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L - STATISTIQUE MÉDICALE

Note sur les maladies qui ont régné à Bône pendant le mois de juin 1834 (1)

La clinique du mois de juin a présenté les résultats que l’expérience des années précédentes, que j’ai passés en Corse et à Alger, me faisait entrevoir.

Le 1 er juin, nous ne comptions à l’hôpital que 237 malades ; nous en avons reçu 935 pendant ce mois ; et le 1 er juillet, il nous en restait 819.

Cette augmentation rapide dans le chiffre des fiévreux a eu lieu, cette année, trois semaines plus tôt que l’année précédente ; mais elle a été évidemment subordonnée aux progrès des chaleurs qui ont devancé également l’époque ordinaire. Ici donc s’est offert une fois encore ce que nous avons observé dans des climats analogues ; à nos yeux, l’effet a suivi et a dû suivre irrésistiblement sa cause.

Puisque toutes les autres circonstances ont ete les mêmes que l’année précédente, ne cherchons pas autre

( 1 ) Journal hebdomadaire des Sciences et Institutions médicales, 1884 .

part ce qui a donné subitement, et plus tôt que de coutume, ce grand nombre de maladies ; ne cherchons pas autre part, non plus, ce qui a imprimé aux affections du mois de juin les caractères qu’elles n'avaient présentés l’été dernier que pendant le mois de. juillet.

Quelles ont été les maladies dominantes pendant le mois de juinj et quel est le mode de traitement que nous avons suivi ?

Sur 320 hommes reçus dans mon service, du 1 er au 30 juin, je trouve 162 fièvres intermittentes, dont 89 quotidiennes, 71 tierces et 2 quartes.

Comme points de transition entre les fièvres intermittentes de ces types principaux et les affections ' continues, je compte plusieurs ' doubles-tierces ou quotidiennes et 8 rémittentes bien distinctes.

Enfin, en première ligne, parmi les affections continues se présentent 46 gastro-céphalites suraiguës, 20 irritations gastro-céphalites fébriles, 7 irritations gastro-intestinales fébriles, 6 gastro-entérites aiguës, 3 gastro-colites aiguës, 17 colites, dont 10 sous forme dysentérique.

J’omets à dessein de parler des autres maladies' parce qu’elles me sont inutiles pour donner une idée générale de l’épidémie actuelle.

Les fièvres intermittentes sont donc de beaucoup celles qui se présentent le plus souvent ; c’est, ce que nous avions déjà remarqué dans les mois précédents. Mais quelle différence dans les symptômes, dans la gravité des accidents, dans l’imminence du danger! En effet, si je compare la clinique du mois de juin à celle du mois- de février (l), je trouve que sur 162 fièvres quotidiennes, tierces ou quartes, il n’y en a que 18

(1) Je ne suis à Bône que depuis le 7 février 1834 : ie ne

Pf r an 5 log l e et par renseignements verbaux de la terrible épidémie de 1833.

simples, tandis'qu’eri février, sur 50 fièvres intermittentes, il y avait 26 cas simples, c’est-à-dire sans lésion appréciablé d’aucun organe, quelques heures après les accès.

Si, poussant mon examen plus loin, je joins au mois de février les mois de mars et avril, je compte alors, pendant ce laps de temps, 134 fièvres intermittentes dont 56 ont été simples. Mais comme si le mois de mai devait nous préparer à des maladies plus graves, il n’offre plus que 5 cas de fièvres intermittentes simples sur 64. C’est ainsi.que par des gradations ménagées, nous nous élevons des affections simples des mois précédents à celles si graves du mois de juin.

Que si nous voulons connaître quels sont les organes dont la lésion s’est le plus souvent montrée dans les fièvres intermittentes, nous trouvons que.dans les mois de février, mars et avril, sur 134 cas, les voies digestives ont'été malades 47 fois soit seules, soit , avec les poumons ou l’encéphale, tandis que les poumons l’ont été isolément 10 fois, la rate 3 fois, le péritoine 1 fois. Pendant ces 3 mois, il y a donc eu 56 fièvres simples, beaucoup plus du tiers.

Dans le mois de mai, au contraire, sur 64 fièvres intermittentes, nous n’avons plus que 5 cas simples ; et je trouve que les voies digestives ont été affectées 38 fois, savoir : isolément 9 fois, de concert avec l’encéphale 25 fois, avec les poumons 3 fois, avec -les pou mons et l’encéphale (gastro-broneho-céphalite) 1 fois.

Appliquant cette même étude aux affections du mois de juin, nous voyons , que, sur 162 fièvres intermittentes, il y a 18 cas simples et que les voies digestives ont été malades 99 fois, savoir : 29 fois seules, 67 fois avec l’encéphale, 3 fois avec les poumons ; nous trouvons que l’encéphale a été malade isolément 40 fois, les poumons 1 fois, la rate.4 fois.

Maintenant que nous savons dans quelles proportions

les principaux organes ont été lésés dans les fièvres intermittentes, depuis le mois de février jusqu’au 1 er juillet, si nous voulons connaître le degré de. gravité de leur affection,, je vois que, dans les mois de février, mars et avril, je désignais généralement les lésions de l’encéphale et des voies digestives qui accompagnaient les fièvres intermittentes d’alors, sous les noms d’irritations gastro-intestinales, gastro-céphaliques, tandis que maintenant elles méritent la dénomination de gastro-entérites, de gastro-céphalites.

C’est ce passage d’un degré léger d’irritation à un degré beaucoup plus élevé qui constitue le danger des affections du mois de juin ; c’est la congestion irritative, brusque, violente des principaux viscères qui fait passer ces fièvres de l’état de simplicité à un état toujours grave, souvent mortel ; ce sont ces redoutables phénomènes qui, portés au summum, leur valent le titre de fièvres pernicieuses.

Nous avons donc eu ici, pendant le mois de juin, un grand nombre de ces fièvres intermittentes et rémittentes devenues pernicieuses. Elles eussent été beaucoup plus fréquentes encore, si nous ne nous fussions hâté, dès les premiers jours, d’arrêter les accès; car nous avons remarqué que ces fièvres devenaient d’autant plus graves et laissaient d’autant moins de chances de salut qu’elles duraient depuis plus longtemps et que l’on avait laissé se succéder un plus grand nombre d’accès. Nous n’avons perdu, à bien dire, que les hommes qui se trouvaient dans ce dernier cas ; plusieurs avaient eu, avant leur entrée à l’hôpital, un accès comateux ou délirant. Tous ceux qui ont succombé pendant le mois de juin sont morts dans les 4 ou 5 jours au plus qui ont suivi leur admission à l’hôpital.Ce fait seul suffirait pour indiquer la nature de la maladie.

Lorsque les accès sont aussi tranchés que dans les cas dont nous parlons, lorsqu’ils se présentent nette-

— li¬

ment sous les types quotidiens, tierces, quartes, le diagnostic est facile et le traitement plus facile encore , il est enseigné par tous les auteurs et il n’y a sur les indications aucune divergence d’opinions. Mais il n'en est pas de même pour les gastro-céphalites rémittentes, pour celles surtout qui se présentent dans ce mois avec tous les phénomènes des gastro-céphalites ou des gastro-entérites continues, au moment où les hommes entrent à l’hôpital. Et comme ce point est fondamental, comme c’est la le nœud gordien de la question, je crois devoir en parler longuement, et, pour bien faire comprendre mon idée, extraire de mes notes de clinique les réflexions générales que j’ai l’habitude d’y consigner, mois par mois, réflexions fondées sur mes observations journalières. On verra par là comment je suis arrivé d’une part à des opinions que l’on trouvera peut-être paradoxales sur la nature des maladies de ce pays, et de l’autre, au mode de traitement que j’ai adopté.

En suivant cet ordre de travail par mois je vois que, en février, sur 57 entrants j’ai eu 50 fièvres intermittentes dont 26 étaient simples. Aussi, je disais dans mes notes : « La constitution médicale du mois de février est donc bien tranchée ; aucune époque ne peut avoir une physionomie plus caractéristique,.plus

spéciale..Nous ne verrons probablement plus cette

proportion ; à mesure que les chaleuis feront des progrès, nous rencontrerons des fièvres rémittentes, tantôt bien évidentes, tantôt masquées sous la forme de grastro-céphalites continues.

» En général, ces fièvres étaient peu graves ; elles cédaient facilement aux saignées tantôt locales, tantôt générales suivant l’intensité de la réaction, et à l’administration du sulfate de quinine presque toujours précédée de déplétions sanguines. Aussi, ne voyonsnous pas de rémittentes coïncider avec ces fièvres intermittentes bénignes ; aussi, aucune d’elles ne s’accompagne d’empâtement de l’abdomen, ni de

diarrhée, ni d’œdème, ni d’infiltration des membres abdominaux ; leur convalescence est franche ainsi que leur nature.

» Nous avons eu pourtant pendant le mois de.

février 4 cas de fièvre quotidienne avec délire, dont 1 s’est terminé par la mort ; mais on sait que les fièvres pernicieuses, que l’on pourrait appeler erratiques, se rencontrent en hiver dans les pays où elles sont endémiques pendant les saisons favorables à leur développement ; on sait aussi quelles s’observent ordinairement alors chez les hommes porteurs d’affections chroniques et c’est ce qui est arrivé chez le sujet qui a succombé ; c’était un vétéran. »

Passant au mois de mars, je trouve 36 cas de fièvres intermittentes sur 56 hommes admis dans mes salles ; il n’y a déjà plus que 15 cas de fièvres simples. « Et (disais-je dans mes notes) plus nous approcherons de l’époque des chaleurs,et moins nous en rencontrerons.» . Je ne dois pas passer sous silence qu’une seule de ces .fièvres intermittentes, à type franc, s’est présentée-avec.; •cet ensemble de phénomènes qui constitue les fièvres pernicieuses : c’est une fièvre quotidienne avec pleuropneumonie ; dans le mois de février, je l’ai dit, nous en avons eu 4 exemples et j’ai cherché a en donner l’explication.

Nous avons observé aussi deux rémittentes pendant le mois de mars ; le mois de février n’en avait offert aucune ; cette remarque est à noter, ainsi que nous allons le voir en parlant de la clinique des mois suivants. Le. mois d’avril commence à appeler l’attention par le nombre et la nature des affections.. Ainsi, sur 101 hommes, je trouve 48 fièvres intermittentes dont 15 simples. L’affection qui a le plus généralement accompagné leurs accès, est celle des voies digestives et de 1 encéphale, tandis que pendant le mois de mars nous avions remarqué le plus souvent celles des bronches ; aux variations de température de mars avait succédé une température plus uniformément chaude.

Sous l’influence de cette élévation de température, se. développe aussi en avril un assez grand nombre de fièvres rémittentes ; et ceci est d’une grande importance, selon moi. « Ces rémittentes forment, à mon sens, le passage des irritatives, qui accompagnent les accès, aux gastro-entérites, aux gastrô-céphalites de ce mois et surtout des mois suivants. Pour bien saisir ces nuances., il ne faut pas perdre de vue que ces affections rémittentes ont presque constamment débuté par un ou deux accès bien marqués, bien distincts, et que ce n’est qu’au deuxième ou troisième accès que la réaction circulatoire ne tombant plus, il n’y a plus d’intermittence. Le paroxysme cependant se reconnaît encore, bien que la plupart du temps il n’y ait pas de frisson, parce que, à une certaine époque de la journée, les symptômes inflammatoires . sont trop violents pour qu’il y ait seulement exacerbation, parce qu’ils sont opposés à l’espèce de calme que, quelques heures avant leur apparition, on observait chez les malades. Ce n’est déjà plus qu’à cette alternative brusque et journalière d’une apparence de solution, puis d’une exaspération subite de la maladie, que l’on reconnaît que ce n’est pas une fièvre continue que l’on a sous les yeux Ces distinctions sont néanmoins généralement encore appréciables ; mais nous verrons dans les mois suivants ces fièvres rémittentes disparaître à leur tour, et se cacher entièrement sous le masque d’affections continues. Elles seront remplacées par des fièvres continues., de même qu’elles avaient, elles, remplacé des fièvres intermittentes; leur nombre diminuera en proportion des. affections continues, de même qu’il avait augmenté en. proportion de la diminution des fièvres intermittentes. C’est là, je le répète, le point, capital des fièvres de ce pays ; c’est de l’idée qu’on se formera de ces intermittences, de ces rémittences et de ces fièvres continues se succédant tour-à-tour, se remplaçant, se chassant, puis reparaissant, tournant pour ainsi dire d*ns le cercle annuel ; c’est de la

filiation que l’on verra ou ron entre ces maladies si diversesen apparence, si identiques pour le fond, que dépendra le choix d’un traitement vrai ou faux ».

Et ce que je dis est d’accord avec ce qu’ont écrit sur ce sujet les meilleurs observateurs. Tous ont vu, dans les épidémies de fièvres pernicieuses, les fièvres les plus simples devenir graves lorsqu’elles n’étaient pas arrêtées dès les premiers accès, tuer alors les malades en quelques jours, ou passer à une pseudo-continuité , que l’on désigne sous les noms de fièvres ataxiques, adynamiques , malignes et typhoïdes, c’est-à-dire se convertir en gastro-céphalites presque toujours mortelles. Aussi, si ce qui précède est fondé, nous ne devons pas être étonné de voir un grand nombre de gastro-céphalites, en apparence continues, pendant les mois de mai et de juin. Cette transmutation était inévitable ; ce sont les accès qui en se prolongeant, en se confondant, donnent naissance à ces gastro-céphalites qui sont, suivant l’intensit.é de la réaction, ou rémittentes ou continues. Maintenez cette réaction, et vous ramènerez ces fièvres continues à la rémittence et ces rémittences à leur premier état de simplicité, à Vintermittence.

Ces points de doctrine paraîtront hasardés aujourd’hui et demandent à être discutés, je le sais ; mais ce n’est pas là le travail de quelques heures. Je les crois vrais et d’une démonstration possible ; je me propose d’entreprendre cette tâche, lorsque mes occupations me permettront de mettre en ordre les faits sur lesquels ils s’appuient. Mais comme c’est sur ces principes que repose le traitement que j’ai suivi, j’ai dû, avant de parler de ce dernier, exposer ces généralités en quelques mots.

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