JEUNE MÈRE
Dans quelque temps, une salle de la mairie du xne arrondissement recevra aussi une série de compositions actuellement à l’étude. Et c'est tout. C’est tout ce que les pouvoirs publics ont cru devoir demander à l’un des artistes qui peuvent le mieux exprimer les sentiments et les désirs d aujourd’hui par des formes nobles et belles, par des harmonies de lumière et d’ombre. Ce n’est pas assez. Puvis de Chavannes a dit une fois à Carrière que les grands travaux qu’il ambitionnait lui viendraient sur le tard, comme ils lui étaient venus à lui-même. Il en sera ainsi sans doute, mais ce n’est pas un réconfort.
Si la prédiction de Puvis de Chavannes se réalise, Carrière pourra donc seulement suggérer 1 idée, par ses tableaux de chevalet, par ses études, des fresques qu’il pouvait concevoir et exécuter. Il en est une, toutefois, qu il a pu mener à bien, sans qu elle ait été l’objet d’une commande officielle, et je crois bien que c’est son œuvre originale entre toutes, celle où il s'est projeté le plus hors de lui-même pour embrasser le plus grand espace de vie. Je veux parler du Théâtre de Belleville, qui appartient à M. Paul Gallimard. Là, Carrière a marqué une date, comme l’avaient fait Courbet et Manet. Comme eux, il a vu la grandeur de la vie moderne et il l'a exprimée directement, il a trouvé la force de style et la qualité d’émotion qui émanent des spectacles tout proches.
Une semblable conception paraît toute simple, et elle lest en effet. D’où vient donc quelle est si rarement réalisée ? Beaucoup d’artistes ont cru, pendant la seconde moitié du \i\e siècle, à la suite de Courbet, de Millet, de Daumier, exprimer leur temps. Nous avons vu, nous voyons encore, dans les Salons, dans
les expositions, dans les monuments publics, nombre de « scènes de la vie moderne ». Certes, il en est quelques-uns qui se sont emparés avec force des spectacles coutumiers et qui en ont vu immédiatement la signification. .1 ai nommé Manet après Courbet. Il faudrait nommer aussi Degas, Fantin-Latour, Renoir, Raffaelli, Besnard, d'autres encore, sans doute, si j écrivais l'histoire du mouvement d’art contemporain. Je ne parle pas des paysagistes qui ont accompli une œuvre de poésie générale. Mais combien d'autres, prenant les unes après les autres les manifestations de notre existence, n’ont su en faire que des anecdotes démesurées et vides, et croient en avoir fait de l 'histoire parce qu ils ont représenté des fêtes, des travaux, des marchés, des incendies, des combats, etc.
Le choix du sujet n est donc pas suffisant. Il faut encore, le traitant, ne pas le perdre par la reproduction indifférente de tous les détails. Il faut savoir I unifier par une forme personnelle de dessin, par une répartition équilibrée des pleins et des creux, par une harmonie impeccable des colorations. Il faut lui donner une certaine massivité de forme dans la fluidité de l’air et de la lumière.
Carrière a rempli ces conditions avec le Théâtre de Belleville. Au premier moment, il pouvait sembler que son éloignement de la couleur lui avait fait, à tort, supprimer les colorations rouges des tentures, et qu’il avait ainsi omis I un des caractères particuliers du théâtre. Mais c'est l’artiste qui a raison, — étant donné qu’il s’agit du théâtre de Belleville. Je suis allé au théâtre après avoir vu le tableau, et il faut convenir que jamais spectacle ne fut mieux fait pour Carrière. Le théâtre de Belleville n’est pas éclairé brillamment comme I Opéra ou la Comédie Française, comme le Vaudeville ou le Théâtre Sarah Bernhardt. 11 est éclairé faiblement, comme d'une lueur de veilleuse. Il n’est pas éclairé pour mettre en valeur les toilettes, les diamants et les épaules des femmes qui assistent à la représentation. Celles qui sont ici n’ont ni toilettes ni diamants, et elles ne montrent pas leurs épaules au théâtre. Elles ne
viennent pas pour être vues, mais pour voir ce qui se passe sur la scène.
Celle-ci est donc mieux éclairée par la rampe que la salle n'est éclairée par le lustre, et cette salle se trouve emplie d’une atmosphère grise, d’une brume visible qui supprime toutes colorations vives, qui ne laisse apercevoir cpie les blancs el les noirs.
Carrière n avait pas un effort à faire pour isoler ses personnages de tous les détails distrayants, il n avait qu'à reproduire exactement ce qu'il voyait, et son œuvre se trouve être ainsi, d’une façon absolue, une œuvre de vérité.
Il n’a pas représenté la scène. Pour lui, le spectacle, c’était la salle, c’étaient les spectateurs. Mais il a indiqué la scène par une grande lueur qui se projette sur tout le tableau, qui emplit d’un poudroiement d’or subtil les coins les plus reculés de l’ombre, et c’est dans cette atmosphère grise et dorée qu’il a tracé, à
deux étages différents, la forme elliptique interrompue de la salle, et qu il a amoncelé les groupes de spectateurs et dressé les formes individuelles. Ce sont les circuits de la lumière qui éclairent les gens, qui modèlent un fragment de visage, un front penché, une paupière baissée, une bouche crispée, une main appuyée nerveusement. Cest la lumière qui va fouiller partout, qui découvre partout et rejoint partout la vie. Ces hommes, ces femmes, ces enfants, qui regardent, qui cherchent anxieusement à apercevoir et à entendre quelque chose, on peut les distinguer individuellement portrait DE Georges picqdart par leur silhouette, leur geste, leur face
ou leur profil entrevus. Mais, en même temps, ils forment un ensemble absolument lié, une masse qui a les mêmes lois de formation, qui vient ici s’agréger au nom de la même pensée, avec le même désir d’émotion. Cette