‹ L'Œuvre de F. C. MaillotChapitre 15 sur 16 · II (D · texte numérisé non relu

II (D

Dans ma lettre au Conseil qui accompagnait ma réponse à M. Gassaud, je disais : « J’avais apporté la plus grande sévérité dans le service de ces espèces d’évacuations qui sont, pour l’armée d’Afrique, une nécessité comme pour nos autres colonies ; et, parmi les réformes que j ai introduites à l’hôpital de Bône, cette sévérité n’a pas été la moins féconde en résultats heureux. C’est antérieurement à mon arrivée, je le dis une fois pour toutes, que de Bône on dirigeait sur Toulon et sur Marseille des malades dans un état tel que, dans une seule traversée, 21 de ces malheureux succombèrent sur le Marengo . C’est là une calamité que j’ai fait cesser en 1834,en donnant à ces évacuations leur véritable destination, qui était d’envoyer momentanément en France les hommes qui avaient été trop fortement éprouvés par le climat, ceux dont les fièvres récidivaient à chaque instant. Les registres des lazarets et des hôpitaux de Marseille et de Toulon en font foi ; il était si facile de s’en convaincre. »

De ces données et de la nécessité de conduire, à travers la ville et à pied, ces malades de l’hôpital au port d’embarquement,, je me crois fondé à conclure qu’ils n’étaient ni si faibles, ni si gravement atteints

(1) Gazette des Hôpitaux, 1T novembre 1884.

que le dit M. Gassaud. On les envoyait à Alger parce que là il y avait un service de transports directs pour la France ; ce qui n’existait pas à Bône. Que pendant leur séjour momentané à l’hôpital d’Alger ils aient eu des rechutes, rien de plus ordinaire ; qu’on les ait soignés avec des doses puérilement ridicules de sulfate de quinine, incapables d’enrayer immédiatement les accès, je n’en doute pas ; que des accidents pernicieux se soient terminés par la mort; je le comprends sans peine quand, par crainte d’ulcérations intestinales, on fixe, comme M. Gassaud, à 1 gr. 50 le maximum du fébrifuge, si puissant lorsqu’il est bien administré.

Pour en avoir fini avec M. Gassaud, il ne me reste plus qu’un mot à dire sur les témoignages de MM. Maillefer et Dufour, qu’il invoque à l’appui de ses investigations cadavériques. Le premier vint nous rejoindre à Bône, pendant que notre épidémie était à son apogée ; il est même du nombre des sous-aides que, dans Vavertissement de mon traité des fièvres intermittentes , j’ai signalés pour leur dévouement et comme appartenant aux jeunes gens d’avenir. Elevé à son tour, quelques années après, aux fonctions de médecin traitant en Afrique, il a appliqué dans leur rigueur les enseignements qu’il avait recueillis à ma clinique.

Quant à M. Dufour, il a soutenu sa thèse sur les maladies qu’il avait eu occasion d’observer à Bougie et à Alger, avec M. Gassaud ; à Bône, avec moi et avec mes prédécesseurs. J’ouvre celte thèse et j’y lis (p. 23) au sujet du sulfate de quinine : « Les heureux succès qu’en a obtenus M. Maillot, médecin en chef de l’hôpital en 1834, ont prouvé de la manière la plus évidente que son administration n’était pas intempestive et qu’elle réclamait une grande habileté; car,en comparant la mortalité des années précédentes avec celle de cette époque, la différence était immense et hors de toute proportion : ainsi, en 1833, on comptait à peu près 1 mort sur 3 ou 4 sortants ; en 1834, à peine en comptait-on 1 sur 20. Je vais maintenant exposer la

pratique hardie que ce médecin distingué avait osé employer et que les autres praticiens ont promptement suivie. »

Je continue à suivre l’ordre chronologique dans lequel se placent mes rudes censeurs,. et je me trouve en face d’une brochure publiée en 1842 par M. Gouraud père, médecin de la succursale des Invalides, à Avignon, et intitulée : Etude sur la fièvre intermittente , pernicieuse , dans les contrées méridionales.

L’auteur rentrait d’Afrique ; je m’attendais donc à y trouver des choses gracieuses à mon endroit. Mais que j’étais loin de compte ! Je me heurtais, au contraire, à ce passage qu’on aura peine à croire textuel : « Nous ne connaissons pas le docteur Maillot personnellement, et nous lui croyons les meilleures intentions ; mais quand nous le voyons professeur à l’hôpital militaire d’instruction de Metz, à son retour d’Algérie, où sa méthode a dû coûter la vie à tant de nos soldats, nous ne pouvons nous contenir et nous crions au feu ! »

Et dire que j’ai, dans le temps, répondu à ces diatribes ! C’est là un de mes grands péchés de jeunesse ; je me garderai bien d’y retomber.

Je passe donc ; mais voilà que, horresco referens î le chemin me conduit directement à M. Casimir Broussais, champion redoutable par sa valeur personnelle et par le grand nom dont il a hérité ; avec lequel, malgré tout, je n’ai pas hésité à entreprendre une controverse dont je n’exposerai pas tous les détails parce que ce serait une superfétation, mais dont on pourra prendre connaissance dans le Recueil des Mémoires de Médecine militaire pour l’année 1846, et dans la Gazette médicale de Paris, en 1846-1847. Je me contenterai d’en rappeler le sujet en quelques lignes.

M. Broussais niait complètement les fièvres que j’ai appelées pseudo-continues ; d’où la conséquence obligée de rejeter le traitement que je leur avais assigné -, c’était dès lors provoquer le retour des calamités que

mes Conseils venaient d’arrêter. Je mis fin à cette lutté en disant qu’il était inutile de la prolonger, parce que je ne pourrais pas le convaincre et que lui ne me ferait pas changer d’avis ; j’ajoutais que je m’en rapportais au temps pour décider la question. Le temps et l’expérience ont prononcé ; ils m’ont complètement donné ; raison. Dans ces conditions, je puis très bien me dispenser de réfuter de nouveau M. Casimir Broussais pour avoir, si témérairement 'et si contrairement à la vérité, avancé que j’avais été devancé par MM. Antonini et Monard frères dans la thérapeutique que j’ai formulée et donnée comme mienne. Je me contente de renvoyér à ce qui a été exposé plus haut et, de plus, j’en fais la plus stricte application à MM. Roux et Faure, auxquels mon contradicteur voudrait accorder le mérite d’avoir fait en Morée, en 1829, ce que j’ai fait quelques années après en Algérie.

J’aime à croire que, dans ces propositions d’uneétrangeté renversante, il n’y a qu’une erreur ; mais l’erreur est absolue, bien qu’elle ait trouvé un ardent défenseur dans M. Lévy, cet alter ego de son frère d’armes dont il dit : « Nemini ftebilior quam milii. » Mais, malgré l’attendrissement que me donnent ces pieux souvenirs et ces regrets poétiques, malgré le dithyrambe qu’il chante en l’honneur de MM. Roux et Faure, j’ai le regret de dire que la Relation médicale de Varmée de Morée par le premier, est une oeuvre d’une insignifiance déplorable ; et, pour Ce qui a rapport au fait en litige, je ferai remarquer que, si M. Roux , avait eu en Morée le moindre soupçon de l’évolution que j’ai imprimée en 1834 à l’étude des affections paludéennes, il n’eût pas en 1830, médecin en chef de 1 expédition d’Alger, laissé ses collaborateurs de tous grades s’engager dans la funeste thérapeutique, dont il m’a été donné de délivrer l’Algérie.

M. Faure ne m’arrêtera pas longtemps. Je me bornerai à cette simple observation : peut-on sérieusement discuter une question de pathologie palustre avec un

homme qui affirme n’avoir jamais vu une fièvre rémittente ; n’avoir jamais observé une fièvre intermittente que l’on pût rattacher à l’influence des marais ! Et notez bien que c’est ce même médecin qui, au dire de MM. C. Broussais et Lévy, m’aurait précédé dans ma doctrine des fièvres paludéennes à type pseudo-continu ! En vérité, c’est à n’y pas croire ! et c’est le cas ou jamais de dire : Qui trompe-t-on ici ? Bien certainement ce ne sera ni moi, ni ceux qui m’ont vu à l’œuvre, ni ceux qui ont combattu avec moi. Aussi bien, j’ai hâte d’en terminer ; mais non sans faire remarquer que, dans la sixième édition (posthume) de Y Hygiène, de M. Lévy, on a fait disparaître les critiques qui, dans les éditions précédentes, s’attaquaient jusqu’en 1869 à une méthode déjà étendue dans toute l’Algérie depuis de longues années ; et l’on a bien agi ; car elles déparaient un livre de valeur, et elles pouvaient faire mettre en doute la perspicacité technique de l’auteur.

Dans Mon dernier mot sur les fièvres de VAlgérie, je disais que, très /probablement, je me permettais pour la dernière fois d’adresser quelques lignes au public; J’avais d’abord écrit certainement ; je m’applaudis aujourd’hui de cette substitution, puisqu’elle me permet de céder au désir de quelques amis, qui ont pensé qu’il serait utile pour tous de rajeunir le souvenir des difficultés qu’avait rencontrées une méthode si simplement exposée, si claire, et d’une utilité si évidemment, si immédiatement applicable.

Mais, ce nouvel article terminé, je retourne à ma. rédaction première ; la probabilité deviendra une. certitude. La nouvelle génération est trop vivante, trop active, trop entreprenante, trop hardie, trop savante, pour que le dernier des élèves de Broussais, qui ose encore écrire, ne comprenne pas qu’il n’y a plus place pour lui dans les rangs de cette milice triomphante : Te morituri saîutant !

Mais avant dé mourir, je veux faire mes adieux à la presse médicale ; je tiens à la remercier des témoignages d’estime dont elle a bien voulu honorer ma longue et laborieuse carrière de médecin d’armée ; je continuerai à m’instruire, en me tenant au courant de ses travaux, et je serai toujours heureux d’applaudir à ses succès.

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