CHAPITRE II
Nous l'avons déjà dit, Le Play a presque exclusivement dirigé ses investigations sur l'organisation du foyer et de l'atelier. La Nation, l'Etat, et par suite le gouvernement ont beaucoup moins attiré son attention. C'est là, à notre point de vue, un reproche important que nous devons faire à Le Play, nous qui déclarons : politique d'abord. Lui, au contraire, afin d'é^^ter tout débat irritant entre les hommes de bonne volonté y> auxquels il faisait appel, il avait inséré dans le programme des Unions, de la Paix sociale >, qu'on s'y abstiendrait des questions sur les nationalités, la politique et la religion.
Cette préoccupation de Le Play d'écarter la
question politique afin de rallier plus facilement tous les honnêtes gens aux réformes sociales qu'il préconise, est manifeste tout au long de son œuvre. C'est ainsi qu'il écrit : ' Les mécomptes éprouvés depuis quatre-vingts ans démontrent que nous avons toujours fait fausse route en dirigeant tous nos efforts vers la réforme préalable du gouvernement central. C'est ainsi encore qu'il termine son grand ouvrage, la Réforme sociale, par cette déclaration : « j'ai démontré dans cet ouvrage que les- maux de la France viennent des erreurs nationales et non des formes du gouvernement.
Certes nous sommes d'accord avec Le Play lorsqu'il affirme que la prospérité d'une nation n'a jamais pour cause unique son gouvernement, ou encore que l'on doit cesser de demander exclusivement le salut de la France à l'un des régimes qui s'y succèdent depuis 1789. Nous pensons comme Le Play, le salut ne réside pas uniquement ni exclusivement dans, une forme de gouvernement. Mais s'ensuit-il que la « forme » soit indifférente, ou que cette question doive passer après toutes les autres? Et lorsque Le Play de-
mande par exemple que le rôle de TEtat soit simplifie, et qu on restitue à la vie privée et au gouvernement local leurs initiatives légitimes, une telle réforme est-elle possible sous n importe quel régime? Nous répondons non. Et c'est pourquoi nous aliirmons que la restauration ne peut-être commencée que par en haut. Mais ici nous sommes en opposition avec Le Play, qui nous déclare : C'est toujours en commençant par le sommet que nous voulons rebâtir l'édifice social. Après chaque ébranlement qui amène de nouvelles ruines, nous revenons à Tun des quatre couronnements qu'une catastrophe antérieure avait renversés; nous le replaçons sur des appuis qui déjà n avaient pu le supporter et qui sont devenus plus faibles que jamais. Il faut donc se résigner à reprendre l'œuxTe dans toute ses parties. En d'autres termes, suivant Le Play, avant de restaurer Tordre public pensons à restaurer l'ordre privé. C'est juste l'inverse de notre maxime : politique d'abord.
Certes le scepticisme de Le Play sur les bienfaits d'un changement dans le gouvernement est légitime, lorsqu'il ne s exerce que sur une forme
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de suffrage ou sur une variation clans la constitution écrite. Aussi lorsque Le l^iay déclare n attacher aucune importance à la question posée de son temps du suffrage à deux degrés, nous sommes avec lui. Nous sommes encore avec lui, lorsqu'il écrit que le problème social ne consiste pas dans la rédaction plus ou moins savante d une constitution écrite et qu'on entreprend une tâche impossible, lorsqu on veut renfermer dans une formule les phénomènes compliqués et innombrables qui constituent la vie dune nation V, et qu'un texte ne saurait jamais définir ou seulement éiiumérer les droits et les devoirs, équilibrer exactement les intérêts, les contrôler et les garantir». Cette < nullité» des constitutions écrites, pour parler comme Joseph de Maistre, nous l avons nous-mêmes souvent relevée. Si Le Play p'en tenait là, nous serions donc d accord avec lui. Mais il va beaucoup plus loin, et c'est de la forme même profonde du régime qu il nous conseille de nous désintéresser. C'est ainsi par exemple qu il en \denl à écrire: « Il faut que les gens de bien, renonçant momentanément à leurs préoccupations exclusives pour la monaixhie ou
une république, s'attachent à certains devoirs simples dont l'exécution est facile, dont l'utilité est évidente, c(uelle que soil la forme du gouvernement.
Ceci est grave, (^ar monarcliic ou république, ce n'est plus une simple q^uestion de suffrage ou de constitution écrite. C'est une question capitale. C'est la question capitale, dirai-je même. Mais Le Play s'est refusé à la trancher. Et pour cela il s'est enfermé dans un certain scepticisme politique. Je crois qu il faut y voir le résultat de ses jugements sévères sur le dix-huitième siècle et la seconde moitié du dix-septième. Comme un leitmotiv revient chez lui la qualification de < funeste date appliquée à l'année 1661, année où conmiença le gouvernement personnel de Louis XIV après la mort de Mazarin. Il y plaçait l'origine de la Révolution. Il écrivait que la Révolution n'était que la continuation ou la conséquence des abus de i ancien régime ea décadence. ' Il allait jusqu'à appeler Louis XIV un faux grand roi . En tout ceci je vois l'influence de Tocqueville, et de son ouvrage sur V Ancien Régime et la Révolution. Eour ce qui
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concerne l'ancien régime, c'est en effet cet ouvrage, semble-t-il bien, qui a été le principal guide de Le Play. Après avoir admiré Tocqueville et s'être laissé influencer par lui, Le Play, il est \Tai, lorsqu'il eut approfondi les matières que Tocque\ille avait traitées, se mit à douter de la justesse de vues de son ami. Et en 1870 il allait jusqu'à écrire de lui : « J'ai*rive de plus en plus à classer Tocqueville parmi les sophistes. J'ai été forcé, malgré mon amitié pour lui, à entrer en gTande défiance de sa Démocratie en Amérique. Voici que je re\àens en partie sur mes premières impressions, en relisant VAncisn Régime et la Révolution. Je suis consterné de voir comment on peut mêler à ce point le vrai et le faux, et comment l'opinion se laisse ainsi égarer. Le défaut radical de Tocqueville est d'avoir manqué de courage pour dire la vérité qu'il savait et pour attaquer l'erreur qu'il apercevait. •) Malheureusement, en 1870, quand il classait Tocqueville parmi les sophistes, Le Play avait à peu près terminé son œu\Te. Et cette œuvre s'en est ressentie des sophismes de Tocqueville sur l'ancien régime.
Le raisonnement de Le Pla}' était celui-ci : Depuis 1661 nous avons fait l'expérience de tous les régimes. Or tous les régimes ont été destructeurs du foyer, de l'atelier et du gouvernement local. Nous n'avons donc rien à attendre d'un changement de gouvernement, et nous avons fait fausse route en cherchant la réforme par un tel moyen. La réforme ne peut venir que d'une reconstiniction directe du foyer, de l'atelier et du gouvernement local. Cette reconstruction dépend de l'effort de tous les bons citoyens; elle ne dépend pas du gouvernement. Donc qu'importe le gouvernement. Et c'est ainsi que Le Play a versé dans un certain indifférenlisme en politique. J'aurai fait assez sentir à quelle lacune cela aboutit chez lui, lorsque j'aurai dit que voulant par exemple analyser les causes de nos désastres de 70. il n'a pas un mot pour blâmer la politique extérieure du second Empire, ni sa politique libérale qui, entre autres effets, a eu pourtant celui d'empêcher la réorganisation de notre armée. Le Play est ici prisonnier de son scepticisme politique. Et l'on voit quelle faiblesse sur ce point il en résulte dans son œuvre.
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J'ai dit que ce scepticisme politique provient chez lui de cette pensée que l'ancien régime a ouvert la voie à la Révolution, qu'il nous a mis sur une pente fatale et qu'aucun régime subséquent ne nous a arrêté dans notre course vers l'abîme. Mais en admettant même cela, ce que pour notre part nous contestons formellement, il ne s'ensuivrait pas que nous devions être indifférents en politique. Car il y a encore une question à poser. N'y a-t-il pas des régimes qui sont destructeurs par essence, et d'autres seulement par accident? N'y a-t-il donc pas des régimes dont on ne peut attendre aucune réorganisation, qui s'opposeront même à tout effort en ce sens, et d'autres dont l'intérêt concorde avec l'intérêt du pays. Voilà la question qu'il ne semble pas que Le Play se soit posée, et qui est pourtant la première qu'il importe de résoudre.
Cependant à considérer son œuvre de près je croirais assez que Le Play avait en politique un indifférentisme moindre que celui qu'il affiche. Si, dans son désir de rallier tous les hon-
nêtes gens autour de la < réforme sociale », Le Play a été heureux de trouver des prétextes pour ne point se prononcer sur la question de forme de gouvernement qu'il voyait diviser ces <^ honnêtes gens », on peut cependant tirer de son œuvre maintes raisons d'être monarchiste. Et cela vient de ce que certainement lui-même au fond inclinait d'esprit vers ce régime, et qu'il lui arrive donc de laisser entrevoir par-ci parlà la vérité.
D'abord il est maniieste quil a en politique des convictions antirévolutionnaires. Il repousse notamment, comme Auguste Comte, l'élection des supérieurs par les inférieurs. Qui voudrait, écrit-il par exemple, appliquer à ses affaires privées les principes qu'il préconise en politique, et pousser la logique d un faux système au point de soumettre les décisions concernant ses intérêts, son honneur et sa \ie, au verdict de la plupart des citoyens qui l'entourent? Il déclarait encore plus explicitement en 1871 : v La France marche fatalement à sa ruine en conservant un régime électoral improvisé par les violences de la rue en février 1848, pailieliement
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réformé en mai 1850 par ses représentants, rétabli dans toute son exagération par le coup d'Etat de décembre 1851. Ce régime, en effet, est contraire aux principes et à la pratique de tous les peuples civilisés. Il est discrédité pai' ses résultats. Il a été condamné par tous les hommes d'Etat qui ont gouverné leur pays avec succès. » A la fin de sa Réforme sociale » d'autre part, se plaçant au point de vue des besoins de l'armée, Le Play reconnaît la nécessité de la souveraineté et condamne formellement l'instabilité parlementaire. Et lorsquil parle de rendre de la vie au gouvernement local il ajoute : Mais V en ce qui concerne le gouvernement central, qui est complètement éparpillé, il faut énergiquement centraliser. >-
Il y aurait déjà rien que de cela bien des déductions à tirer, et qui nous mèneraient loin du régime que nous subissons. Mais il y a en outre une face plus générale de la question à considérer, et qui est l'opinion de Le Play sur la démocratie. Or, la démocratie Le Play la condamne formellement. < C'est seulement de nos jours, écrit-il, que le mot démocratie est devenu usuel
en Europe. Il exprime habîtuellement un nouvel ordre de choses qui. en altribuanl aux classes inférieures l'exercice de la souveraineté, développerait la prospérité des nations. Ce néologisme n'est justifié ni par l'expérience, ni par la raison, el, en troublant les esprits il donne lieu déjà à de graves difficultés. »
« Ce mot, ajout&-t-il, plaît tout d'abord à ceux qui voient dans l'égalité un principe absolu, et voudraient que ce principe fût sanctionné par on système de gouvernement. Selon leur fausse doctrine, tous les hommes auraient un droit égal à gouverner la société... Une telle conception est à la fois chimérique et injuste. La première application qui en serait faite provocpierait de toutes parts l'émigration des hommes d'élite : elle décapiterait en quelque sorte la nation soumise à ce régime, et elle la ferait tomber au dernier degré de l'abaissement. Il importe donc que les Européens cessent d'encourager, par l'emploi d'un mot vague et inutile, des erreurs aussi dangereuses. »
Le Play nous montre ensuite combien sont faux les exemples qu'on nous donne d'une dé/-
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mocratie qui aurait créé la gloire de l'ancienne Grèce et la prospérité présente des Etats-Unis, i « Lorsqu'on rend, dit-il. au mot peuple le sens adopté de nos jours, le gouvernement des anciens Grecs se réduisait réellement à une aristocratie plus exclusive que toutes celles qui ont existé en Europe depuis des siècles. > Ainsi, par exemple, chez les Spartiates, à leur époque de prospérité, <^ sur une population de 476 mille personnes, 36 mille personnes de conditions libres constituaient les 9 mille familles qui, résidant à la \dlle. y possédaient en fait le pouvoir dirigeant. L'énorme masse comprenant le reste de la population était représentée par les esclaves et par les citoyens disséminés à la campagne.
Quant à ce qui concerne l'Amérique, Le Play est d'autant plus intéressant à écouter qu'il n'apporte dans son jugement aucune idée préconçue, puisqu'au contraire il avait commencé par se laisser égarer également sur ce point par Tocqueville. Il Favoue d'ailleurs lui-même. « Les longs entretiens, écrit-il, que j'avais eus chez Victor Lanjuinais avec Tocqueville, avant la ré-
volution de 1848, m'avaient présenté sous un faux jour la constitution sociale des Etats-Unis d'Amérique. Je voyais dans l'Occident, la souffrance augmenter et la paix sociale se détruire à mesure gue se développait la corruption des classes riches. D'accord sur ce fait avec Tocqueville, je ne savais pas réfuter la conclusion erronée qu'il en tirait, à savoir : que le salut de l'Occident, comme le bonheur de l'Amérique, avait pour base la prépondérance de la démocratie. » Mieux averti. Le Play réfute les assertions de Tocqueville. < L'histoire entière des Etats-Unis, écrit-il, proteste contre les assertions qui nous présentent journellement comme une panacée le mécanisme actuel de la démocratie américaine. Depuis l'arrivée des premiers émigrants (1607) jusqu'à la proclamation de la constitution des Etats-Unis (1787), les colonies anglaises de l'Amérique du Nord ont prospéré par la pratique des mêmes institutions qui, aux mêmes époques, réussissaient le mieux en Europe. Chaque colonie exempte de tout lien direct avec les colonies voisines, formait une province autonome de la monarchie anglaise, un Etat près-
que indépendant, sous la suzeraineté du roi d'Angleterre assisté de son conseil.
La constitution des Etats-Unis, rédigée en 1787, mise en vigueur en avril 1789, eut pK>ur objet de combler la lacune que la rupture avec la métropole avait produite dans le gouvernement des cxDlonies. A cet effet, elle dut pourvoir à deux objets principaux: fonder le pouvoir fédéral pour créer directement, entre les treize colonies devenues des Etats indépendants, Tunion qui régnait précédemment d'une manière indirecte, BOUS la suzeraineté du roi; instituer dans chaque Etat des pouvoirs équivalents à ceux du gouverneur, du conseil, des magistrats et des hauts fonctionnaires qui émanaient précédemment de l'autorité royale. Les législateurs américains n'allèrent pas au-delà de ce qui était indispensable pour constituer TUnion: ils laissèrent intact dans chaque Etat l'édifice .social, avec ses autonomies locales, ses hiérai'chies sociales, ses coutumes religieuses, ci\iles et politiques. Le peuple, assemblé sur la place publique, continua à diriger ses propres affaires, à gouverner sa commune, niais il n'eut pas plus que par
le passé à gouverner l'Etat ou l'Union. Ainsi, dans l'ère nouvelle, l'Amérique a d'abord conservé ses institutions, ses mœurs et môme le personnel du gouvernement local ; elle a toujours eu à défricher des territoires sans limites; elle n'a jamais eu à redouter les guerres continentales qui affaiblissent l'Europe, comme elles affaiblirent la Grèce ancienne; enfin elle continue à recevoir un immense courant d'émigrants, alimenté, en pi-oportions croissantes, par les races les plus fécondes et les plus énergiques de l'Europe. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si, pendant le premier tiers de ce siècle, les Etats- Unis ont vu croître leur prospérité en conservant le pouvoir aux grands hommes qui, après avoir gouverné leurs pays sous la suzeraineté du roi, l'avaient émancipé par la force des armes. » « Mais cette prospérité, ajoute Le Play, fut altérée dans sa source à mesure que la mort enlevait les fondateurs de l'indépendance. » Et Le Play cite parmi les traits de corruption qui contrastent avec l'ancien ordre de choses: « l'affaiblissement des pratiques du christianisme... l'instabilité de la propriété du foyer domestique;
L œuvre de Frédéric Le Play 4
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l'indépendance coupable des enfants devant les chefs de famille, et sa conséquence habituelle, la stérilité des mariages; laccroissemenl rapide des divorces; la perte de l'honneur commercial et la multiplication des banqueroutes; l'oppression des races de couleur; la vénalité des gouvernants élus par le suffrage direct des citoyens ; l'impuissance de ces mêmes gouvernants à réprimer chez beaucoup de fonctionnaires, les désordres les plus scandaleux... » Et Le Play continue : « En résumé, le gouvernement constitué en 1787 aux Etats-Unis ne doit pas être imité par les Européens. Alexis de Tocquevdlle, offrant ce modèle à la France dans un livre dangereux, a fait beaucoup de mal, bien qu'il y ait lui-même réfuté ces sophismes. La race énergique qui. malgré .Washington et ses amis, versa dans l'ornière de la démocratie, avait été formée sous les plus larges influences qui donnent encore la prospérité aux grandes nations modèles de l'Occident. La corruption qui envahit rapidement la région défrichée des Etats-Unis nous apprend que les Américains n'ont point à se féliciter d'avoir rétréci, par une propension systématique,
les bases de leur constitution. Ils ont, il est vrai, échappé jusqu'ici aux calamités qu'a déchaînées partout la domination exclusive de la démocratie. Disposant de vastes territoires incultes, ils évitent ces maux en ouvrant aux classes inférieures l'accès de la propriété foncière. Les Européens de l'Occident sont depuis longtemps privés de cette ressource, et ce seul motif suffirait pour discréditer parmi eux l'engouement irréfléchi des adeptes de la démocratie. >
Et voici la conclusion de Le Play qu'il importe de retenir et de méditer: '■ Nos orateurs et nos écrivains commettent donc une grande méprise, lorsqu'ils nous recommandent, sous le nom de démocratie, un système de gouvernement qui n'a jamais existé en Grèce, et qui compromet aujourd'hui les destinées de l'Amérique du Nord, »
- J'ai donné ces longs textes parce qu'ils établissent, sans conteste possible, l'opposition formelle de Le Play à la démocratie. Voilà un premier point certain de prouvé. Le Play n'est pas
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aussi indifférent qu'il le paraît au premier abord à la forme du gouvernement, puisqu'il rejette la démocratie. Mais nous pouvons pousser plus loin et trouver mieux encore. Non plus simplement une négation, mais des affirmations. En d'auti'es termes, nous pouvons découvrir chez Le Play des textes nettement favorables à la ■ monarchie. Ainsi, lorsqu'il trace le « Programme des Unions >, après la chute du second Empire, au moment où la question constitutionnelle se tix)uvait posée en France, nous le -voyons se prononcer pour l'unité dans la souveraineté. « L'unité de la personne souveraine, écrit-il, est l'institution la plus universelle des gouvernements de tous les âges. La pensée des abus inhérents à cette pratique est, il est \Tai, la première qui s'offre à l'esprit, quand on réfléchit au difficile i problème de la souveraineté; mais, en fait, les peuples qui avaient en eux-mêmes le principal élément de prospérité ont toujours mieux réussi à conjurer les actes arbitraires d'un souverain unique qu'à se soustraire aux discordes intestines déchaînées infailliblement par l'autorité d'un souverain multiple. Ce résultat d'expérience n'est
pas dû seulement à une disposition d'esprit naturelle à ceux qui doivent obéir à l'autorité souveraine; il s'explique aussi par un sentiment, qui a beaucoup d'empire sur celui qui exerce cette autorité. Le sentiment de la responsabilité personnelle agit avec force sur le monarque, vers lequel se dirigent tous les regards: il s'affaiblit, au contraire, et disparaît à mesure que la souveraineté se partage. L'erreur et la passion ont souvent eu recours à l'extrême morcellement de la souveraineté pour consommer les grands attentats envers l'humanité. ^
L'unité dans la souveraineté c'est encore un peu vague. Mais dans un autre passage de ce même <; programme des Unions » Le Play se fait plus explicite et il déclai'e: < Le passé de la France et l'état présent des grandes nations les plus prospères démontrent que les Français devraient commencer leurs réformes en écartant une fois pour toutes les embarras inextricables qu'entraînent dans les conditions spéciales où ils sont placés, les choix périodiques du chef de l'Etat, La monarchie transmise par voie d'hérédité, selon l'ordre de primogéniture, est en
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effet, recommandée par la pratique des peuples prospères. Elle semble convenir surtout à une nation placée à côté de voisins belliqueux, qui ont demandé à cette institution les succès qu'assure toujours la continuité de pensée et d'action. Aucun des faits enregistrés par l'histoire ne contredit celte règle: tous, au contraire, se réunissent pour la confirmer; et tel est, par exemple, l'enseignement que nous donne le triste sort infligé à la Pologne par la monarchie élective, au contact de trois monarchies héréditaires. » On ne peut se prononcer plus nettement en faveur de la monarchie héréditaire. Et ce n'est pas seulement dans son « Programme des Unions », c'est-à-dire après les désastres de 70 que Le Plaj' parle ainsi. Dans son tout premier ouvrage, dans le tome premier des Ouvriers européens il tient le même langage. Il nous rappelle là aussi l'histoire de la Pologne pour nous démontrer « le danger auquel la France s'exj>ose en faisant intervenir les partis politiques dans le choix du chef de l'Etat, en dehors du principe absolu d'héi'édité réglé par la coutume. » Mais après nous avoir fait celte déclaration, la page
même suivante, comme s'il craignait de s'être trop avancé, Le Play se reprend et écrit : « le principal obstacle à la réforme sociale de la France n'est, ni dans la présence, ni dans l'absence d'un monarque héréditaire. La cause de notre impuissance est en nous-mêmes ».
Ces deux assertions se contredisent. Comment Le Play, qui est un esprit réfléchi, peut-il en arriver à cette contradiction? Comment, après nous avoir démontré que « la monarchie, transmise par voie d'hérédité, est recommandée par la pratique des peuples prospères >, peut-il ensuite déclarer qu'il écartera de son programme la question politique? Je ne vois pas d'autre explication que celle-ci: le plus vif désir de Le Play était d'arriver à faire l'union de « tous les honnêtes gens > autour de son programme social. Mû par ce désir il écarte la question politique craignant qu'elle ne soit une cause de division. Et, pour se donner le droit de l'écarter, il arrive à s'imaginer qu'elle est de peu d'iml>ortance, ou tout au moins qu'elle ne doit venir qu'en dernier. Mais quand il jette les yeux sur cette question, il ne peut s'empêcher de voir
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la vérité et de la dire. Et c'est ainsi qu'après avoir montré Le Play professant et recommandant tout au long de son œu\Te un certain indifférentisme en politique, nous avons pu tirer de cttte même œuvre des passages qui conc'.uent nettement au rejet de la démocratie et à la nécessité de la monarchie héréditaire.
Après ce que nous venons d'exposer on ne s'étonnera pas que Le Play ait été impérialiste sous l'Empire. C'était la plus sûre manière d'écarter la question politique que de se rallier au régime établi. Tant que l'Empire a subsisté Le Play a donc compté sur ce régime pour effectuer la « réforme sociale ». Il a compté sur l'Empereur qui avait montré quelque bienveillance pour ses travaux. Cependant, après la chute de l'Empire, Le Pla^»^ dut déchanter et reconnaître que l'Empire ji' avait rien accompli de ce qu'il attendait de lui.
Malgré cette nécessité du ralliement à laquelle son abstention de la politique le contraignait, son adhésion à la République fut cependant
moins complète. Déjà dès 1878 il écrivait: «Il semble que le régime sous lequel nous vivons depuis huit années a contribué plus que les dix précédentes à semer la corruption et à propager l'erreur. La vie privée s'ébranle de plus en plus, et se désorganise même sur plusieurs points de notre territoire. Le partage forcé des héritages imprime une instabilité sans exemple aux foyers domestiques et aux ateliers de travail. Les modifications incessantes apportées aux procédés de gouvernement font pénétrer jusque dans les moindres voisinages la division qui est le symptôme habituel de la ruine des Etats. Les promoteurs de la dernière révolution ont beaucoup développé l'une des formes les plus dangereuses de l'antagonisme social, celle qui divise les ateliers de travail en deux camps ennemis. Ils ont fait entrevoir aux contempyorains des nouveautés qui ont déjà entraîné de cruelles déceptions : ils enseignent journellement qu'on peut remplacer par des luttes politiques et par l'intervention des gouvernants les anciens rapports fondés dans l'atelier sur 1 intérêt commun et l'affection réciproque du maître et de l'ouvrier.
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Sous l'impulsion nouvelle qui leur est imprimée les classes souffrantes cherchent le bien-être dans ce qui doit consommer leur ruine, et poussent la France aux catastrophes finales. On les excite à tout entreprendre pour améliorer leur sort; mais on éloigne de plus en plus les maîtres et les ouvriers du seul moyen de salut: de la solidarité professionnelle que créaient spontanément les rapports traditionnels de commandement et d'obéissance, que fortifiait partout la communauté des sentiments. » .
Voilà ce que Le Play écrivait en 1878, voilà comment il jugeait la Républicfue qu'en comparaison avec ce qui a suivi on a pu appeler « conservatrice ». On s'imagine facilement alors quel jugement il porterait à présent, devant les événements qui se sont déroulés dans ces trente années qui nous séparent de sa mort. Et il est permis de penser que, mieux éclairé par ces événements, Le Play jugerait avec nous actuellement que la question politique domine toutes les autres, parce que toutes les autres dépendent de sa solution préalable.