CHAPITRE
Le Play, — tout en étant un grand réaliste comme les deux maîtres en politique de la pensée contemporaine que j'ai étudiés précédemment, Bonald(i) et Auguste Comte (2), — Le Play a une méttiode un peu différente de la leur. Or, par cette méthode différente, Le Play, sur beaucoup de points, abouUt aux mêmes conclusions que Bonald et Comte. J'ai pensé que c'était là une constatation intéressante à faire, et qu'elle serait comme une vérification, par une sorte
1. Le réalisme de Bunald. 1 vol., à la Nouvelle Librairie Nationale.
2. Le système politique d'Auguste Comte, 1 vol. — Les ComécratioTis positivigtes de la vie humaine, 1 vol. — Nouvelle Librairie Nationale.
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de contre-expérience, de la justesse de vues de Comte et Bonald, sur les principes que j'ai cherché à mettre chez eux en relief.
Comme ces deux philosophes, Le Play, je viens de le dire, est un grand réaliste. J'entends par là qu'il considère qu'il y a des lois auxquelles les sociétés doivent se plier pour vivre, que ces lois ne dépendent pas de nos goûts ou de nos caprices, et qu'il s'agit donc de les découvrir et non de les inventer.
Pour la découverte de ces lois. Le Play se sert, comme Comte et Bonald, de ces deux instruments : l'observation et le raisonnement. Pourtant, je le répète, sa méthode est un peu différente. La méthode de Comte et Bonald est plus philosophique, celle de Le Play plus empirique. Pour bien faire comprendre cette différence je recourrai à une comparaison. Comte et Bonald font comme des médecins qui déduiraient les lois de la santé de la connaissance qu'ils ont des organes de l'homme et de leur fonctionnement. Le Plaj^ lui, nous déclare: observons, étudions, examinons une grande quantité d'hommes, parmi ceux qui sont forts, ro-
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bustes, à l'abri des maladies. Ces hommes, puisqu'ils sont bien portants, suivent nécessairement, par raison ou instinctivement, les lois qui assurent la santé. Nous devons donc découvrir ces lois en étudiant la façon de vivre de ces hommes.
Par la première méthode on établit les lois que les hommes doivent suivre pour se bien porter. Par la seconde les lois suivies par les hommes bien portants. Or ce n'est pas tout à fait la même chose. Dans le premier cas, en effet, on peut arriver à établir toutes les lois de la santé. Dans le second, on ne peut découvrir que celles observées par les hommes que l'on étudie, et il se petit fort bien que ces hommes n'observent pas toutes les lois dont la santé dépend. Il en résulte que par la méthode de Le Play on n'établira que des lois déjà connues, tout au moins empiriquement, de l'humanité), tandis que la méthode de Comte et Bonald permet de faire la découverte de lois jusqu'ici ignorées.
Cette remarque que je fais au désavantage de la méthode empirique eût d'ailleurs fort peu troublé Le Play. Il estimait, en effet, qu'en so-
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ciologie, il n'y a aucune découverte à faire, il n'y a qu'à observer ce qui est, aucune loi sociale n'existant, qui n'ait été expérimentée déjà par quelque société humaine. C'est aussi la pensée de Bonald, si ce n'est celle de Comte. Nous n'avons pas sur ce point ici à les départager. Car, en admettant qu'il y ait des lois de la santé sociale qui ne soient pas encore connues, nous pouvons dire qu'en tout cas l'urgence n'est pas de découvrir ces lois. L'urgence est de restaurer les vérités les plus élémentaires et les plus anciennes de l'Ordre qui sont actuellement oubliées ou méconnues. Or, pour restaurer ces vérités, la méthode de Le Play est aussi efficace que celle des deux philosophes dont nous venons de parler, et peut-être même est-elle plus propre à frapper et convaincre certains esprits, parce qu'elle est plus concrète et par là plus vivante.
Cette méthode nous ne la comprendrons d'ailleurs tout à fait bien qu'en voj^ant les circonstances qui ont amené Le Play à l'adopter. Et pour cela nous allons parcourir succinctement sa via
Le Play nous a initié lui-même aux détails de sa vie dans son premier volume des Ouvriers européens. Nous y voyons qu'il naquit en 1808 sur les bords de la Basse-Seine, près de Ronfleur, d'une famille assez modeste, puisqu'il raconte que les divers exercices de pêche, chasse ou cueillette auxquels il se livrait et qui faisaient la joie de sou enfance, apportaient en même temps un appoint ulile au ménage de ses parents. En 1811, son frère étant mort, il fut emmené par un de ses oncles à Paris. « L'arrivée à Paris, écrit-il, produisit sur moi l'impression fâcheuse que j'ai toujours ressentie depuis lors à la vue des villes. Mon oncle habitait rue de Grammont... Le luxe de l'appartement Louis XVI où je devais rester quand je n étais pas à l'école, ne me fit jamais oublier le charme de la forêt, du verger et des rivages du pays natal. L'école où. Ion m'envoyait fut pour moi, pendant quatre hivers, un suppUce dont le souvenir ne m'a jamais quitté... Aucun souvenir d'amilié ne s'y est joint à ceux que m'avaient laissés mes compagnons de chasse et de pêche;
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et en ce qui touche l'enseignement, je ne saurais me rappeler ce que j'y ai appris, » On voit que Le Play manifestait dès alors la prédilection qu'il marque dans tous ses ouvrages pour la vie simple des champs.
En 1815, il re\'ient à Honfleur, et il voit alors, pour employer le mot superbe que cette époque la mérité de porter dans l'histoire, la renaissance de son pays natal, qui avait particulièrement souffert durant la Révolution et l'Empire. « Pendant sept ans (1815-1822), é,crit-il, sur les deux rives de la Basse-Seine, je vis renaître le travail, paralysé depuis vingt ans par le blocus. Dans le pays d'Auge, je voyais croître rapidement le bien-être au sein des ateliers domestjiques... Dans le pays de Caux, le spectacle était encore plus instructif: le retour de la paix et la conservation des traditions normandes concouraient également à la renaissance de la prospérité. »
C'est au collège du Havre que Le Play poursuivit ses études. Puis, conseillé par un ami de sa famille, il rentre à Paris en 1824, poui- se préparer à la caiTÎère d'ingénieur, en passant
successivement par l'Ecole polytechnique et l'Ecole des mines. L'admission à l'Ecole des mines de Paris, à la fin de 1827, écrit Le Play, fut pour moi une école de bonheur. J'échappais enfin à la servitude du casernement et des salles d'étude, qui depuis deux ans paralysait mes facultés. Mes récréations, subordonnées à des devoirs attrayants, acquirent un charme extraordinaire dans la compagnie habituelle de mon ami, Jean Raynaud. v Avec cet ami des discussions politiques s'engagent. Raynaud était poussé vers les idées saint-simonielines. < J'opposai d'abord, nous dit Le Play, à ses idées préconçues les opinions que j'avais puisées dans ma première éducation. Nos discussions continuelles ne diminuèrent point le dissentiment qui régnait entre nous; mais elles accrurent notre affection, en nous donnant le désir d'une association qui pût nous conduire à la découverte de la vérité. En cette matière, sans s'attacher autant que moi à la méthode d'observation, Raynaud ne repoussait pas la pensée de prendre pour critérium de nos jugements les faits sociaux observés dans un voyage fait en commun. »
Ce preoiier voyage lut effectué en 1829 dans l'Allemagne du Nord. Le Play nous explique ainsi quel but exactement il y poursuivit: « Comme tous les voyageurs qui iispirent à exercer par leur profession une action dirigeante, nous avions à atteindre, dans chaque contrée, trois buts principaux: visiter les établissements spéciaux qui, pour l'art des mines, offrent les modèles à suivre et les écueils à éviter; séjourner sur chaque établissement le temps nécessaire pour observer les faits essentiels;^ puis rédiger les notes qui doivent en garder le souvenir. Se mettre en rapport intime avec les populations et les lieux, afin d'établir une distinction nette entre les faits essentiellement locaux et ceux qui ont un caractère d'intérêt général. Chercher avec sollicitude les Autorités sociales de chaque localité: observer leur pratique: écouter avec respect les jugements qu'ils portent sur les hommes et les choses. »
Le Play résumait ici la méthode d'observation qu'il devait employer pour tous ses travaux subséquents.
Ce voyage de 1829 et l'année suivante, avec
ses événements politiques, sont des dates importantes dans la vie de Le Play. Elles orientent, en effet, en quelque sorte tout le reste de son existence. C'est ce qu'il reconnaît d'ailleurs dans le passage suivant de son autobiographie. < Le voyage de 1829 m'attacha à ma profession en me donnant la certitude que je pourrais m'y rendre utile à mon pays. Je poursuivis, avec une ardeur croissante, mes travaux d'ingénieur; mais, à dater de ce moment, je ne perdis jamais de vue les études sociales, et elles devinrent l'une de mes récréations favorites. Pendant l'hiver de 1829 à 1830, j'employai mes loisirs à visiter beaucoup d'ateliers parisiens, et je constatai avec satisfaction qu'ils conservaient encore les meilleurs éléments de paix et de stabilité. Aux approches du printemps, je me préparais au second voyage d'études, qui devait avoir lieu en Espagne, lorsqu'une explosion survenue au laboratoire de l'Ecole des mines \int mettre ma vie en danger et paralyser, pendant dix-huit mois, mes forces physiques. La révolution de juillet 1830 survint au moment où la maladie conservait son caractère aigu... Pendant mes longues nuits de
L'ceuvre de Frédéric Le Play. ■
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souffrance et d'insomnie, je n'avais qu'un moyen de reposer mon esprit, c'était de reporter ma pensée aux tableaux de bonheur que j'avais observés, jour par jour, l'année précédente en Allemagne, en France et dans la ville même que désolait la discorde. Ce dur apprentissage de la douleur, complété par une méditation forcée, m'apparaît aujourd'hui comme un des événements décisifs de ma carrière: ce fut alors, en effet, que je pris la résolution de remédier autant que possible aux fléaux déchaînés dans mon pays. Je fis le vœu de consacrer, chaque année, six mois de voyage à mes études de métallurgie, menées de front avec celles des familles et des sociétés. >
Le Play fut fidèle à cette résolution. Et chaque année, à partir de 1830, il parcourut l'Europe, recueillant sur place les matériaux avec lesquels il devait plus tard composer ses ouvrages. Et on se rendra compte de la conscience qu'il mit à ne rien avancer qui ne fût dûment contrôlé, et à ne tirer aucune conclusion qu'il n'appuyât sur une masse de faits, quand j'aurai ^t que €e n'est qu'au bout de vingt-cinq
ans de voyages, de travaux, de recherches, qu'il osa présenter au public son premier ouvrage. La première édition des Ouvriers européens ne parut, en effet, qu'en 1835. Elle comprend un volume in-folio contenant l'exposé des faits étudiés de 1829 à 1855. Le Play compléta par la suite ses observations, et la seconde édition des Ouvriers européens, qui est de 1879, est composée de six volumes in-8o, contenant à la fois l'exposé des faits recueillis jusqu'à cette date, et la doctrine qm s'en induit. Le tome premier de cet ouvrage renferme la méthode d'observation. Les cinq autres, des monographies de familles. Le tome II étudie les ouvriers de l'Orient Le tome III, les ouvi-iers du Nord. Le tome IV, les ouvriers de l'Occident (1^^ série: Populations stables). Le tome V, les ouvriers de l'Occident (2e série: Populations ébranlées). Le tome VI, les ouvriers de l'Occident (3e série: Populations désorganisées).
Le Play expose ainsi le plan et le but de ce grand ouvrage: « Le point de départ de mon oeuvre et le guide constant de mes inductions se trouvent dans une série d'études commencées
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il y a un demi-siècle et continuées aujourd'hui par mes jeunes amis de l'Europe entière, dans les régions contiguës de l'Asie, et plus récemment dans le reste du monde. Chaque étude à pour objet une monographie comprenant une famille ouvrière, le lieu qu'elle habite et la constitution sociale qui la régit. J'ai procédé personnellement, d'après le plan méthodique exposé au livre deuxième, à l'exécution de trois cents monographies. Parmi ces études, j'ai choisi ciaquante-sept familles qui m'ont paru représenter mieux que les autres diverses contrées de l'Europe... La description des cinquante-sept monographies représente donc, en étendue, la majeure partie de mon œuvre, mais elle ne comprend que la moindre partie du temps que j'y ai consacré. Ce temps a été absorbé surtout par une méditation incessante, qui m'a permis d'échapper au joug des erreurs contemporaines. Je suis arrivé peu à peu aux vérités éternelles, c'est-à-dire à celles qui ont été évidentes pour les peuples prospères de tous les temps; et j'ai pu en faire la synthèse dont les éléments sont réunis ci-dessous au li\Te premier. »
Mais cette synthèse avec sa suite des cinquantesept monographies n'était accessible qu'à des spécialistes. C'est pourquoi Le Play, afin de mettre sa doctrine et l'exposé des faits observés par lui plus à la portée du public, jugea utile de faire paraître en 1864 son autre œuvre capitale: j la Réforme sociale^ dont le titre complet est: ! « La Réforme sociale en France déduite de l'observation comparée des peuples européens. > Ses autres ouvrages principaux, tels l'Organisation du travail et l'Organisation, de la famille, ne sont eux-mêmes qu'une sorte de résumé des trois volumes de la Réforme sociale.
La Réforme sociale porte en épigraphe ces lignes de Descartes; < Je passai ma jeunesse à voyager... J'avais toujours un extrême désir d'apprendre à distinguer le vrai d'avec le faux, pour voir clair en mes actions et marcher avec assurance en cette vie. » Ces lignes c'est à juste titre que Le Play les applique à son propre cas : « Suivant le précepte du grand homme qui m'a fourni l'épigraphe de cet ouvrage, écrit-
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il, et m'aidant du scepticisme propre à notre temps, je tins pour non avenues jusqu'à vérification personnelle les opinions au milieu desquelles j'avais été élevé. Comme il ne me fut pas possible de me soustraire à certaines convictions, je recherchai avec sollicitude les preuves qui semblaient les combattre, et je fréquentai les hommes de bien imbus de convictions opposées. Je conformai, autant que possible, ma conduite à la pratique de ceux qui jouissaient de l'estime publique, et je n'adoptai comme maxime fondamentale c[ue le devoir d'aimer mes semblables et de me rendre utile à mon pays. J'admis enfin comme règle de mes études que je devais demander l'exemple du bien aux peuples libres et prospères chez lesquels toutes les classes, unies par une solidarité intime, se montrent dévouées au maintien de la vie publique. » Telle est, résumée, la méthode emploj^ée par Le Play et au moyen de laquelle il arriva à secouer l'erreur dont, en matière sociale, ainsi qu'il le déclare, il était imbu dans sa jeunesse, comme d'ailleurs presque tous ses contemporains.
Je dois faire dès à présent une remarque sur laquelle je m'étendrai plus longuement quand j'en arriverai à la question de la souveraineté. Ce que Le Play a surtout étudié dans ses voyages, soit directement, soit en consultant ceux qu'il appelle les « Autorités sociales , ce sont les conditions de vie des familles, des groupements locaux et des ateliers de travail. En tout ce qui concerne ces petites sociétés, ou cellules sociales, nous trouvons dans l'œuvre de Le Play des observations et une doctrine infiniment précieuses. Le Play est dans ce domaine un maître que l'on doit écouter car il ne dit rien qu'il ne prouve par ce qu il y a de plus solide, par des faits. Mais il n'a pas poussé ses investigations plus loin, ou, plus exactement, plus haut. J'entends par là que s'il a étudié à fond les cx)nditions de prospérité des éléments qui forment une nation, il n'a pas recherché avec autant d'attention les conditions de prospérité de la nation elle-même considérée dans son ensemble. Les conditions morales ou religieuses d'abord. Tout au long de son œuvre. Le Play insiste sur cette observation qu'il a faite que la santé mo-
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raie d'un peuple est attachée à la pratique du Décalogue. Mais la pratique du Décalogue suffit-elle? Sans doute on répondra que oui si on considère une famille isolée. Mais comment maintenir dans ce conglomérat de familles qu'est une société le respect de la loi religieuse? Le pourra-t-on par le seul pouvoir paternel? Ne faudra-t-il pas un pouvoir spirituel général, exerçant son action sur tout l'ensemble de la société? Il ne semble pas que Le Play se le soit même demandé. Bref, pour dire toute ma pensée, lui qui est catholique, nulle part il ne met véritablement en évidence la supériorité du catholicisme. Un incroyant comme Auguste Comte nous fait certes mieux comprendre cette supériorité. Cela vient encore une fois de ce que Le Play a attaché son regard beaucoup plus sur les éléments de la société que sur la société elle-même. Aussi, s'il a compris admirablement la nécessité de l'autorité dans la famille ou dans l'atelier de travail, il na pas compris aussi bien la nécessité de l'autorité dans la société reUgieuse et dans la société politique, ou bout au moins cela ne ressort pas de son œuvre.
A ce point de vue nous constaterons plus loin les lacunes qu'il offre eu politique, et comment, pour n'avoir pas assez bien perçu les conditions d'une bonne diplomatie, d'une bonne défense nationale ou d'une bonne justice, il en arrive à marquer une déplorable indifférence pour la forme du gouvernement.
C'est que là où Le Play, n'a pas poussé ses investigations, il ne supplée pas à ce manque d'information par une clairvoyance de génie. Car, il faut le dire, avec Le Play nous ne sommes pas en compagnie d'un puissant esprit politique et philosophique, tels que Donald et Comte par exemple. Dans Le Play nous trouvons un homme intelligent, travailleur, qui sait regarder avec méthode, et qui, avec le plus grand dévouement pour son pays, cherche à voir clair dans ce qui est Et cela nous oblige à écouter avec attention Le Play sur les matières qu'il a observées et étudiées. Mais ailleurs, comme nous le verrons, il doit être soumis à la critique et subir des rectifications.
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C'est donc en raisonnant sur une masse de faits, contrôlés par de multiples observations et par le jugement des « Autorités sociales , que Le Play a cherché à résoudre les problèmes de Tordre. Cette méthode qu'il qualifiait de méthode d'observation il l'opposait à celle qu'il appelait la méthode d'invention, laquelle, disaitil, <: pratiquée en France depuis plus d'un siècle, et fondée sur des idées préconçues, prétend façonner l'humanité d'après un idéal fictif et arbitraire, La méthode d'observation, elle, ajoutait-il, « ne demande rien à l'abstraction pure, à l'autorité d'un nom propre. Elle ne retranche rien de l'organisme vivant et complexe des sociétés; mais, sappuyant sur le fait bien observé, et sur l'histoire exacte, elle conclut à la restauration des bonnes coutumes du passé et à l'imitation des saines pratiques du présent. En un mot elle va aux peuples modèles que leur prospérité signale; elle analyse le mécanisme de leurs succès et en recherche les causes profondes; elle indique, parmi les éléments sociaux ainsi étudiés, ceux qui paraissent applicables au milieu, à l'état actuel et au tempérament
du pays à réformer. Ce travail n emprunte rien à l'imagination, à la métaphysique ou aux passions des partis; c'est essentiellement une œuvre de science et de vérité. »
Cette méthode, remarquait d'ailleurs Le Play^ « je ne Tai pas inventée. Elle est aussi vieille que l'espèce humaine, et a été employée par beaucoup d'hommes éminents, bien avant qu'Aristote, Bacon et Descartes la recommandassent à l'attention des philosophes, y Et il ajoutait : t La science sociale qui se fonde sur une telle méthode a des procédés d'investigation bien appropriés à la nature des choses qui forment son domaine. Peut-être pouiTait-elle sembler, à première vue, inférieure aux autres sciences en ce qui touche la sûreté des moyens dont elle dispose pour arriver au \Tai... Elle n'a pas, comme les sciences exactes un point de départ infaillible dans les axiomes que la raison accepte tout d'a- Ixird comme expression de l'évidence. Ayant à apprécier des faits, variables comme la nature humaine, elle est privée des facilités qu'offre généralement aux sciences physiques la permanence des phénomènes. Cependant, comme tou-
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tes les sciences, elle arrive à la vérité en multipliant suffisamment les observations et en repoussant les affirmations qui ne reposent pas sur des faits avérés ou sur des déductions fournies par un raisonnement rigoureux, v
Ses observations, nous l'avons déjà dit, Le Play les a contrôlées et complétées par des enquêtes auprès des < Autorités sociales ». Les Autorités sociales jouent un grand rôle dans l'œuvre de Le Play. Le Pla}'^ allait même jusqu'à prétendre qu'il n'était que leur secrétaire, c'est-à-dire qu'il n'écrivait en quelque sorte que sous leur dictée. Il est donc important de définir exactement ce que Le Play entendait par « Autorités sociales. »
Un des disciples de Le Play, Charles de Ribbe, les définit ainsi : < Les Autorités sociales sont les hommes qui, adonnés au travail, étroitement unis à leurs serviteurs et subordonnés par l'affection et le respect, ont la richesse, le talent et la vertu nécessaires pour maintenir les bonnes coutumes soit au foyer domestique, soit dans l'atelier qu'ils dirigent ou la localité qu'ils habitent, pour les faire observer par la puissance de l'exemple et les transmettre à leurs descen-
dants. Tandis que les lettrés et les politiciens de profession, ignorant les faits, aboutissent le plus souvent à des idées fausses de tels hommes, en contact journalier avec les réalités vont droit aux solutions justes; et les interroger, recueillir leurs réponses partout identiques, c'est reconstituer expérimentalement et sûrement la vraie science sociale. >
« Les Autorités sociales, écrivait de son côté Le Play, sont établies dans toutes les contrées, et partout elles jouissent de l'esUme publique. Elles sont vouées principalement à l'agriculture et aux autres arts usuels. Elles appartiennent à toutes les classes, aux paysans comme aux grands propriétaires. Toutes se reconnaissent à une aptitude saisissante : dans le cercle de leur influence elles résolvent sûrement le grand problème qui consiste à faire régner la paix publique sans le secours de la force. Pour atteindre ce but, elles emploient toutes les mêmes moyens: elles donnent le bon exemple à leur localité en inspirant à leurs serviteurs, à leurs ouvriers et à leurs voisins le respect et l'affection. -
Chez les peuples prospères, ajoute Le Play,
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elles dirigent partout la vie privée et le gouvernement local. -< Quand elles sont, comme chez nous, paralysées par les gouvernants ou les constitutions écrites et dominées par les fonctionnaires, elles ne peuvent plus conjurer ni les révolutions ni la décadence, car elles opèrent, comme les grands réformateurs de tous les temps, en ne manifestant guère la vérité que par leur pratique. C'est ce qui fait du reste leur grande supériorité sur les lettrés et les politiciens... Elles répondent à peu près uniformément à des questions spéciales bien posées : mais elles signalent en même temps l'impossibilité d'en déduire des préceptes généraux et des codes. Elles concluent toujours en disant qu'on gouverne les peuples par la coutume beaucoup plus que par les lois écrites. >
Ainsi, ajoutait Le Play, « la \Taie méthode de réforme, dans les contrées où la tradition du bien s'est perdue, consiste à découvrir les Autorités sociales, à observer leur pratique et à propager leurs enseignements. C'est auprès de ces hommes d'élite et par ces travaux d'enquête que les peuples souffrants, oublieux de leurs
traditions, peuvent revenir à l'intelligence des principes sociaux. »
Telle est donc la méthode suivie par Le Play: obsei'vation des peuples prospères pour découvrir les bonnes coutumes, puis enquêtes auprès des hommes compétents, c'est-à-dire qui ont la pratique de ces bonnes coutumes. C'est ainsi que Le Play a travaillé à rechercher et à retrouver les grandes vérités sociales. Il pensait que restaurer ces vérités, c'était là l'œuvre capitale et primordiale à entreprendre. Il était persuadé, en effet, que ce qui nous perd, c'est l'erreur bien plus que le vice, et l'erreur des « gens de bien » encore plus que celle des « coquins ». Aussi à l'erreur il n'admettait pas qu'on fît de concession. « Je ne connais rien de plus dangereux, déclarait-il, que les gens qui propagent les idées fausses, sous prétexte que la nation ne voudra jamais y renoncer. Si elle n'y renonce pas, elle périra, mais ce n'est pas un motif pour accélérer la décadence en adoptant l'erreur. // n'y a d'autre règle de réforme que de chercher le vrai et de le confesser sans réserve, quoi qu'il arrive. Je conçois qu'un homme prudent se
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taise momentanément sur le vrai, bien que je condamne cette prudence; mais je repousse tout homme qui se rallie par politique à l'erreur. » Nous verrons successivement à quoi dans cette recherche du vrai Le Play a abouti, en ce qui concerne les principes révolutionnaires, l'organisation de la famille, de l'atelier de travail, et du gouvernement local. Mais disons tout de suite que d'une manière générale il a conclu que nous ne saurions trouver la réforme nécessaire que par l'emploi simultané de ces deux moyens : le retour aux coutumes nationales des temps de prospérité et l'imitation des meilleurs modèles contemporains.