiers contreforts des Pyrénées, et il trouva, ici encore, une ample et profonde poésie de paysage.

Il est bien impossible de ne pas être saisi par la beauté de cette nature d une richesse singulière. Ces vallées sont

admirables par la fierté de leurs escarpements, de leurs rivières torrentueuses, par la grâce de leurs sinuosités, et en même temps, elles sont fécondes et bienvei liantes pou r l'homme, lui donnent à croire qu’il esl entré dans un jardin paradisiaque, où tout s’offre à lui, les fleurs à respirer, les fruits à savourer. C’est le champ aux moissons opulentes, le potager débordant, le verger (pu ploie sous le fardeau, la vigne partout suspendue en festons. Au-dessus, les pâturages où errent les troupeaux enfoncés dans l'herbe. Il n’est pas, sans doute, de plus belle image de la félicité champêtre que celle de cette terre déroulée entre la plaine de France et la crête neigeuse des montagnes.

Carrière fut heureux d’aborder ce merveilleux pays, et il fixa en ses promenades quelques unes de ces gorges qui ouvraient devant lui leurs merveilleuses perspectives d’ombre et de soleil, leurs creux d’eaux étincelantes, leurs sommets veloutés du mamelonnement des forêts.

Les Pyrénées, la Bretagne, le Parc-Saint-Maur, tous ces paysages de Carrière sont peints de la même façon monochrome, au bout du même pinceau qui dose les ténèbres et la clarté, qui engrisaille, assoupit, réveille, colore la matière. Il reste, devant les aspects de nature, le même que devant les figures humaines. Je n’ai pas à redire à nouveau son droit à cette monochromie. La critique se mêle ordinairement de ce qui ne la regarde pas lorsqu’elle intervient pour modifier le tempérament et la préférence des artistes. A celui-ci, elle dira : Soyez donc coloriste ! A cet autre : Vous êtes trop coloriste! D’où Ion peut conclure que la critique voudrait le plus souvent voir les œuvres des artistes différentes de ce qu elles sont et de ce qu elles peuvent être. Si l’on veut bien y réfléchir, c’est une étrange prétention néfaste, car si les préceptes ainsi édictés prenaient force de loi, ils ne parviendraient qu’à créer des neutres, se garant des exagérations,

sacrifiant tous les prétendus excès à la prudence, ne produisant cjue des œuvres régulières, correctes, parfaites, — indifférentes.

Je crois, tout au contraire, qu’il fauL laisser I artiste évoluer dans le sens de sa nature, et s’occuper du résultat de son travail beaucoup plus que des moyens de ce travail. Les partisans exclusifs d’Ingres assaillaient Delacroix parce qu’il

ne ressemblait Les partisans lacroix méprine pas être seincroix. C’était de inutile, puisque continuaient sachant bien, ment, dans leur tpi ils se ressemment comme deur artistique, les polémistes se reposent de dans la paix du le monde trouve ait eu à la fois lacroix. Nous cette vue sage,

pas à Ingres, exclusifs de Desaient Ingres de blable à Delala polémique ces deux artistes leur œuvre, en très probablefor i ntérieur, blaient suffisamcela, par leurar- Aujourd'hui que de ce temps-là leurs querelles tombeau, tout très bien qu’il y Ingres et Depouvons adopter sans laquelle il

n’y aurait pas d histoire de l’art. Admirons les pommes du pommier et les pêches du pêcher sans les changer de place. Admirons, aimons la diversité infinie de la nature et tous les aspects du génie de l’homme.

Que Carrière soit épris exclusivement des formes et qu'il veuille noter les nuances de la lumière sans avoir recours au fleurissement de la couleur, ce n'est pas moi qui m’inscrirai contre une volonté aussi bien motivée que la sienne, puisqu’il soutient son goût particulier d’œuvres qui ont l’émotion et la vie. Il dépouille les formes terrestres de toutes leurs parures de saisons et d heures, il en fait des résumés d’une simplicité aussi absolue que possible, il nous donne, si l’on veut, le squelette des choses, il extrait des routes, des arbres, des fleuves, des

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