‹ L'œuvre de E. Carrière;Chapitre 19 sur 26 · MÉDITATION · texte numérisé non relu

MÉDITATION

émotion, Carrière I a ressentie, il a mis son art en commun avec elle, et il a fait, je crois bien, un des chefs-d’œuvre de ce temps.

Il lui reste à continuer dans ce sens. Les sujets de s émouvoir ne lui

manqueront pas, puisque tous les sujets particuliers servent l’artiste muni d idées générales, lui donnent l'indication, la substance de la vie tout entière. Les phénomènes sociaux, comme les phénomènes de nature, auxquels ils sont liés, se vérifient sur un seul point. La force et le mouvement sont partout.

Carrière a fourni encore bien d’autres preuves de sa hauteur de pensée et de son talent de peintre que celles-là énumérées ici. Après le Théâtre de Belleville, il a dressé au Salon un Christ qui est un renouvellement humain et héroïque de ce sujet traité par les maîtres de toutes les écoles et qui est tombé aujourd’hui aux mains des anecdotiers. Carrière a pris le Christ, selon l’expression de Renan, « au moment où, uniquement préoccupé de son œuvre, il n’existait plus (pie pour l’humanité ». Sa légende le montre, après avoir douté, défailli, au Jardin des Oliviers et sur le Calvaire, reprenant possession de lui-même au moment suprême. C’est cet instant où il se détache de tout ce qui n'est pas sa pensée que Carrière a interprété. Son Christ est un révolté résigné à 1 injustice du sort, il a le visage fermé et secret, avec l’expression de violence et de dédain de ceux qui sont seuls contre tous et (pii offrent leur vie en témoignage de leur conviction. L’isolement du supplicié est d’autant mieux montré que sa mère est là, au pied de la croix, anéantie, suppliciée elle aussi, le visage décomposé par les larmes, et elle est absente de la pensée de son enfant qui meurt, plus encore qu’au jour où il lui a dit : « Femme, qu’j a-t-il de commun entre vous et moi ? » C’est un beau et terrible drame.

J’en resterai sur cette affirmation d’une pensée toujours en activité qui saisit et exprime à merveille la signification générale de tous les mouvements

de la vie, qui suit la continuité des phénomènes, depuis l’état instinctif de I enfant qui vagit jusqu’à l’acte du sacrifié volontaire. Toutes les œuvres de Carrière sont marquées de cette même préoccupation d’exprimer, à I aide de I instant, la plus grande somme de sensation et d’émotion. Je crois que c’est le but même de l’art de peindre, et de tous les arts, et je me garderai bien de vouloir réduire cette donnée jusqu’à I enfermer dans une formule. Les formules sont nécessités de polémiques, ont leur utilité sans doute pour affirmer le droit à

I existence de tout le nouveau, combattu désespérément par les formules en place et les formules en retraite. Mais les formules passent et les œuvres restent. Je ne cherche donc pas dans la peinture de Carrière, pas plus que je ne chercherais dans la peinture d’Edouard Manet ou de Claude Monet, les termes d’un manifeste pour prédire les destinées de l'art. Chaque grand artiste détermine un mouvement, mais toujours ce mouvement tourne court. Où est I école de Raphaël ? et celle de Rembrandt ? et celle de Rubens ? où sont toutes les autres ?

II n’y a, de notre temps, que la routine faussement classique et notre extraordinaire fonctionnarisme artistique, appuyé sur I Institut, les récompenses, les commandes, I intérêt pour tout dire, qui aient pu durer et faire figure d’école, la seule, — l’Ecole !

Pour Carrière, I extraordinaire a été qu’une très adroite manœuvre, ourdie je ne sais où et je ne sais comment, favorisée par I envie secrète des puissants inquiets, et par la bonne foi ignorante, a voulu le faire passer pour 1 emprunteur d’un procédé de peinture, alors tpi il était le dispensateur d’un enseignement pris à la nature et qu’il rendait libéralement à tous. A combien de peintres, amis, voisins, n’a-t-il pas donné un sens des formes et des harmonies d’un tableau dont ils profitent encore ? Ils pourraient en témoigner s ils voulaient.

D’autres, qui ont entendu les salutaires conseils et assisté aux rapides leçons appuyées d’exemples, peuvent en témoigner aussi. C'est d’ailleurs aujourd’hui chose jugée. Carrière est classé connue un grand artiste original, et son œuvre, résumée à l’Exposition universelle de igoo par les toiles que l'on sait, suffit à montrer la grandeur de sa visée, la richesse des moyens qu'il possède pour sa réalisation, et par contre, la timidité et l'impuissance de ses imitateurs.

C’en est assez pour justifier mon commentaire admiratif à l’œuvre ici résumée par un grand nombre des plus belles toiles et des plus beaux dessins de 1 artiste. J’ai peu parlé de l'homme. J’ai loué son intelligence en louant son art. J'ai voulu, en écrivant ces pages, redire à Carrière ma profonde amitié, offrir mon hommage à son travail.

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