DE L’INFLUENCE
de la Thérapeutique et de l’Hygiène dans la décroissance de la mortalité dans la région de Bône (Algérie) (1)
Les questions hygiéniques et conservatrices de la vie humaine étant à l’ordre du jour,. je me suis demandé si, possesseur de notes qui sont de nature à démontrer la puissance de l’hygiène et de la thérapeutique dans les maladies des pays chauds et marécageux, ce ne m’était pas un devoir de dire ce que l’expérience m’a appris à ce sujet. Cette étude est toute d’actualité, comme l’exprime Littré, dans le deuxième volume de sa Traduction des Œuvres d'Hippocrate : « Par une circonstance particulière, dit-il, les épidémies ont l’intérêt actuel, l’utilité présente, qui peuvent s’attacher à un livre moderne. Elles se rapportent, en effet, à un sujet encore peu connu, incomplètement étudié (les fièvres des pays chauds), sur lesquelles elles fournissent de précieux enseignements. Il se trouve de nos jours que les principales écoles de médecine ont leur siège dans des régions tempérées et même froides ; il s’est trouvé, au contraire, dans les temps anciens, que les principales écoles, avaient leur siège dans des régions beaucoup plus chaudes. De cette différence de position, il est résulté que la pyrétologie des pays chauds, qui n’est entrée dans l’enseignement des premières que d’une manière incomplète et par le fait des médecins voyageurs, a constitué le fond même de l’enseignement des secondes. Le livre d’Hippocrate
• (1) Gazette des Hôpitaux, 11 octobre 1887.
conserverait.toujours un haut rang dans la littérature médicale, à cause de l’esprit supérieur avec lequel cet écrivain observe et décrit ; mais la pénurie des modernes sur ce sujet en fait, de plus, un livre immédiatement utile à tous ceux qui .ont à pratiquer la médecine dans les pays chauds. » Que de justesse dans ces remarques de Littré, et combien ses paroles ont encore plus de poids et d’actualité de nos jours, au moment où nous avons presque doublé l’étendue de nos colonies, dans des contrées où l’on a tant à se défendre contre les attaques du paludisme porté à un si haut degré !
J’ai réuni, sur le pays de Bône, des documents que personne n’a et ne peut avoir sur aucun des grands centres de l’Algérie, les plus renommés par les désastres qui ont accablé notre armée dans les premières années de l’occupation. Cela me permet aujourd’hui d’exposer les phases par lesquelles a passé notre état sanitaire dans ce point de nos possessions africaines,où je me cantonne exclusivement, en raison précisément des matériaux que j’ai entre les mains, Je vais donner ainsi l’espérance, sinon la certitude, que l’on pourra arriver à obtenir partout les résultats que je vais signaler, en procédant comme il a été fait dans cette localité, qui primitivement a été le théâtre de revers médicaux tels qu’ils ont fait mettre en doute la possibilité de conserver l’Algérie.
Il me suffit de poser deux dates pour démontrer quelle a été, dans cette région si éprouvée, la puissance de la thérapeutique et de l’hygiène :
En 1833, sur 5,500 hommes de garnison, on a 6,704 malades et 1,526 morts.
En 1884, sur 1,826 hommes de garnison, on a 736 malades et 8 morts.
Voilà des chiffres bien curieux, bien surprenants, par leur contraste. Personne, au surplus, n’aura un étonnement plus grand que celui qu’ils m’ont donné : B décès dans un an, à Bône, la ville sépulcrale de 1833 !
On est arrivé à ce résultat progressivement, mais non sans hésitation, sans chocs en retour, sur lesquels nous aurons à nous expliquer. Et d’abord, établissons bien le point de départ pour nous rendre compte exactement des causes qui ont amené cette heureuse transformation.
En 1833, on n’avait encore sur les maladies paludéennes que des données bien vagues, que les médecins de cette époque puisaient dans les livres classiques et dans les enseignements scolaires qui étaient, - je he crains pas de le dire, tout à fait insuffisants et incompétents. Elevé dans les idées de ce temps, je ne commençai à soupçonner qu’il y avait bien des inconnues dans l’histoire des fièvres intermittentes, telle qu’on nous l’avait apprise, qu’aprês avoir vu ces maladies en Corse et dans les hôpitaux d’Alger. J’étais dans cette disposition d’esprit lorsque, en 1834, je fus envoyé à Bône où je trouvais des affections plus graves, plus meurtrières que celles que j’avais observées jusque là- Mes doutes se dissipèrent, mes hésitations prirent fin, et je m’engageai, à pleines voiles, dans la doctrine que j’instituai et qui, après bien des obstacles, bien des luttes, a fini par devenir universelle en Algérie. Dès cette première année, la mortalité a passé à 1 mort sur 20, au lieu de 1 sur 4, comme en 1833 ; et encore, dans mon service, à 1 sur 27 ; à 1 sur 25 dans celui d’un de mes adjoints, M. Worms, qui avait adopté de suite mes idées. Mais la mortalité considérable qui s’était produite dans le service de plusieurs médecins, que je n’avais pu décider à suivre mon exemple, la fit baisser à 1 sur 20 ; ce qui, au surplus, suffirait bien pour faire ressortir l’importance de l’évolution que je venais d’imprimer à la thérapeutique des fièvres palustres.
Il s’agissait, après cette grande épreuve, de savoir ce que l’avenir réservait à cette tentative hardie. En 1835, on a 1 mort sur 24 malades ; en 1836, on a 1 sur 20, comme en 1834. Mais en 1837 et en 1838, la scène
change, et voila un des grands écarts qui sont venus, à plusieurs reprises, contrarier nos prévisions : en 1837, on compte 1 mort sur 8 ; en 1838, 1 sur 14. Pourquoi? parce que, en 1837, pour la seconde expédition de Constantine, on a dû renforcer le Corps d armée, le porter à 4 brigades, en faisant venir de France de nombreuses troupes, entre autres lè 26 e de ligne et le 12 e . Ce dernier apportait le choléra dans ses rangs ! Ces régiments, étrangers au climat, sont lancés sans préparation aucune, en pleine saison épidémique, dans ün pays brûlant, couvert dé marécages ; ils ont à supporter les fatigues de la guerre, des privations, des combats, et les périls de l’assaut ; la ville prise,-ils ont à construire des routes, à établir des camps, à s’y installer, pour assurer les communications entre Bône et leur nouvelle conquête. Voilà bien des causes pour expliquer un point d’arrêt dans l’amélioration qui, les années précédentes, avait donné tant d’espérances.
On fut bien dédommagé de cet échec en 1840, année qui n’envoya dans les hôpitaux que 787 hommes. Cependant, cette année-là fut une des plus désastreuses pour notre armée qui, d’après les Etablissements français dans VAlgérie a eu 113,871 malades, et 9,567 morts. Dans son Histoire des commencements d’une conquête, M. Camille Rousset rapporte que, du 1 er juin au 7 novembre 1840, on a eu 4,200 morts * qu’à cette dernière date, il y avait près de 15,000 malades dans les hôpitaux, l’effectif de l’armée étant de 71,703 hommes. L’immunité de la garnison de Bône est due à ce qu’elle n’a pris aucune part aux opérations de guerre incessantes, qui ont tenu constamment en haleine les troupes des provinces d’Alger et d’Oran. C’est aussi dans cette même année que s’est déroulé le sombre drame de Miliana, dont j’ai donné les chiffres obituaires dans la Gazette des Hôpitaux du 30 septembre 1884. Dans 1 intérêt de la science, de la vérité et de l’humanité, je dois dégager la responsabilité de ma thérapeutique, dans ces cruels évènements. A cette époque
encore, par je ne sais quelle aberration d’esprit, de bien regrettables attaques avaient empêché sa propagation ; elle n’était guère appliquée que par les médecins qui l’avaient étudiée dans mes salles, ou qui avaient été en rapport avec les jeunes collaborateurs avant servi sous ma direction.
Le second grand écart, dans la morbidité plus que dans la léthalité de Bône, est celui dont j’ai déjà parlé dans la Gazette des Hôpitaux 22 mars 1884. . J’ai fait connaître alors qu’il était dû à ce qu’on avait laissé s’envaser et s’encombrer les canaux creusés par le génie militaire dans la plaine voisine de Bône, pour la drainer et conduire à la mer les eaux provenant des pluies torrentielles de l’automne et de l’hiver. Cette négligence sema cette plaine d’effondrements marécageux ; de nombreuses maladies ne tardèrent pas à sévir sur la population civile tout comme sur la troupe ; mais elles furent assez bénignes car, si celle-ci eut 10,667 malades, elle n’eut que 1 mort sur 45 en 1852., ct,l mort sur 33, en 1853.
Ce fut là, du reste, la plus grande crise qu’eut à subir le pays ; la série des documents qui nous ont guidé jusqu’ici s’interrompt ; tout à coup, on ne donne que des détails insignifiants, par suite de la mobilité extrême du personnel médical. Heureusement, une nouvelle ère commence en 1865, avec le premier numéro de la Statistique médicale de Varmée, ouvrage important et officiel où j’ai relevé le mouvement de l’hôpital de Bône de 1865 à 1880, mouvement inséré dans la Gazette des Hôpitaux des 20, 22 mai 1884 et qui fait connaître les progrès bien remarquables de la diminution de la mortalité. Je n’en retiens ici que les chiffres des quatre dernières années, pour les rapprocher de ceux que vont nous donner les quatre années qui les suivent, 1881, 1882, 1883, 1884, en faisant remarquer que le numéro de 1884 n’a pas encore paru ; mais il est sous presse, et j’ai copié sur les épreuves les chiffres que je transcris :
Premier Groupe
Année
Effectif de la garnison
Malades
Morts
Deuxième Groupe
Je n'ai rien à ajouter ; l’enseignement est complet. Je tiens cependant à m’expliquer sur la grande .part que je fais à la thérapeutique. On me reprochera, je n’en doute pas, cette tendance de mon esprit, et l’on me taxera d’exagération. Mon opinion, cependant, est fondée sur un fait indéniable et contre lequel rien en-, peut prévaloir : la comparaison du mouvement hospitalier de Bône de 1834 avec celui de 1833.En effet, les conditions hygiéniques étaient les mêmes ; et cependant en. 1834, nous n’eûmes mie 538 morts avec 11,593entrants, tandis qu’en 1833, on en avait compté, comme nous l’avons déjà vu, 1,526 avec 6,704 malades. Il est : donc bien évident que c’est à la thérapeutique seule que revient ce succès. De plus, il s’est passé bien des années, pendant lesquelles elle, a dû toujours seule défendre la vie des hommes, attendant des secours secondaires et adjuvants que l’hygiène devait lui appor- } ter, c-’est-à-dire le dessèchement des marécages, celui de l’immense lac Fezzara, les grands travaux de l’agriculture et de la viticulture, qui ont fait de Bône, et de sa banlieue l’un des séjours les plus agréables que., l’on puisse rêver*
Rien, au surplus, ne m’est plus facile que de. m’appuyer sur une nouvelle expérimentation qui, se-
déroule sous mes yeux : ce sont les épreuves analogues que subit à son tour le Corps d’armée d’occupation de l’Extrême-Orient. La question, il est vrai, est ici plus complexe, je le reconnais et me bâte de le dire ; à coté du paludisme il y a Y endémie cholérique, bien autrement grave, bien autrement meurtrière ; mais contre laquelle malheureusement la médecine est, ici comme partout, à peu près impuissante, et devant laquelle nous ne pouvons que nous incliner, en faisant des vœux pour que l’on découvre contre elle un spécifuge aussi efficace que l’est le sulfate de quinine dans les affections paludéennes de ces mêmes contrées. Je suis heureux de pouvoir rassurer, sur ce dernier point, les familles qui ont des enfants dans ces colonies si redoutées. Voici ce qu’à bien voulu m’écrire à ce sujet,, en date du 6 septembre 1887, l’homme le plus compétent, M. Dujardin-Baumetz,l’ancien Directeur du service de santé au Tonkin, chargé aujourd’hui, au Ministère de la Guerre, de la direction du service de santé de toute l’armée : « L’instruction médicale ci-jointe, me dit-il, vous montrera comment on traite militairement les fièvres palustres du Tonkin ; cette médication est la vôtre. Partout, au Tonkin et en Annam, on en éprouve les bienfaits. » Je ne pouvais m’appuyer sur une autorité plus imposante, et je remercie hautement M. Dujardin- Baumetz de l’appui qu’il m’apporte par la franchise et la netteté de sa déclaration, en attendant que ses fonctions administratives lui permettent de terminer l’histoire médicale de l’expédition du Tonkin, qui sera une œuvre importante pour le pays, pour l’armée, pour l’humanité.
Indépendamment des travaux reproduits dans cet ouvrage, M. Maillot a publié
Fn Traité des Fièvres ou Irritations cérébro-spinales
Volume in-8, J. B. Baillière, Paris. 1836