DE L’ALGÉRIE
« Les pertes en soldats et en colons, pendant les pre- » mières années delà conquête et de l’occupation, avaient » été si considérables ; celles que subirent encore les uns » et les autres à dater de 1834 et avant que la médica- » tion par le sulfate de quinine fut répandue, furent » encore telles que notre armée d’Algérie, portée à un » grand effectif, sans cesse en mouvement, sans cesse » exposée aux influences de la fatigue, de l’alimentation » défectueuse, du miasme de dégagement de la terre,
» s’émiettait, se réduisait avec une rapidité effrayante » par la mortalité et les évacuations.
» Plusieurs fois par année, il fallait demander à la » Mère-patrie des soldats pour remplacer les morts, les » mourants et les infirmes, dans une proportion épou- » vantable. L’esprit public, les journaux, les Chambres,
» le Gouvernement s’émurent profondément.
» Un médecin savant et expérimenté, Boudin, s’é » mut, pour ainsi dire, plus que tout le monde, en pré- » sence des statistiques déplorables qu’il réunit; et dans » un travail sur l’acclimatement des Européens, il. » déclare, avec la dernière énergie, que ni nos soldats, » ni nos colons ne résisteront, que l’achèvement de la » conquête, que la colonisation par nous sont impos- » sibles. Cette émotion fut si vive qu’une vaste plaine, » actuellement salubre et source d’immenses richesses, » à quelques lieux d’Alger, fut appelée le Tombeau » des Chrétiens , et qu’un général du génie déclara qu’il » fallait l’entourer d’une grillade fer pour en défendre » l’approche. A ce moment, les Pouvoirs publics agi- » tent passionnément la question de l’abandon ou de » la conservation de l’Algérie. Tant de vies, tant de
» richesses sont prises et absorbées par elle qu’on » désespère d’y subvenir plus longtemps. »
Tel est le tableau que trace de la situation en 1834 le D r Cuignet. D’un autre côté, le D r Hutin, â l’aide de chiffres, nous montre cette situation sous un aspect plus saisissant encore, quand il nous apprend que sur un effectif de 5500 hommes, il meurt à Bône 1100 soldats ou officiers.
C’est à ce moment que Maillot arrive. Il vient de Corsé, où les déceptions quil y a éprouvées en suivant fidèlement les préceptes de l’Ecole, ont d’abord ébranlé sa foi dans, la parole du Maître, et l’ont amené à mettre en doute l’excellence de la doctrine en vogue. Ce doute s’était'ensuite accentué, quand ne voulant pas s’en tenir à sa propre appréciation, à son propre jugement sur les faits cependant très probants qu’il avait sous les yeux, il avait résolu d’aller puiser chez les anciens l’appui autorisé dont il avait besoin pour affermir ses idées et pour lui permettre de les porter au grand jour.
Lorsqu’il débarque à Bône, après un court séjour à Alger où ce qu’il a vu n’a fait qu’enraciner davantage sa conception de l’Endémie, sa conviction est déjà faite. Il n’hésite plus ; son parti est pris, quand il se trouve aux prises avec l’ennemi : il rompra violemment avecles errements du passé ; c’est à la quinine qu’il s’adressera pour combattre le minotaure. . .
La victoire fut éclatante. Le monstre qui, d’après les dîmes mortuaires des années précédentes, pouvait compter sur 2157 victimes, dut se contenter en 1835 de 538 cadavres.
Pour un coup d’essai, c’était un magnifique résultat ! Et si l’ennemi n’avait pas été mis complètement hors d’état de nuire, du moins, la tactique était découverte, qui mieux appropriée aux conditions individuelles, mieux adaptée aux circonstances, devait par la suite réduire les atteintes mortelles du fléau aux plus faibles proportions.
Malgré l’éclat da succès, malgré les statistiques produites à l’appui, malgré les relations transmises à l’Académie et à la presse, malgré les enquêtes officielles qui vinrent confirmer les résultats annoncés, la méthode du hardi novateur ne fut pas immédiatement acceptée par le corps médical/tout entier. Elle souleva des critiques violentes, passionnées, et Maillot, après avoir quitté le théâtre de la guerre, dut entreprendre un autre genre de lutte pour imposer à tous la bonne -parole. Pendant dix ans, de 1840 à 1850, il resta sur la brèche, défendant ses idées avec une telle vigueur qu’il finit par réduire au silence ses adversaires les plus déterminés.
Maillot, comme tous les novateurs que la foi scientifique anime, se montra très affecté de la campagne acharnée qui fut menée contre lui. Ce fut pourtant à la polémique qu’elle souleva qu’il dût de voir ses idées -gagner chaque jour du terrain, au point qu’en 1860 l’unanimité leur était acquise. Trente ans, c’est beaucoup, si l’on juge d’une façon absolue ; trenteans de non-application ou d’application incomplète de la méthode, cela représente des holocaustes de milliers d’hommes offertes à la malaria. Mais il ne faut pas se dissimuler qu’en temps ordinaire, par l’indifférence des uns, par la timidité des autres, la quinine ne serait peut-être employée aujourd’hui que dans la région de Bone, tandis que, grâce au bruit qui s’est fait autour de la polémique, elle est devenue d’un usage banal dans le monde entier. Banal est le mot : nos colons n’ont même plus recours au médecin pour se débarrasser de la fièvre ; au Tonkin, ce sont de simples chefs de poste, qui distribuent le précieux médicament, recherché avidement par les soldats annamites eux-mêmes.
Maillot a donc eu la satisfaction de voir ses idées répandues au point que le public lui-même se chargerait de les.: défendre, si on venait à les attaquer. En dehors de cette satisfaction qui est la plus noble, la
plus élevée qu’un médecin puisse rêver, il eut encore celle de voir les Chambres, fidèles interprètes des sentiments de l’Algérie, lui voter une récompense nationale. Une autre manifestation d’estime et de reconnaissance lui manque cependant ; et nous croyons que celle-là sera également ..bien accueillie de l’illustre vieillard : nous voulons parler de la publication de son oeuvre.
Indépendamment de son Traité des Fièvres , paru en 1836, Maillot a publié/dans divers recueils, d’abord deux mémoires où se trouve exposée la doctrine du Réformateur, ensuite différentes lettres ou articles en réponse aux critiques dirigées contre la Réforme. Il nous a semblé que l’homme à qui l’armée a dû de pouvoir continuer la conquête de l’Algérie, à qui le colon a dû d’entreprendre la conquête du sol par la pioche, il nous a semblé que cet homme méritait de ne pas voir le temps disperser ses travaux et les rejeter dans l’oubli.
Non-seulement la publication de l’œuvre de Maillot sera un nouvel hommage rendu au Maître ; mais elle sera aussi, croyons-nous, une bonne action faite dans l’intérêt scientifique. Les pages écrites par Maillot manquent à l’histoire médicale de l’Algérie. On nous saura gré, nous en sommes certain, d’avoir comblé la lacune qui existait dans cette histoire, lacune dont on ne peut se rendre compte qu’en parcourant ces très intéressantes pages dans lesquelles l’Apôtre retrace les : phases qu’a subies l’évolution de sa doctrine avant d’arriver à la consécration définitive ; dans lesquelles on assiste avec émotion aux luttes de ce travailleur opiniâtre, dont le courage ne faiblit pas un seul instant, . jusqu’à ce qu’il lui soit donné de faire tomber luimême, devant la foule, le voile qui recouvre le monument élevé par ses mains.
P. Trolard.