NOS MAITRES
Lorsqu'on a vu V Action française attaquer directement la Révolution dans ses principes, beaucoup ont feint de croire que c'était là chose toute nouvelle. L'attitude était commode. Elle permettait de pouvoir mieux crier au scandale. Elle donnait le moyen d'insinuer que notre œuvre, n'ayant aucune racine dans le passé, avait grandes chances d'être éphémère et sans résultat. Mais nous avons alors montré qu'en attaquant les principes révolutionnaires non seulement nous ne faisions rien de nouveau, mais encore que nous nous trouvions guidés dans cette voie par les plus profonds penseurs du xix^ siècle, qui, s'échelonnant depuis la Révolution jus-
qu'à nos jours, représentaient ainsi comme la protestation ininterrompue de la raison, de l'intelligence, du bon sens. Nous avons montré que pour contester un tel fait il fallait ou fausser l'œuvre de ces philosophes, ou faire sur elle la conspiration du silence. Il nous a suffi pour cela de jeter la lumière sur cette œuvre. Ainsi nous avons repris notre bien, nous avons repris les nôtres, nos maîtres comme nous disons.
Louis Dimier leur a consacré un volume, les Maîtres de la Contre-Révolution au XIX^ siècle Q-). J'ai moi-même analysé Auguste Comte (2) et Bonald (3). On a pu voir dans la première partie de ce livre ce qui a trait à Frédéric Le Play. Dans les pages suivantes j'ai simplement groupé, sous forme de pensées, quelques extraits des œuvres de Joseph de Maistre, Bonald, Auguste Comte, Balzac, Taine et Renan.
1. Les maîtres de la Contre-Révolution au dix-neunème siècle, 1 vol. à 3 fr. 50. — Librairie des Saints-Pères, 83, rue des Saints- Pères.
2. Le système politique d'auguste Comte, 1 vol. — Les Consécrations positivistes de la vie humaine, 1 vol. — Nouvelle Librairie Nationale.
3. Le Réalisme de Bonald, 1 vol. — Nouvelle Librairie Nationale.
Ces extraits se passent de commentaires. Ils se ! rapportent, en effet, presque tous, aux questions déjà traitées, à propos de Le Play, dans la première partie de ce volume.
L'homme peut tout modifier dans la sphère de son activité, mais il ne crée rien : telle est sa loi, au physique comme au moral.
L'homme peut sans doute planter un pépin, élever un arbre, le perfectionner par la greffe, et le tailler en cent manières; mais jamais il ne s'est figuré qu'il avait le pouvoir de faire un arbre.
Comment s'est-il imaginé qu'il avait celui de faire une constitution?
Qu'est-ce qu'une constitution? N'est-ce pas la solution du problème suivant?
Etant données la population, les mœurs, la religion, la situation géographique, les relations politiques, les richesses, les bonnes et les mauvaises qualités d'une certaine nation, trouver tes lois qui lui conviennent.
Or, ce problème n'est pas seulement abordé
dans la Constitution de 1795, qui n'a pensé qu'à Ihomme.
Jamais aucune institution importante n'a résulté d'une loi, et plus elle est grande moins } elle écrit. Elle se forme elle-même par la cons- 1 piration de mille agents, qui presque toujours ignorent ce qu'ils font; en sorte que souvent , ils ont l'air de ne pas s'apercevoir du droit I qu'ils établissent eux-mêmes. L'institution végète ainsi insensiblement à travers les siècles : Crescit occulto velut arbor œvo; c'est la devise éternelle de toute grande création politique ou religieuse.
Qui ne dirait que la meilleure constitution politique est celle qui a été délibérée et écrite par des hommes d'Etat, parfaitement au fait du caractère de la nation, et qui ont prévu tous les cas? néanmoins rien n'est plus faux. Le peuple le mieux constitué est celui qui a le moins écrit de lois constitutionnelles; et toute constitution écrite est nulle.
Il est une vérité aussi certaine, dans son genre,
qu'une proposition de mathématiques, cest que nulle grande institution ne résulte d'une déli' bération, et que les ou\Tages humains sont fragiles en proportion du nombre d'hommes qui s'en mêlent et de l'appareil de science et de raisonnement qu'on y emploie a priori.
Aucune constitution ne résulte d'une délibération : les droits des peuples ne sont jamais écrits, ou du moins les actes constitutifs, ou les lois fondamentales écrites, ne sont jamais que des titres déclaratoires de droits antérieurs, dont on ne peut dire autre chose sinon qu'ils existent parce qu'ils existent.
Plus on écrit, et plus l'institution est faible, la raison en est claire. Les lois ne sont que des déclarations de droits, et les droits ne sont déclarés que lorsqu'ils sont attaqués; en sorte que la multiplicité des lois constitutionnelles écrites ne prouve que la multiplicité des chocs et le danger d'une destruction.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que la constitution
civile des peuples n'est jamais le résultat d'une délibération.
Comme les nations naissent, au pied de la lettre, les gouvernements naissent aussi avec elles. Quand on dit qu'un peuple s'est donné un gouvernement, c'est tout comme si l'on disait qu'il s'est donné lui caractère ou une couleur.
Nos contemporains le croiront s'ils veulent, mais la postérité n'en doutera pas : les plus insensés des hommes furent ceux qui s'arrangèrent autour d'une table et qui dirent : « Nous ôterons au peuple français son ancienne Constitution, et nous lui en donnerons une autre. »
Les droits du peuple proprement dit partent ! assez souvent de la concession des souverains, ; et dans ce cas là il peut en conster historiquement; mais les droits du souverain et de l'aristocratie, du moins les droits essentiels, constitutifs et radicaux, s'il est permis de s'exprimer ainsi, n'ont ni date ni auteurs.
qu'une proposition de mathématiques, cest que nulle grande institution ne résulte d'une délibération, et que les ou\Tages humains sont fragiles en proportion du nombre d'hommes qui s'en mêlent et de l'appareil de science et de raisonnement qu'on y emploie a priori.
Plus on écrit, et plus l'institution est faible, la raison en est claire. Les lois ne sont que des déclarations de droits, et les droits ne sont déclarés que lorsqu'ils sont attaqués; en sorte que la multiplicité des lois constitutionnelles écrites ne prouve que la multiplicité des chocs et le danger d'une destruction.
Aucune constitution ne résulte d'une délibération : les droits des peuples ne sont jamais écrits, ou du moins les actes constitutifs, ou les lois fondamentales écrites, ne sont jamais que des titres déclaratoires de droits antérieurs, dont on ne peut dire autre chose sinon qu'ils existent parce qu'ils existent.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que la constitution
civile des peuples n'est jamais le résultat d'une délibération.
Comme les nations naissent, au pied de la lettre, les gouvernements naissent aussi avec elles. Quand on dit qu'un peuple s'est donné un gouvernement, c'est tout comme si l'on disait qu'il s'est donné un caractère ou une couleur.
Nos contemporains le croiront s'ils veulent, mais la postérité n'en doutera pas : les plus insensés des hommes furent ceux qui s'arrangèrent autour d'une table et qui dirent : « Nous ôterons au peuple français son ancienne Constitution, et nous lui en donnerons une autre. »
Les droits du peuple proprement dit partent assez souvent de la concession des souverains, et dans ce cas là il peut en conster historiquement; mais les droits du souverain et de l'aristocratie, du moins les droits essentiels, constitutifs et radicaux, s'il est permis de s'exprimer ainsi, n'ont ni date ni auteurs.
Les concessions même du souverain ont toujours été précédées par un état de choses qui les nécessitait et qui ne dépendait pas de lui.
Quoique les lois écrites ne soient jamais que des déclarations de droits antérieurs, cependant il s'en faut de ]>eaucoup que tout ce qui peut être écrit le soit; il 3' a même toujours dans chaque constitution quelque chose qui ne peut être écrit, et qu'il faut laisser dans un nuage sombre et vénérable, sous peine de renverser l'Etat.
Une constitution écrite telle que celle qui régit aujourd'hui les Français, n'est qu'un automate, qui ne possède que les formes extérieures de la vie.
L'homme ne respecte réellement rien de ce qu'il a fait lui-même. Il se rend justice en méprisant ses œmTes, jusqu'à ce que Dieu les ait sanctionnées par le temps.
Le problème qu'on agite de tout côté est celui-
ci : Trouver les moyens de rétablir l'ordre en touchant le moins possible aux révolutionnaires et à leurs actes, tandis que le problème, au contraire, devrait être celui-ci : Trouver les moyens d'écraser les révolutionnaires et leurs actes, autant qu'il est possible, sans exposer les souverainetés légitimes.
Il faut que les grands principes tombent sur le peuple de haut en bas, comme la pluie.
La liberté, dans un sens, fut toujours un don des rois; car toutes les nations libres furent constituées par des rois. C'est la règle générale, et les exceptions qu'on pourrait indiquer, rentreraient dans la règle, si elles étaient discutées.
On croit que les peuples peuvent faire des princes, et les princes eux-mêmes croient pouvoir en faire d'autres sans femmes : voilà deux opinions terribles qu'il faut déraciner. La première, qui est la souveraineté du peuple, a malheureusement de grandes apparences de vérité en sa faveur : cependant ce n'est pas une ,erreur,
absolue, sans que personne ait le droit de lui dire qu'elle est injuste ou trompée. La légitimité ne consiste donc pas à se conduire de telle ou telle manière dans son cercle, mais à n'en pas sortir.
Une assemblée quelconque d'hommes ne peut constituer une nation; et même cette entreprise excède en folie ce que tous les Bedlams de l'univers peuvent enfanter de plus absurde et de plus extravagant.
Une grande république indivisible est une chose impossible. Un petit nombre de républicains renfermés dans les murs d'une ville, peuvent sans doute avoir des millions de sujets : ce fut le cas de Rome; mais il ne peut exister une grande nation libre sous un gouvernement républicain. La chose est si claire d'elle-même, que la théorie pourrait se passer de l'expérience; mais l'expérience, qui décide toutes les questions en politique comme en physique, est ici parfaitement d'accord avec la théorie.
Chaque nation a son caractère particulier qui se mêle à son gouvernement et le modifie. On croit que le même nom exprime le même gouvernement; c'est une erreur grossière et souvent terrible.
La France était une monarchie, le Piémont était une monarchie; on aurait cependant fait extravaguer les deux nations si l'on avait entrepris de gouverner chacune d'elles avec les principes de l'autre. J'en dis autant de Genève et de Gênes, de Venise et de Berne, etc.
Bonaparte n'est qu'un immense zéro, une nullité toute-puissante. Rien ne lui résiste; mais son action est purement destructive, et il ne fait que balayer la place pour les architectes futurs.
Le prince le plus fait pour régner, c'est celui qui règne et qui a droit de régner. Jamais il ne faut s'écarter de cette maxime.
La souveraineté est toujours prise, jamais donnée.
Toute souveraineté doit être considérée comme un seul individu ayant possédé toutes les bonnes et mauvaises qualités qui ont appartenu à la dynastie entière.
II y a des lois pour la société des fourmis et pour celle des abeilles; comment a-t-on pu penser qu'il n'y en avait pas pour la société des hommes, et qu'elle était livrée au hasard de leurs inventions? Ces lois, quand elles sont oubliées de la société publique, se retrouvent dans la constitution de la société domestique.
C'est parce que la volonté générale, ou la nature, fait des lois dans les sociétés constituées, et que la volonté particulière de l'homme en imagine dans les sociétés non constituées, qu'on ne voit de législateurs que dans les Etats despotiques ou républicains, et qu'on ne peut assigner d'origine ni de date certaine à la plupart des lois fondamentales des sociétés constituées.
Si le développement insensible des institutions monarchiques, tel que je l'ai présenté, ne
s'accorde pas avec les systèmes de quelques écrivains célèbres sur les premiers temps de notre histoire et l'origine de nos établissements politiques, c'est que leurs auteurs ont voulu trouver un législateur là où ils ne devaient chercher que la nature, et assigner des époques fixes à la législation, lorsqu'il ne fallait qu'en étudier la marche et en observer les progrès. L'art met à découvert ses procédés; la nature dérobe ses opérations à nos regards et ne nous laisse apercevoir que des résultats. Si un peintre veut représenter un arbre, je vois les pinceaux, la toile et les couleurs : je vois le tronc se dessiner, les branches s'étendre, le feuillage naître; c'est l'ouvrage de l'homme, copie imparfaite et périssable des productions de la nature. La terre reçoit le fruit qui doit produire le chêne; elle referme son sein et travaille en secret L'arbre se développe de son germe; mais qui racontera les merveilles de cette génération? Il croît, il s'élève; mais qui le voit s'élever et croître? Battu par les orages il n'en est que plus robuste; retranché par le fer, il en devient plus vigoureux : il verra passer les générations et les siè-
des; et le vieillard qui dans son enfance se courbait pour redresser sa tige, en contemple la hauteur, et, assis à son ombre, réfléchit avec douleur à la rapidité du temps. Voilà l'ouvrage de la nature; voilà la société.
Nous connaissons la législation politique de la Grèce et de Rome; nous distinguons ce qui est de Romulus ou de Solon, de Numa ou de Lycurgue; les motifs du législateur, l'époque précise de ses institutions, leur objet, leurs dispositions, leurs effets, rien ne nous échappe; et los propres institutions, ces institutions qui subsistent encore, et sous lesquelles nous vivons, ces institutions récentes, si nous les comparons à celles des Grecs et des Romains, et sur lesquelles nous avons des monuments contemporains de tous les âges de la monarchie, elles ne sont pour nous qu'une matière à système, et un sujet de disputes. Qui est-ce qui a réglé Tordre de la succession, établi l'indivisibilité de la couronne, l'inaliénabilité des domaines? Y avait-il plusieurs ordres de citoyens sous la première et la seconde race? Quelles étaient les fonctions des assemblées générales, ou l'origine de la pairie?
Quelle est l'époque certaine de l'hérédité des fiefs, de l'introduction de la magistrature, de l'inamovibilité des offices, de la vénalité des charges ? Nous l'ignorons ; mais nous voyons un ordre de succession invariable, une couronne indivisible, une noblesse héréditaire, une magistrature inamovible; nous voyons la France, ce chêne antique, croître peu à peu, et, par des progrès insensibles, étendre sur toute l'Europe son ombre protectrice, et, courbé par les vents, redresser sa tête altière. Qu'on ne me parle pas des hommes ni de leurs motifs : la nature les fait servir à ses desseins; qu'on ne m'oppose pas des faits contraires, la nature les ramène à son plan; cpi'on ne m'allègue pas des dates, la nature ne connaît pas d'époques dans ses opérations, parce qu'elle opère sans cesse.
Quand la politique a perdu de vue les principes, elle fait des expériences et tente des découvertes.
Il faut avoir des principes sûrs de politique pour tirer quelque profit de l'expérience des évé-
nements, par la même raison qu'il faut connaître sa route pour se remettre dans le chemin.
Il faut, quand on gouverne, voir les hommes tels qu'ils sont, et les choses telles qu'elles doivent être; souffrir l'imperfection des hommes, et tendre de toutes ses forces à la perfection, dans les choses; car, à la longue, les bonnes institutions rendent les hommes meilleurs; beaucoup de gens, au contraire, demandent la perfection dans les hommes, et sont toujours contents des choses, quelles qu'elles soient.
Tout système de constitution pour la société politique, qu'on ne peut appliquer à la société domestique en réduisant les proportions à sa mesure, est faux et contre nature. C'est la pierre de touche des constitutions.
Il faut marcher avec son siècle, disent les hommes qui prennent pour un siècle les courts moments où ils ont vécu. Mais, depuis Tacite, on appelle l'esprit du siècle tous les désordres qui y dominent, sœculum vocatur. Ce n'est pas avec
un siècle, c'est avec tous les siècles qu'il faut marcher; et c'est aux hommes, quelquefois à un homme seul, qu'il appartient de ramener le siècle à ces lois étemelles qui ont précédé les hommes et les siècles, et que les bons esprits de tous les temps ont reconnu.
Des législateurs présomptueux font des lois qu'ils croient parfaites; et comme elles ne sauraient s'établir, ils s'en prennent aux hommes de la résistance que les choses leur opposent. Rien ne peut les faire revenir de cette fatale méprise qui les conduit aux dernières violences, tels que des enfants qui tombent dans des accès de rage de ne pouvoir faire une chose au-dessus de leurs forces. C'est là la grande erreur de l'Assemblée constituante.
Les crimes des peuples naissent de leurs erreurs, comme dans l'homme l'action suit la pensée. Un peu plus tôt, un peu plus tard, toujours 89 aurait produit 93, et le produirait encore aujourd'hui.
Tous sont propres à détruire, peu à réédifier. Si l'on donnait à une troupe de marmots le châ- :eau des Tuileries à démolir, les plus petits casseraient les vitres, les autres briseraient les por- ;es ou mettraient le feu aux charpentes, et l'édifice, malgré sa solidité, serait bientôt en mine; mais si on leur donnait une chaumière à construire, ils ne sauraient comment s'y prendre parce qu'il faut pour bâtir, un plan, un ordre de pensées et de travaux, et qu'il ne faut rien de tout cela pour détruire. C'est là l'histoire des rév^olutions, et la raison du grand nombre des talents révolutionnaires que l'on a trouvés jusque dans les derniers rangs, et que les sots admirent.
La pensée veut la solitude, et l'art de parler, les assemblées. La plupart des hommes de nos jours n'ont vécu que dans les assemblées politiques.
La révolution française, ou plutôt européenne, a été un appel fait à toutes les passions par toutes les erreurs; elle est, pour me sei^ir de l'éner-
gie d'une expression géométrique, le mal élev\ à sa plus haute puissance.
On ne devrait assembler les hommes qu'à l'é glise ou sous les armes, parce que là ils ne ' délibèrent point; ils écoutent et obéissent.
Qu'on ne s"}' trompe pas. partout oii il y a seulement deux hommes, un homme domine. Ar la place d'une autorité légale, s'élève une autorité personnelle, celle de Tadresse, de la violencej " de Ihabileté en affaires, de l'obstination de caractère. L'abolition des seigneuries particulières a mis à l'aise quelques amours-propres; mais qu'y a gagné le peuple, le peuple qui travaille? Ce ne sont pas les gens riches qui oppriment j le peuple, mais ceux qui veulent le devenir. Le < seigneur ne prêtait pas à usure ; il ne faisait pas payer ses conseils; il ne stipulait pas, pour prix d'un service rendu, des intérêts en denrées reçues au plus bas prix et payées au plus haut; et, loin dusurper le bien de ses voisins, il avait en général assez de peine à défendre le sien. On aura beau faire, il y aura toujours
n seigneur, d'une manière ou d'une autre, dans haque village; et si à l'autorité de l'argent, du redit réel ou supposé, des connaissances en ffaires, de l'intrigue, un homme joint l'autorité iiunicipale, il y aura un tyran.
La hauteur des manières fait plus d'ennemis ue l'élévation du rang ne fait de jaloux. L'homle, dans toutes les conditions, sent qu'un autre omme peut n'être pas son égal, mais qu'il est DU jours son semblable, qu'il est au-dessus de ixi et non autre que lui.
Les peuples se gouvernent par des exemples »lutôt que par des lois, et par des influences >lus que par des injonctions.
Ceux qui, pour excuser les désordres de notre emps, cherchent dans le passé des exemples le désordre, oublient qu'alors il était dans les nœurs ou dans l'administration, et que de nos ours il a été dans les lois; et qu'il n'y a jamais le désordre à craindre que celui qui est consacré par la législation. Jusqu'à nos jours, il s'était ait en France de bonnes lois dans les temps
de trouble; et la honte de notre temps est que le mal a eu son code et même qu'il a été conduit avec méthode et régularité.
Nous sommes mauvais par nature, bons par la société. Aussi tous ceux qui, pour constituer la société, ont commencé par supposer que nous naissons bons, frappés des désordres que la société n'empêche pas, et oubliant tous ceux qu'elle prévient, ont fini, comme Jean-Jacques, par croire que la société n" était 'pas dans la nature de l'homme. Ces écrivains ont fait comme des architectes qui, pour bâtir un édifice, supposeraient que les pierres \dennent toutes taillées de la carrière, et les bois tout équarris de la forêt.
Chacun aime la licence, et tous veulent l'ordre; et, certes, ici la volonté générale de la société n'est pas la somme des volontés particulières des individus.
Les philosophes qui se sont élevés avec tant d'amertume contre ce qu'ils ont appelé des pré-
jugés, auraient dû commencer par se défaire de la langue elle-même dans laquelle ils écrivaient; car elle est le premier de nos préjugés et il renferme tous les autres.
La nature est avare d'hommes supérieurs, et elle sème avec profusion les hommes médiocres. L'homme vraiment supérieur aux autres hommes, celui que la nature fait naître pour remplir ses vues sur la société, s'élève toujours de luimême, et malgré tous les obstacles, à la place que la nature lui assigne; car s'il avait les mêmes besoins que les autres hommes de la faveur des circonstances ou du secours de l'éducation, il ne leur serait pas supérieur.
Dans les assemblées délibérantes, le facile partage de l'esprit a un grand avantage sur le laconisme sévère de la raison; et il y a de quoi trembler pour la vérité, lorsqu'elle descend dans cette arène, là surtout où l'on ne tient aucun compte de la sagesse et de l'expérience des temps passés.
192 PENSÉES CHOrsIES DE NOS MAITRES
Une révolution qui rendrait les hommes tous réellement souverains ne les contenterait pas plus que celle qui les rendrait tous esclaves. Ce sont les inégalités qu'on aime, tout en prêchant l'égalité.
Ce que la philosophie appelle, dans les en fants, les femmes ou le peuple, préjugés, supers titions, n'est autre chose qu'une exagération du sentiment, par lequel la nature supplée à la faiblesse de l'esprit pour assurer la pratique d'un principe important, ou établir la foi d'une vérité essentielle. Et c'est ce qui fait que la philosophie qui éteint le sentiment, et veut tout faire avec la raison, d'un homme instruit fait un pédant qui étouffe ses sentiments naturels pour faire parade d'une raison déplacée; d'une femme ou d'un enfant fait des êtres ridicules qui veulent mettre ime force de raison qu'ils n'ont pas à la place des sentiments qu'ils doivent avoir, et du peuple fait un monstre qui n'a ni raison ni sentiment parce que le sentiment est la raison du peuple, comme on peut dire, à certains
égards que la raison doit être le sentiment des rois.
Là où tous veulent dominer avec des volontés égales et des forces inégales, il faut qu'un seul domine, ou que tous se détruisent.
Le monarque ne conserve pas la société par son action, mais par sa seule existence: semblable à la clef d'une voûte, qui n'en soutient pas les différentes parties par son effort, mais qui les maintient à leur place par sa position.
On peut plutôt gouverner avec des faibles, quand les institutions sont bonnes, qu'avec des forts, quand elles sont mauvaises.
J'aime assez, je l'avoue, dans un homme, ce sentiment d'indépendance républicaine et de principes d'obéissance et de fidélité monarchique: c'est là, si l'on y prend garde, ce qui constituait Vesprit français, et ce qui fait l'homme fort dans une société forte.
Le pouvoir n'est un. si grand sujet de division parmi les hommes que parce qu'il ne peut être un objet de partage: les richesses, les titres, les fastes, qui sont l'extérieur du pouvoir et comme ses vêtements, peuvent se partager; mais le pouvoir lui-même est indivisible.
La constitution d'un Etat en est le tempérament, et l'administration en est le régime. Cette vérité est consignée dans notre langue, qui, en parlant de l'homme, dit indifféremment tempérament ou constitution. L'homme dont le tempérament est fort peut impunément se permettre des écarls de régime et même des excès. Si le tempérament est faible, le régime doit être sévère. Ainsi dans quelques Etats, les fautes de l'administration étaient sans danger; dans quelques autres elles seraient sans remède.
Il faut de l'unité dans le gouvernement et de la diversité dans l'administration. On fait aujourd'hui le contraire; le pouvoir est divisé et l'administration uniforme.
C'est, je crois, une grande erreur de vouloir tracer des lignes précises de démarcation entre le pouvoir et l'obéissance, et poser à l'avance, dans la constitution des sociétés, des limites fixes au pouvoir du chef, à la coopération de ses agents, aux devoirs des sujets. Si les limites sont marquées, chacun, en temps de guerre, se porte à son extrême frontière, les partis s'ont en présence, et le combat s'engage; et au lieu de disputer pour déterminer les limites, chacun s'efforce de les reculer. S'il reste un nuage sur ces questions délicates, on passe à côté les uns des autres sans se rencontrer, on va quelquefois de part et d'autres un peu trop loin; mais, après quelques excursions, chacun rentre sur son terrain. C'est là l'histoire des démêlés de nos anciennes cours de magistrature avec l'autorité royale ou plutôt avec les ministres... On a beau faire, il faut, dans un Etat comme dans une famille, un pouvoir discrétionnaire, ou bientôt la société tout entière, chefs et subalternes, ne sera qu'un troupeau d'automates.
Bonaparte avait été obligé d'employer une force
excessive dans son administration, parce qu'il n'y en avait aucune dans sa constitution. L'exemple est séduisant, mais il est dangereux.
La noblesse préserve les sujets de l'oppression par son existence; le pouvoir, de la révolte par son interposition; la société de la conquête par son action.
L'exercice du pouvoir dans la société étant héréditaire, il faut que la limite à ce pouvoir soit aussi héréditaire, afin que la limite ait autant de force de résistance que le pouvoir a de force d'action.
Que s'est-il donc passé dans la société, qu'on ne puisse plus faire aller qu'à force de bras une machine démontée qui allait autrefois toute seule, sans bruit et sans effort?
La France avait plus de constitution qu'aucune société, puisque le pouvoir général y était plus constitué, c'est-à-dire mieux défendu et plus limité que dans tout autre Etat monarchique. —
Religion publique, royauté héréditaire, distinctions héréditaires et permanentes, non seulement dans les personnes, mais dans les choses, immunités du clergé, prérogatives de la noblesse, privilèges des provinces, des villes, des corps, grands offices de la couronne, prééminence de la pairie, attributions des cours souveraines, inamovibilité des cliarges de magistrature, tout était, quant à son existence politique, indépendant du monarque. Cette inamovibilité des charges, les mœurs l'avaient étendue à presque tous les emplois civils et militaires; les professions mécaniques étaient fixées par l'établissement des maîtrises; jusqu'aux dernières fonctions de la domesticité, tout existait par soi-même autour du souverain; tout était possédé en titre cV office^ tout était propriété.
Qu'est-ce que l'état de roi? Le devoir de gouverner. Qu'est-ce que l'état de sujet? Le droit d'être gouverné. Un sujet a droit à être gouverné comme un enfant à être nourri. C'est dans ce sens que « les peuples ont des droits et les rois des devoirs. »
. Les corporations d'art et métiers étaient pour les classes inférieures une sorte de noblesse municipale et même héréditaire, qui donnait de l'importance et même de la dignité aux individus les plus obscurs et aux professions les moins relevées.
L'hérédité du trône est la garantie de toutes les hérédités et la sauvegarde de tous les héritages.
Il est étrange que les partisans de l'idée la plus abstraite qu'il y ait au monde, la souveraineté du peuple, aient accusé de métaphysique les défensem's de la monarchie, qui est en politique ce qu'il y a de plus positif, de plus sensible et de plus réel.
La monarchie n'excluait aucun individu, même des plus hauts emplois. « La constitution du royaume de France est si excellente, dit le président Hénaut, d'après un ancien auteur, qu'elle n'a jamais exclu et n'exclura jamais les citoyens nés dans le plus bas étage des dignités
les plus relevées. » Mais si les exemples de ces élévations étaient rares, c'est que les hommes nés pour s'élever ainsi et franchir de si grands intervalles sont encore plus rares que les exemples.
Si chaque religion ou secte différente de religion correspond à une forme particulière de gouvernement, il est évident que, dans chaque société, le gouvernement doit faire un secret effort pour établir la religion qui a le plus d'analogie avec ses principes, ou la religion tendre à établir le gouvernement qui lui correspond; parce que la société civile, étant la réunion de la société religieuse et de la société politique, ne peut, ce semble, être tranquille que lorsqu'il règne un parfait équilibre entre les deux parties qui la composent.
Dans les crises politiques, le plus difficile pour un honnête homme n'est pas de faire son devoir, mais de le connaître.
La justice, après une révolution, est Varc-enciel après l'orage.
Bonaparte appelait rétablir la religion, donner la. Légion d'honneur aux évéques, des tableaux aux églises, des règlements aux marguilliers, et des salaires aux curés.
Dieu commande à l'homme de pardonner, mais en prescrivant à la société de punir.
Bien des gens ne voient le désordre que dans le bruit, et la paix que dans le silence.
On peut être modéré avec des opinions extrêmes. C'est ce qu'affectent de ne pas croire ceux qui sont violents avec des opinions faibles et mitoyennes.
Dans toute révolution oii il y a nécessairement deux pai'tis, il s'en forme bientôt un ti*oisième aux dépens des deux autres, qui se croit modéré parce qu'il leur accorde à tous quelque chose, fort pai'ce qu'il les combat tous sur quel-
ques points, sage enfin parce qu'il est neutre. Les deux partis extrêmes savent nettement ce qu'ils veulent, le parti moyen sait ce qu'il ne veut pas, mais il ne sait pas aussi bien ce qu'il veut; il ne peut même pas le savoir, parce que l'opinion qu'il se fait, formée des deux autres, est nécessairement indécise, même quand ceux qui la professent seraient des hommes décidés. Cette opinion a pour elle les hommes qui ont dans l'esprit plus de subtilité que de force, et plus de sagesse de cai*actère que d'énergie; mais elle a contre elle les esprits forts, qui savent que la vérité n'est pas au milieu comme la vertu, et le peuple, qui n'entend rien aux idées subtiles et composées. C'est précisément à ce parti, qui se croit modéré parce qu'il est mitoyen, qu'il n'est pas permis d'être modéré et de poser les armes, parce qu'il a à se défendre contre deux rivaux dont chacun veut l'entraîner de son côté. Lorsqu'il se croit menacé, il est violent comme deux, parce qu'il est violent contre deux; et s'il est forcé de se décider entre l'un ou l'autre, et de chercher des auxiliaires dans l'un des deux, il fait souvent un mauvais choix.
On est assuré de la droiture de ses sentiments plus que de la justesse de ses pensées. Malheureusement, il y a beaucoup de personnes qui se croient l'esprit juste, parce qu'elles ont le cœur droit: ce sont celles qui font le mieux le mal, parce qu'elles le font en sûreté de conscience.
Un homme peut être plus ou moins vertueux, et il peut pousser la vertu jusqu'à l'héroïsme; une chose ne peut pas être plus ou moins vraie. Aussi les esprits, qui, dans certaines discussions, prennent par goût, et, à ce qu'ils croient, par modération de caractère, les opinions moyennes^ sont assez naturellement des esprits moyens ou médiocres.
Le véritable esprit philosophique consiste, comme le simple bon sens, à connaître ce qui est, pour prévoir ce qui sera, afin de l'améliorer autant que possible.
La prétention de construire d'un seul jet, en quelques mois, ou même en quelques années, toute l'économie d'un système social dans son développement intégral et définitif, est une chimère extravagante, absolument incompatible avec la faiblesse de l'esprit humain.
L'humanité ne saurait créer aucune institution vraiment fondamentale, dont son état le plus rudimentaire n'offrirait point le germe nécessaire, d'après l'identité radicale de notre nature assujettie seulement à un développement graduel.
Malgré la vaine réputation de haute habileté politique qu'on a si étrangement tenté de faire à la dissimulation et même à Thypocrisie, il est heureusement incontestable, soit d'après l'expérience universelle, soit par l'étude approfondie de la nature humaine, qu'un homme vraiment supérieur n'a jamais pu exercer aucune grande action sur ses semblables sans être d'al>ord luimême intimement convaincu.
L'impuissance et le discrédit -des idées générales, devenues incapables de commander aucun acte réel, ne laissent plus d'autre ressource journalière, pour obtenir effectivement l'indispensable concours des individus au maintien précaire d'un ordre grossier, qu'un appel plus ou moins immédiat à des intérêts purement personnels.
La véritable unité sociale consiste certainement dans la seule famille, au moins réduite au couple élémentaire qui en constitue la base principale.
AUGITSTE COMTE 205
La société humaine se compose de familles, et non d'indi\4dus. Suivant un principe philosophique posé, depuis longtemps, par mon ouvrage fondamental, un système quelconque ne peut être formé que d'éléments semblables à lui et seulement moindres. Une société n'est donc pas plus dccomposable en individus qu'une surface géométrique ne l'est en lignes ou une ligne en points.
Tout être devant se former de ses semblables, l'humanité se décompose d'abord en cités, puis en familles, mais jamais en individus.
C'est surtout par les affections de famille que l'homme sort de sa personnalité primitive, et qu'il peut s'élever convenablement à la sociabilité finale. Toute tentative pour diriger T éducation morale vers l'essor direct de celle-ci en franchissant ce degré moyen, doit être jugée radicalement chimérique et profondément désastreuse.
Aucune économie naturelle ne peut mériter,
sans doute, plus d'admiration que cette heureuse subordination spontanée qui, après avoir ainsi constitué la famille humaine, de\'ient ensuite le type nécessaire de toute sage coordination sociale. En quel autre cas social pourrait-on trouver, au même degré, de la part de l'inférieur, la plus respectueuse obéissance spontanément imposée, sans le moindre a\'ilissement, d'abord par la nécessité et ensuite par la reconnaissance; et, chez le supérieur, l'autorité la plus absolue unie au plus entier dévouement, trop naturel et trop doux pour mériter pi-oprement le nom de devoir? Il est certainement impossible que, dans des relations plus étendues et moins intimes, l'indispensable discipline de la société puisse jamais pleinement réaliser ces admirables caractères de la discipline domestique : la soumission ne saurait y être aussi complète ni aussi spontanée, la protection aussi touchante ni aussi dévouée. Mais la vie de famille n'en demeurera pas moins, à cet égard, l'école éternelle de la vie sociale, soit pour l'obéissance, soit pour le commandement, qui doivent nécessairement, en tout autre cas, se rapprocher, au-
tant que possible, de ce modèle élémentaire... Néanmoins, à toutes les époques de décomposition, de pernicieux sophistes ont directement tenté de détruire radicalement cette admirable économie naturelle, en arguant, suivant l'usage, de quelques inconvénients partiels ou secondaires contre l'ensemble de Torganisation. Leur prétendue rectification s'est toujours réduite à intervertir entièrement la comparaison fondamentale, et, au lieu de proposer la famille pour modèle à la société, ils ont cru témoigner un grand génie politique en s'efforçant, au contraire, de constituer la famille à l'image de la société, et dune société, alors fort mal ordonnée, en vertu même de l'état exceptionnel qui permettait l'essor de telles rêveries... Ces folles utopies aboutiraient doublement à la ruine radicale de toute vraie discipline domestique, soit en ôtant aux parents la direction réelle et presque la simple connaissance de leurs enfants, par une monstrueuse exagération de l'indispensable influence de la société sur l'éducation de la jeunesse, soit en privant les fils de la transmission héréditaire des ressources paternelles, essentiellement accumu-
lé€S à leur intention, détruisant tour à tour, d'une manière spéciale, l'obéissance et le commandement.
Vainement argue-t-on de quelques dangers exceptionnels ou secondaires, dont la réalité est trop incontestable, pour déprécier aujourd'hui l'indispensable fixité de l'union conjugale, si heureusement adaptée, en général, aux vrais besoins de notre nature, où la versatilité n'est pas moins pernicieuse aux sentiments qu'a\ix idées, et sans i laquelle notre courte existence se consumerait en une suite interminable et illusoire de déplorables essais, où l'aptitude caractéristique de l'homme à se modifier conformément à toute situation vraiment immuable serait radicalement méconnue, malgré son importance extrême chez les organismes peu prononcés, qui composent l'immense majorité. L'obligation de conformer sa vie à une insurmontable nécessité, loin d'être réellement nuisible au bonheur de l'homme, en constitue ordinairement, au contraire, pour peu que cette nécessité soit tolérable. Tune des plus indispensables conditions, en prévenant ou con-
trariant linconstance de nos vues et 1 hésitation de nos desseins : la plupart des individus étant bien plus propres à poursuivre l'exécution d'une conduite dont les données fondamentales sont indépendantes de leur volonté qu'à choisir convenablement celle qu'ils doivent tenir, on reconnaît aisément, en effet, que notre principale félicité morale se rapporte à des situations qui n'ont pu être choisies, comme celles, par exemple, de fils et de père.
L'absence actuelle de tous principes moraux et sociaux permet seule de comprendre qu'on ait osé ériger doctoralemeut l'inconstance et la frivolité des affections en garanties essentielles du bonheur humain. Aucune intimité ne peut être profonde sans concentration et sans perpétuité, car la seule idée du changement y provoque. Entre deux êtres aussi divers que l'homme et la femme, est-ce trop de notre courte vie pour se bien connaître et s'aimer dignement.
Sauf d'heureuses anomalies, qui seront toujours extrêmement rares, aussitôt qiie la femme
L œuvre de Frédéric Le Play. 1 4
quitte son sanctuaire privé, elle perd nécessairement sa principale valeur, beaucoup plus relative au cœur proprement dit qu'à l'esprit ou au caractère.
Après avoir vu la philosophie métaphysique nier systématiquement, à la stupide satisfaction de tous les beaux esprits contemporains, Tulilité fondamentale de la société elle-même, ce qui. sans doute, doit implicitement comprendre toutes les aberrations possibles, pourrait-on s'étonner réellement de la production d'aucun sophisme partiel, quelque important qu'en soit l'objet et quelque absurde qu'en soit la pensée?
Chacun a des devoirs, et envers tous; mais personne n'a aucun droit proprement dit. Les justes garanties individuelles résultent seulement de cette universelle réciprocité d'obligations, qui reproduit l'équivalent moral des droits antérieurs, sans offrir leurs graves dangers politiques. En d'autres termes, nul ne possède plus d'autre droit que celui de toujours faire son devoir.
Le positivisme ii" admet jamais que des devoirs chez tous envers tous. Car sou ix)iul de vue toujours social ne peut comporter aucune notion de droit, constamment fondée sur l'individualité. Nous naissons chargés d'obligations de toute espèce, envers nos prédécesseurs, nos successeurs et nos contemporains. Elles ne font ensuite que se développer ou s'accumuler avant que nous puissions rendre aucun service. Sur quel fondement humain pourrait donc s'asseoir l'idée de droit, qui supposerait raisonnablement une efficacité préalable? Quels cpie puissent être nos efforts, la plus longue vie bien employée ne nous permettra jamais de rendre qu'une portion imperceptible de ce que nous avons reçu. Ce ne serait pourtant qu'après une restitution complète que nous serions dignement autorisés à réclamer la réciprocité de nouveaux services. Tout droit humain est donc absurde autant qu'immoral.
Les révolutionnaires sont finalement devenus les plus arriérés de tous les occidentaux sans cesser d'être les plus perturbateurs.
Le principal symptôme de Taveuglement révolutionnaire consiste à vouloir que les réformes soient à la fois immédiates et radicales.
La bonté générale tant prônée aujourd'hui, indique davantage la haine des riches que l'amour des pauvres. Car la philanthropie moderne exprime trop souvent une prétendue bienveillance avec les formes propres à la rage ou à l'envie.
La vénération constitue; aujourd'hui le signe décisif qui caractérise les révolutionnaires susceptibles d'une véritable régénération, quelque arriérée que soit encore leur intelligence, surtout parmi les communistes illettrés. Mais, quoique ce précieux symptôme se vérifie maintenant chez l'immense majorité des négativistes, il manque certainement à la plupart de leurs chefs, sous une anarchie qui fait partout prévaloir temporairement les mauvaises natures. Ces hommes vraiment indisciplinables exercent, malgré leur petit nombre, une vaste influence, qui dispose à la fermentation subversive tous les cerveaux
dépourvus de convictions inébranlables. Envers cette peste occidentale, il ne peut maintenant exister d'autre ressource habituelle que le mépris des populations ou la sévérité des gouvernements.
Tout choix des supérieurs par les inférieurs est profondément anarchique.
La vraie prééminence personnelle est tellement rare que la vie sociale se consumerait en débats stériles et interminables si l'on prétendait conférer toujours chaque fonction à son meilleur organe, de manière à déposséder souvent le fonctionnaire primitif, sans égard aux conditions d'exercice.
Une vaine métaphysique, se sentant incapable d'aborder sérieusement l'immense question de l'ordre, avait même tenté de l'interdire, en imposant matériellement un respect légal pour les dogmes révolutionnaires que toute doctrine vraiment organique doit préalablement exclure.
Tous voulant aujourd'hui commander, et pouvant souvent espérer d'y parvenir, chacun n'obéit ordinairement qu'à la force, sans céder presque jamais par raison ou par amour. De là résulte habituellement une affligeante dégradation, chez ceux-là mêmes qui déplorent amèrement la prétendue servilité de leurs prédécesseurs.
Chacun des dogmes de la doctrine critique, quand il est pris dans un sens organique, revient exactement à poser en principe, sous le rapport correspondant, que la société ne doit pas être organisée.
La soumission est la base du perfectionnement.
Que notre obéissance reste involontaire ou qu'elle devienne volontaire, qu'elle se borne aux lois naturelles du monde ou qu'elle s'étende aux institutions ai'tificielles de l'humanité, toujours elle constitue la première condition des améliorations quelconques.
L'habitude de la soumission conslituc la première condition de l'ordre humain.
L'indispensable généralité des règles sociales ne doit pas être jugée d'après leurs douloureuses anomalies.
Quand on s'établit au vrai point de vue social, sans donner trop d'importance aux dissidences intellectuelles, on reconnaît qu'il n'existe au fond, aujourd'hui comme toujours, et même plus que jamais, que deux partis : celui de l'ordre et celui du désordre : les conservateurs et les révolutionnaires, ceux qui veulent sincèrement résoudre l'anarchie occidentale, et ceux dont le vœu secret consiste à perpétuer, sous prétexte de progrès, l'interrègne religieux, afin d'éviter la discipline spirituelle, à laquelle ils veulent indéfiniment soustraire leur existence personnelle, domestique et civique.
On ne saurait terminer la révolution avec les doctrines qui l'ont commencée. Ce qui servait
alors à détruire ne peut aujourd'hui servir à construire.
Depuis plus de trente ans que je tiens la plume philosophique, j'ai toujours représenté la souveraineté du peuple comme une mystification oppressive, et l'égalité comme un ignoble mensonge.
Si l'état révolutionnaire consiste chez les praticiens, en ce que tout le monde prétend commander tandis que personne ne veut obéir, il prend, chez les théoriciens, une autre forme non moins désastreuse et plus universelle où chacun prétend enseigner et personne ne veut apprendre. Le désir d'atteindre à des con\ictions fixes par la seule puissance de l'esprit sans aucune participation du cœur, constitue une pure chimère de l'orgueil métaphysique... On ne peut, sans la vénération, ni rien apprendre, ni même rien goûter, ni surtout obtenir aucun état fixe de l'esprit comme du cœur, non seulement en morale ou sociologie, mais aussi dans la géométrie ou l'arithmétique.
Le principe révolutionnaire, dès son début protestant, consiste toujours en ce que cliacun ne reconnaît, au fond, d'autre autorité que la sienne. Dès lors, il produit l'indivadualisme absolu, quand il n'est point assez combattu par le sentiment de la vénération qui seul distingue, entre les anarchistes actuels, les curables des incurables.
L'incorporation sociale du prolétariat occidental ne sera jamais réalisée, tant que les meilleurs prolétaires n'auront pas irrévocablement abandonné tout projet de déserter leur classe en passant dans la bourgeoisie. Toutes les réclamations du prolétariat doivent maintenant sembler déclamatoires, quand on sait que la plupart des prolétaires actuels ne travaillent que par force, sans aucunement sentir la dignité du travail industriel auquel chacun d'eux préfère secrètement l'existence égoïste et fainéante qu'ils reprochent aux riches.
On n'est pas réellement sorti de l'état révolutionnaire, tant qu'on se borne à reconnaître
les principes personnellement démontrés (ce que font plus ou moins les anarchistes cpielconques), tout en se réservant la construction individuelle de la synthèse universelle. La conversion n'est accomplie et l'autorité reconstruite que lorsqu'on adopte et pratique des notions purement admises de confiance, d'après leur liaison, même confusément sentie avec les points fondamentaux qu'on a déjà reçus. C'est seulement ainsi que l'on peut utilement consacrer sa vie à développer les conséquences au lieu de la perdre à discuter les principes sans pouvoir rien établir.
« Etant lié, je suis libre. » Cette belle maxime caractérise la salutaire influence d'une digne discipline, qui semble, en effet, nous délivrer de l'ennui, du doute, et de l'irrésolution que subissent habituellement les âmes dépourvues de règles.
Le progrès est le développement de l'ordre.
Chacun de nous, sans doute, subit directement
toutes les fatalités extérieures qui ne peuvent atteindre l'espèce qu'en affectant les individus. Néanmoins, leur principale pression ne s'applique personnellement que d'une manière indirecte, par l'entremise de Thumanité. C'est surtout à travers l'ordre social que chacjue homme supporte le joug de l'ordre matériel et de l'ordre vital, dont le poids individuel s'accroît ainsi de toute l'influence exercée sur l'ensemble des contemporains et même des prédécesseurs.
Les plus grands efforts des génies les plus systématiques ne sauraient parvenir à construire personnellement aucune langue réelle. C'est pourquoi la plus sociale de toutes les institutions humaines place nécessairement dans une contradiction sans issue tous les penseurs arriérés qui s'efforcent aujourd'hui de retenir la philosophie au point de vue individuel. En effet, ils ne peuvent jamais exposer leurs sophistiques blasphèmes que d'après une série de formules toujours dues à une longue coopération sociale.
Les vivants sont toujours et de plus en plus gouvernés essentiellement par les morts. Cette irrésistible domination subjective représente la partie pleinement immoditiable de toute existence sociale. Son empire, déjà sensible dans la plus haute anticfuité connue, dut naturellement augmenter sans cesse. Aussi la prétention de s'y soustraire constitue-t-elle aujourd'hui le principal symptôme de l'aliénation chronique vers laquelle tend de plus en plus la raison occidentale depuis la fin du moyen âge.
Chaque grande âme travaille toujours pour la postérité, sans trop se préoccuper du présent.
Nous travaillons toujours pour nos descendants, mais sous l'impulsion de nos ancêtres, d'où dérivent à la fois les éléments et les procédés de toutes nos opérations.
On doit définir l'humanité comme Vensemble des êtres humains, passés, futurs, et présents. Ce mot ensemble indique assez qu'il n'y faut pas comprendre tous les hommes, mais ceux-
là seuls qui sont réellement assimilables, d'après une vraie coopération à l'existence commune. Quoique tous naissent enfants de l'Humanité, tous ne deviennent pas ses serviteurs, et beaucoup restent à l'état de parasite qui ne lut excusable que pendant leur éducation.
Quoique chaque fonction humaine s'accomplisse nécessairement par un organe individuel sa vi'aie nature est toujours sociale; puisque la participation personnelle s'y subordonne constamment au concours indécomposable des contemporains et des prédécesseurs.
L'instinct de la sociabilité, ou le sentiment habituel de la liaison de chacun à tous, serait très imparfaitement développé si cette relation se bornait au présent, comme chez les animaux sociables, sans embrasser le passé et même l'avenir. La société humaine est surtout caractérisée par la coopération continue des générations successives, première source de l'évolution propre à notre espèce.
Les existences subjectives prévalent nécessairement, et de plus en plus, tant en nombre qu'en durée, dans la composition totale de l'humanité. C'est surtout à ce titre que son pouvoir surpasse toujours celui d'une collection quelconque d'individualités. L'insurrection même de presque toute la population objective contre l'ensemble des impulsions subjectives n'empêcherait point l'évolution humaine de suivre son cours. Quelques serviteurs restés fidèles pourraient dignement surmonter cette révolte, en rat- I tachant leurs efforts aux racines involontairement laissées dans tous les cœurs et tous les esprits par la suite des générations antérieures, dont ils seraient alors les seuls ^Tais successeurs. En un mot, les \avants sont toujours, et de plus en plus dominés par les morts.
Les morts gouvernent de plus en plus les vivants, en introduisant leur fixité caractéristique au-dessus de la versatilité propre à l'existence directe.
A voir les attitudes actuelles, on se demande
ce que deviendrait le monde social, si les vivants, malgré leur révolte moderne, n'étaient pas, et même de plus en plus, gouvernés par l'ensemble des morts, heureusement impassibles au milieu de nos vaines paniques de rétrogradation et d'anarchie.
On n'appréciera jamais le vrai spectacle historique sans une profonde vénération envers l'ensemble du passé.
Entre l'homme et le monde, il faut l'Humanité. Sans un tel médiateur, on ne peut assez représenter l'action réciproque des deux éléments du grand dualisme. Car c'est surtout à travers l'Humanité que le monde domine l'homme et que l'homme modifie le monde. Quoique l'ordre universel affecte directement chacun de nous, son influence réelle sur l'individu reste surtout indirecte, d'après le poids total de l'économie extérieure envers l'ensemble de nos prédécesseurs et de nos contemporains. En compai'aison d'une telle résultante, la propre composante de chacun devient de plus en plus minime. D'ailleurs
l'Humanité protège l'homme contre le monde, en même temps qu'elle lui transmet sa principale action.
L'anarchie occidentale constitue une véritable maladie, puisqu'elle consiste surtout dans une insurrection continue des vivants contre les morts, ce qui tend directement à produire un trouble chronique de l'économie cérébrale.
Les appels absolus à la démonstration constituent des émeutes des vivants contre les morts, en aspirant à faire prévaloir le raisonnement individuel sur la raison collective proclamée par les interprètes de l'Humanité.
Quant à la propriété, on doit regarder comme non moins étroite que perturbatrice la superficielle appréciation, d'ailleurs trop souvent envieuse, qui condamne l'hérédité, en tant que conduisant à posséder sans travail. Du point de vue moral on aperçoit aussitôt le vice radical de ces récriminations empiriques, qui méconnaissent l'aptitude fondamentale d'un tel mode de
transmission à mieux développer qu'aucun autre les dispositions favorables au bon emploi de la fortune. Car l'esprit et le cœur évitent ainsi les habitudes mesquines ou sordides que suscite ordinairement une lente accumulation des capitaux. La possession initiale de la richesse nous fait mieux sentir le besoin de la considération. Ainsi, ceux qu'on vouih'ait flétrir comme oisifs peuvent aisément devenir les plus utiles de tous les riches, d'après une sage réorganisation des opinions et des mœurs.
Dans chaque phénomène social, surtout moderne, les prédécesseurs participent davantage que les contemporains. Les travaux matériels, dépendant d'un plus vaste concert, sont encore plus propres à confirmer l'intime réalité d'une telle appréciation. Cette continuité nécessaire manifeste mieux que la simple solidarité combien la vie collective est seule réelle, la vie individuelle ne pouvant exister que par abstraction. Notre sociabilité en lire son principal caractère; car beaucoup d'autres animaux sentent la coopération simultanée, tandis que nous seuls
L'œuvre Je Frédéric Le Piay. 15
apprécions et développons la coopération successive, première source de notre évolution graduelle. Le sentiment social reste donc très imparfait, et fort stérile, ou même perturbateur, quand il se borne aux relations actuelles. Toutes les aberrations hostiles à une hérédité quelconque reposent aujourd'hui sur ce \icieux dédain de la continuité historique.
Dans tout état normal de l'humanité, chaque citoyen quelconque constitue réeJlement un fonctionnaire public, dont les attributions plus ou moins définies déterminent à la fois les obligations et les prétentions. Ce principe universel doit certainement s'étendre jusqu'à la propriété où le positi\isme voit surtout une indispensable fonction sociale, destinée à former et à administrer les capitaux par lesquels chaque génération prépare les travaux de la suivante. Sagement conçue, cette appréciation normale ennoblit sa possession, sans restreindre sa juste liberté, et même en la faisant mieux respecter.
Depuis que la civilisation a vraiment surgi.
chacun a reconnu que sa propre destinée était matériellement liée à celle de l'ensemble de ses contemporains, et même de ses prédécesseurs. Un simple regard sur les produits usuels de rindusti'ie humaine détruirait aussitôt les sophismes que pourrait susciter à cet égard une folle indépendance. Plus tard la comparaison involontaire des divers états sociaux, simultanés ou successifs, manifeste aussi la dépendance intellectuelle de chaque homme envers l'ensemble des autres. Le plus orgueilleux rêveur ne saurait méconnaître aujourd'hui la grande influence des temps et des lieux sur les opinions individuelles. Enfin, même envers nos phénomènes les plus spontanés, un examen ultérieur rend irrécusable la subordination constante de nos sentiments personnels à l'ordre collectif. Quoique chacun puisse modifier davantage ses affections que ses pensées, il reconnaît aisément la domination qu'exerce sur son propre état moral le caractère général de la sociabilité correspondante.
Ainsi, sous tous les aspects, depuis que les mutations sociales sont assez prononcées, l'hom-
me se sent subordonné à F humanité. Le langage suffirait seul pour rappeler à chacun que toute construction humaine résulte réellement d'un immense concours dans le temps et dans l'espace.
A défaut d'autorité morale, l'ordre matériel exige, de toute nécessité, ou l'usage de la terreur, ou le recours à la corruption.
La démolition graduelle de toutes les maximes sociales, et, en même temps, l'amoindrissement continu de l'action politique, tendent nécessairement de plus en plus, chez les divers partis actuels, à écarter d'une telle carrière les âmes élevées et les intelligences supérieures, pour livrer surtout le monde politique à la domination spontanée du charlatanisme et de la médiocrité.
Tout homme, pour ainsi dire, qui sait tenir une plume, quels que soient d'ailleurs ses vrais antécédents intellectuels, peut aujourd'hui aspirer, soit dans la presse, soit dans la chaire meta-
physique, au gouvernement spirituel d'une société qui ne lui impose aucune condition rationnelle ou morale : le siège est vacant, chacun est encouragé à s'y poser à son tour. Pareillemcnl, celui qui, d'après un suffisant exercice, ;i développé une pernicieuse aptitude absolue à disserter, avec une égale apparence d'habileté, pour ou conti'c une opinion ou une mesure quelconques, est, par cela seul, admis à concourir, dans le sein des plus éminents pouvoirs politiques, à la direction immédiate et souveraine des plus graves intérêts publics. C'est ainsi que des qualités purement secondaires, qui ne sauraient avoir d'emploi utile, ni même vraiment moral, que par leur intime subordination continue à de véritables principes, sont aujourd'hui devenues monstrueusement prépondérantes : l'expression, écrite ou orale, tend à détrôner la conception.
Aucune institution finale ne saurait surgir tant que persistera Tanarchie actuelle des opinions et des mœurs. Jusqu'à ce que de fortes convictions et des habitudes systématiques aient libre-
ment prévalu envers tous les cas essentiels de la vie sociale, il n'y aura de véritable avenir que pour les diverses mesures propres à faciliter cette reconstitution fondamentale.
L'absence totale de convictions fixes et communes ne permet maintenant qu'une politique purement provisoire, essentiellement bornée à l'ordre matériel.
L'Etat doit renoncer à tout système complet d'éducation générale, sauf de sages encouragements aux branches les plus exposées à être négligées dans les entreprises privées.
Le patriotisme proprement dit, réduit même au simple civisme, ne cessera jamais de constituer le degré le plus usuel du vrai sentiment social. Car, si, d'un côté, nous tendons à multiplier autant que possible nos relations sympathiques, nos affections, d'une autre part, ne restent assez énergiques que si leurs objets peuvent être conçus d'après un commerce habituel.
Le régime public consiste tout entier à réaliser (liîTncmcnt celte double maxime: dévouement des forts aux l'aiblcs; vcm'ralioii des faibles pour les forts.
Maintenir avec énergie l'ordre matériel, seconder sagement l'essor industriel, et respecter toujours le mouvement spirituel: tel est le seul programme politique qui convienne à notre anarchie mentale et morale.
L'esprit n'est pas destiné à régner, mais à servir; quand il croit dominer, il rentre au service de la personnalité, au lieu de seconder la sociabilité, sans qu'il puisse nullement se dispenser d'assister une passion quelconque. En effet, le commandement réel exige, par-dessus tout, de la force, et la raison n'a jamais que de la lumière ;>41 faut que l'impulsion lui vienne d'ailleurs.
L'être animé n'agit habituellement que sollicité par une passion quelconque, et il ne pense que pour mieux agir.
L'esprit ne peut jamais choisir qu'entre deux sortes de maîtres, les penchants personnels et les penchants sociaux. Quand il se croit libre, il obéit seulement à l'égoïsme, dont l'ascendant, plus énergique et plus habituel, est plus spoiilané et moins senti que celui de l'altruisme.
Si le cœur doit toujours poser les questions, c'est toujours à l'esprit qu'il appartient de les résoudre.
Le grand but de la vie humaine consiste dans le perfectionnement continu de notre nature, individuelle et collective.
Quant aux limites du droit d'examen il faut adopter ce bel axiome de l'Eglise catholique: « Dans les choses nécessaires, unité; dans les choses douteuses, liberté; en toutes choses, charité. »
Los lois lie sont pas toutes écrites dans un livre. les mœurs aussi créent des lois; les plus importantes sont les moins connues. Il n'est ni professeur, ni traités, ni école pour ce droit qui régit vos actions, vos discours, votre vie extérieure, la manière de vous présenter au monde ou d'aborder sa fortune. Faillir à ces lois secrètes, c'est rester au fond de l'état social au lieu de le dominer.
En fait de civilisation, rien n'est absolu. Les idées qui conviennent à une contrée sont mortelles dans une autre, et il en est des intelligences comme des terrains.
Certainement la morale ne change pas, elle est une; mais ses obligations varient selon les sphères. De même que le soleil éclaire cUvinement les sites, y produit les différences que
nous admirons, elle conforme le devoir social au rang, aux positions. La peccadille du soldat est un crime chez le général, et réciproquement. Les observances ne sont pas les mêmes pour une paysanne qui moissonne, pour une ouvrière à quinze sous par jour, pour la fille d'un petit détaillant, pour la jeune bourgeoise d'une riche maison de commerce, pour la jeune héritière d'une noble famille, pour une fille de la maison d'Esté. Un roi ne doit pas se baisser pour ramasser une pièce d'or, et le laboureur doit retourner sur ses pas pour retrouver dix sous perdus, quoique l'un et l'autre doivent obéir aux lois de l'économie.
La base des sociétés humaines sera toujours la famille. Là commence l'action du pouvoir et de la loi, là du moins doit s'apprendre l'obéissance. Vus dans toutes leurs conséquences, l'esprit de famille et le pouvoir paternel sont deux principes encore trop peu développés dans notre système législatif.
Le titre des successions du Code civil, qui
ordonne le partage égal des biens, est le pilon dont le jeu perpétuel émiette le territoire, individualise les fortunes en leur ôtanl une stabilité nécessaire, et qui. décomposant sans recomposer jamais, finira par tuer la France.
Nécessairement temporaire, nécessairement divisée, recomposée pour se dissoudre encore, sans liens entre l'avenir et le passé, la famille d'autrefois n'existe plus en France. Ceux qui ont procédé à la démolition de l'ancien édifice ont été logiques en partageant également les biens de la famille, en amoindrissant l'autorité du père, en faisant de tout enfant le chef d'une nouvelle famille, en supprimant les grandes responsabilités; mais l'état social reconstruit estil aussi solide, avec ses jeunes lois encore sans longues épreuves, que la monarchie l'était malgré ses anciens abus? En perdant la solidarité des familles, la société a perdu cette force fondamentale que Montesquieu avait découverte et nommée « l'honneur. » Elle a tout isolé pour mieux dominer, elle a tout partagé pour affaiblir. Elle règne sur des unités, sur des chiffres
agglomérés comme des grains de blé dans un tas.
La famille existe-L-elle? Je nie la famille dans une société qui. à la mort du père ou de la mère, partage les biens et dit à chacun d'aller de son côté. La famille est une association temporaire et fortuite que dissout promptement la mort. Nos lois ont brisé les maisons, les héritages, la pérennité des exemples et* des tradiditions. Je ne vois que décombres autour de moi.
La beauté, les vertus ne sont pas des valeurs dans notre bazar humain, et vous nommez société ce repaire d'égoïsme! Mais exhérédez les femmes! au moins accomplirez-vous ainsi une loi de nature en choisissant vos compagnes, en les épousant au gré des vœux du cœur.
Aujourd'hui les beaux hôtels se vendent, sont abattus et font place à des rues. Personne ne sait si sa génération gardera le logis patrimonial, où chacun passe comme dans une auberge;
tandis qu'autrefois eu bâtissant une demeure, on travaillait, on croyait du moins travailler pour une famille éternelle. De là, la beauté des hôtels. La foi en soi faisait des prodiges autant que la foi en Dieu.
En cout)ant la tête à Louis XVI, la Révolution a coupé la tête à tous les pères de famille. Il n'y a plus de famille aujourd'hui, il n'y a plus que des individus. En voulant devenir une nation, les Français ont renoncé à être un empire. En proclamant l'égalité des droits à la succession paternelle, ils ont tué l'esprit de famille, ils ont créé le fisc; mais ils ont préparé la faiblesse des supériorités et la force aveugle de la masse, l'extinction des arts, le règne de l'intérêt personnel et frayé les chemins à la conquête. Nous sommes entre deux systèmes: ou constituer l'Etat par la famille, ou le constituer par l'intérêt personnel; la démocratie ou r aristocratie, la discussion ou l'obéissance, le catholicisme ou Tindifférence religieuse; voilà la question en peu de mots.
Le principe de l'élection appliqué à tout est faux, la France en reviendra.
Le pouvoir est une action, et le principe électif est la discussion. Il n'y a pas de politique possible avec la discussion en permanence.
Le coup d'œil de l'intérêt privé distancera toujours de vingt-cinq ans celui d'une assemblée de législateurs. Quelle leçon pour un pays? La loi émanera toujours d'un vaste cerveau, d'un homme de génie, et non de neuf cents intelligences qui, si grandes qu'elles puissent être, se rapetissent en se faisant foule.
Le législateur doit être supérieur à son siècle. Il constate la tendance des erreurs générales, et précise les points sur lesquels inclinent les idées d'une nation; il ti^availle donc encore plus pour l'avenir que pour le présent, plus pour la génération qui grandit que pour celle qui s'écoule. Or, si vous appelez la masse à faire la loi, la masse peut-elle être supérieure à ellemême? Non, Plus l'assemblée représentera fi-
dèlement les opinions de la foule, moins elle aura l'entente du gouvernement, moins ses vues seront élevées, moins précise, plus vacillante sera sa législation; car la foule, fût-elle la plus intelligente, ne peut avoir et n'aura jamais pour éléments et pour résultats que le désordre, la confusion et le tumulte.
Le peuple ne voit jamais; il sent. Le gouvernement doit voir.
Aujourd'hui plus que jamais règne le fanatisme de lindividualité. Plus nos lois tendront à une impossible égalité, plus nous nous en écarterons par les mœurs.
On pouiTait choisir un homme entre mille, on ne peut rien trouver entre trois millions d'ambitions pareilles, vêtues de la même livrée, celle de la médiocrité.
L'opposition en France a toujours été protestante, parce qu'elle n'a jamais eu que la négation pour politique; elle a hérité des théories
des luthériens et des calvinistes sur les mots terribles de liberté, de tolérance, de progrès et de philosophie. Deux siècles ont été employés par les opposants au pouvoir à établir la douteuse doctrine du libre arbitre. Deux autres siècles ont été employés à développer le premier corollaire du libre arbiti'e, la liberté de conscience. Notre siècle essaye d'établir le second, la liberté politique.
Le produit du libre arbitre, de la liberté religieuse et de la liberté politique (ne confondons pas avec la liberté civile) est la France d'aujourd'hui. Qu'est-ce que la France de 1840? Un pays exclusivement occupé d'intérêts matériels, sans patriotisme, sans conscience, où le pouvoir est sans force, où l'élection, fruit du libre arbitre et de la liberté politique, n'élève que des médiocrités, où la force brutale est devenue nécessaire contre les violences populaires, où la discussion, étendue aux moindres choses, étouffe toute action du corps politique, où l'argent domine toutes les questions et où l'individualisme, produit horrible de la division à l'iu-
fini des héritages qui supprime la famille, dévorera tout, même la nation, que l'égoïsme livrera quelque jour à l'invasion.
Dès qu'en tout Etat, sous quelque forme qu'affecte le gouvernement, les patriciens manquent à leurs conditions de supériorité complète, ils deviennent sans force, et le peuple les renverse aussitôt. Le peuple veut toujours leur voir aux mains, au cœur et à la tête, la fortune, le pouvoir et l'action; la parole, l'intelligence et la gloire. Sans cette triple puissance, tout privilège s'évanouit. Les peuples, comme les femmes, aiment la force en quiconque les gouverne, et leur amour ne va pas sans le respect; ils n'accordent point leur obéissance à qui ne l'impose pas.
L'égalité moderne, développée de nos jours outre mesure, a nécessairement développé dans la vie privée, sur une ligne parallèle a la vie politique, l'orgueil, l'amour-propre, la vanité, les ti'ois grandes divisions du moi social. Les sots veulent passer pour gens d'esprit; les gens d'esprit veulent être gens de talent; les gens de ta-
L'œuvre de Frédéric Le Plav. i 6
lent veulent être traités en gens de génie: quant aux gens de génie, ils sont plus raisonnables, ils consentent à n'être que des demi-dieux. Cette pente de l'esprit public actuel, qui rend à la Chambre le manufacturier jaloux de l'homme d'Etat et l'administrateur jaloux du poète, pousse les fsots à dénigrer les gens d'esprit, les gens d'esprit à dénigrer les gens de talent, les gens de talent à dénigrer ceux d'entre eux qui les dépassent de quelques pouces, et les demi-dieux à menacer les institutions, le trône, enfin tout ce qui ne les adore pas sans condition. Dès qu'une nation a très impolitiquement abattu les supériorités sociales reconnues, elle ouvre des écluses par où se précipite un torrent d'ambitions secondaires dont la moindre veut encore primer; elle avait dans son aristocratie un mal, au dire des démocrates, mais un mal défini, circonscrit; elle l'échange contre dix aristocraties contendantes et armées, la pire des situations. En proclamant l'égalité de tous, on a promulgué la déclaration des droits de l'envie. Nous jouissons aujourd'hui des saturnales de la Révolution transportées dans le domaine, paisible en apparence,
de l'esprit, de l'industrie et de la politique; aussi semble-t-il aujourd'hui que les réputations, dues au travail, aux services rendus, au talent, sont des privilèges accordés aux dépens de la masse. On étendra bientôt la loi agraire jusque dans le champ de la gloire. Donc jamais dans aucun temps on n'a demandé le triage de son nom sur le volet public à des motifs plus puérils.
On se dislingue à tout prix par le ridicule, par une affectation d'amour pour quelque cause nationale étrangère à la nôtre, pour le système pénitentiaire, pour l'avenir des forçats libérés, pour les petits mauvais sujets au-dessus ou audessous de douze ans, pour toutes les misères sociales. Ces diverses manies créent des dignités postiches, des présidents, des vice-présidents et des secrétaires de sociétés dont le nombre dépasse à Paris celui des questions sociales qu'on cherche à y résoudre. On a démoli la grande société poiu* en faire un millier de petites à l'image de la défunte. Ces organisations parentes ne révèlent-elles pas la décomposition? N'est-ce pas le fourmillement des vers dans le cadavre? Toutes ces sociétés sont filles de la
même mère, la vanité. Ce n'est pas ainsi que procèdent la charité catholique ou la vraie bienfaisance: elles étudient les maux sur les plaies en les guérissant, et ne pérorent pas en assemblée sur les principes niorbifiques pour le plaisir de pérorer.
L'humanitarisme est à la divine charité catholique ce que le système est à l'art, le raisonnement substitué à l'œuvre.
Le bien obscurément fait ne tente plus personne. Nous manquons essentiellement de la vertu ci\iqiie avec laquelle les grands hommes des anciens jours rendaient service à la patrie en se mettant au dernier rang quand ils ne commandaient pas. La maladie de notre temps est la supériorité. Il y a plus de saints que de niches. Avec la monarchie nous avons perdu l'honneur, avec la religion de nos pères la vertu chrétienne, avec nos infructueux essais de gouvernement le patriotisme. Ces principes n'existent plus que partiellement au lieu d'animer les masses, car les idées ne périssent jamais. Main-
tenant pour étaj'er la société, nous n'avons d'autre soutien que Végoïsme. Les individus croient en eux. L'avenir, c'est l'iioninie social; nous ne voyons plus rien au delà... Malheur au paj\s ainsi constitué! Les nalions, de même que les individus, ne doivent leur énergie qu'à de grands sentiments. Les sentiments d'un peuple sont ses croyances; au lieu d'avoir des croyances, nous avons des intérêts. Si chacun ne pense qu'à soi et n'a de foi qu'en lui-même, comment voulez-vous rencontrer beaucoup de courage civil quand la condition de cette vertu consiste dans le renoncement à soi-même? Le courage civil et le courage militaire procèdent du même principe. Les uns sont appelés à donner leur vie d'un seul coup, celle des autres s'en va goutte à goutte. De chaque côté mêmes combats sous d'autres formes.
Un grand ministre est une grande pensée écrite sur toutes les années du siècle dont la splendeur et les prospérités ont été préparées par lui. La constance est la vertu qui lui est la plus nécessaire; mais aussi, en toute chose
24u PENSEES CHOISIES DE NOS MAITRES
humaine, la constance n'est-elle pas la plus haute expression de la force? Nous voyons depuis quelque temps trop d'hommes n'avoir que des idées ministérielles au lieu d'avoir des idées nationales, pour ne pas admirer le véritable homme d'Etat comme celui qui nous offre la plus immense poésie humaine. Toujours voir au delà du moment et devancer la destinée; être au-dessous du pouvoir et n'y rester que par le sentiment de l'utilité dont on est, sans s'abuser sur ses forces; dépouiller ses passions et même toute ambition vulgaire pour demeurer maître de ses facultés, pour prévoir, vouloir et agir sans cesse; se faire juste et absolu, maintenir l'ordre en grand, imposer silence à son cœur, et n'écouter que son intelligence; n'être ni défiant, ni confiant, ni douteux, ni crédule, ni reconnaissant, ni ingrat, ni en arrière avec un événement, ni surpris par une pensée; vi\Te enfin par le sentiment des masses, et toujours les dominer en étendant les ailes de son esprit, le volume de sa voix et la pénétration de son regard, en voyant non pas les détails mais les conséquences de toute chose,
n'est-ce pas être un peu plus qu'un homme? Aussi les noms de ces grands et nobles pères des nations devraient-ils être à jamais populaires.
Pour rester à la tête d'un pays, ne faut-il pas être toujours digne de le conduire, en être l'âme et l'esprit, pour en faire agir les mains? Comment mener un peuple sans avoir la puissance qui fait le commandement? Que serait le bâton des maréchaux sans la force intrinsèqpie du capitaine qui le tient à la main? Le faubourg Saint-Germain a joué avec des bâtons, en croyant qu'ils étaient tout le pouvoir; il avait renversé les termes de la proposition qui commande son existence; au lieu de jeter les insignes qui choquaient le peuple et de garder secrètement la force, il a laissé saisir la force à la bourgeoisie, s'est cramponné fatalement aux insignes, et a constamment oublié les lois que lui imposait sa faiblesse numérique.
Les institutions dépendent entièrement des sentiments que les hommes y attachent et des gran-
deurs dont elles sont revêtues par la pensée. Aussi, quand il n'y a plus, non pas de religion, mais de croyance chez un peuple, quand l'éducation première y a relâché tous les liens conservateurs en habituant Tenfant à une impitoyable analyse, une nation est-elle dissoute; elle ne fait plus corps que par les ignobles soudures de l'intérêt matériel, par les commandements du culte que crée l'égoïsme bien entendu.
Faire dépendre le bonheur de la sécurité, de l'intelligence, de la capacité de tous, n'est pas aussi sage que de faire dépendre le bonheur de la sécurité, de Fintelligence des institutions et de la capacité d'un seul. On trouve plus facilement la sagesse chez un homme que chez toute une nation. Les peuples ont un cœur et n'ont pas d'yeux, ils sentent et ne voient pas. Les gouvernements doivent voir et ne jamais se déterminer par les sentiments. Il y a donc une évidente contradiction entre les premiers mouvements des masses et l'action du pouvoir qui doit en déterminer la force et l'unité. Ren-
contrer un grand prince est un effet du hasard, dit-on, je le veux bien, mais se fier à une assemblée quelconque, fùt-clle composée d'honnêtes gens, est une folie.
Dix millions d'ignorances ne font pas un savoir. Un peuple consulté peut à la rigueur dire la forme de gouvernement qui lui plaît, mais non celle dont il a besoin.
Si jamais nous décou\Tons la constitution qu'il nous faut, ce ne sera point par les procédés en vogue. En effet, il s'agit de la découvrir^ si elle existe, et non de la mettre aux voix. A cet égard, nos préférences seraient vaines; d'avance la nature et l'histoire ont choisi pour nous; c'est à nous de nous accommoder à elles, car il est sûr qu'elles ne s'accommoderont pas à nous. La forme sociale et politiqiie dans laquelle un peuple peut entrer et rester n'est pas livrée à son arbitraire, mais déterminée par son caractère et son passé. Il faut que, jusque dans
ses moindres traits, elle se moule sur les traits vivants auxquels on l'applique; sinon elle crèvera et tombera en morceaux. C'est pourquoi, si nous parvenons à trouver la nôtre, ce ne sera qu'en nous étudiant nous-mêmes, et plus nous saurons précisément ce que nous sommes, plus nous démêlerons sûrement ce qui nous convient.
On doit donc renverser les méthodes ordinaires et se figurer la nation avaut de rédiger la constitution.
Rien de plus difficile à fonder que le gouvernement, j'entends le gouvernement stable: Il consiste dans le commandement de quelquesuns et dans l'obéissance de tous, chose contre nature... Ni cette fidélité, ni cette concorde ne sont les fruits de la raison raisonnante; elle est trop vacillante et trop faible pour produire un effet si universel et si énergique. Livré à luimême et ramené subitement à l'état de nature, le troupeau humain ne saura que s'agiter, s'en- Ire-choquer, jusqu'à ce qu'enfin la force pure reprenne le dessus comme aux temps barbares,
et que, parmi la poussière et les cris, surgisse un conducteur militaire, lequel, d'ordinaire, est un boucher. En fait dhistoire, il vaut mieux continuer que recommencer. C'est pourquoi, surtout quand, la majorité est inculte, il est utile que les chefs soient désignés d'avance par T habitude héréditaire qu'on a de les suivre, et par l'éducation spéciale qui les a préparés.
Aux approches de 1789, il est admis qu on vit « dans le siècle des lumières, >r dans « l'âge de la raison, » cpi' auparavant le genre humain était dans l'enfance, qu'aujourd'hui il est devenu « majeur. » Enfin, la vérité s'est manifestée et, pour la première fois, on va voir son règne sur la terre. Son droit est supérieur, puisqu'elle est la vérité. Elle doit commander à tous, car, par nature, elle est universelle.
Par ces deux croyances, la philosophie du XVIII^ siècle ressemble à une religion, au puritanisme du XVIIe, au mahométisme du Vile. Même élan de foi, d'espérance et d'enthousiasme,, même esprit de propagande et de domination, même raideur et même intolérance, môme am-
bition de refondre l'homme et de modeler toute la vie humaine d'après un type préconçu.
Le préjugé héréditaire est une sorte de raison qui s'ignore. Il a ses titres aussi bien que la raison elle-même; mais il ne sait pas les retrouver; à la place des bons, il en aligne d'apocryphes. Ses archives sont enterrées; il faut, pour les dégager, des recherches dont il n'est pas capable; elles subsistent pourtant et aujourd'hui l'histoire les remet en lumière. Quand on le considère de près, on trouve que, comme la science, il a pour source une longue accumulation d'expériences: les hommes, après une multitude de tâtonnements et d'essais, ont fini par éprouver que telle façon de vivre ou de penser était la seule accommodée à leur situation, la plus praticable de toutes, la plus bienfaisante, et le régime ou dogme qui aujourd'hui nous semble une convention arbitraire a d'abord été un expédient avéré de salut public. Souvent même il l'est encore; à tout le moins, dans ses grands traits, il est indispensable, et l'on peut dire avec certitude que, si dans une société les principaux
préjugés disparaissaient tout d'un coup, l'homme, privé du legs précieux que lui a transmis la sagesse des siècles, retomberait subitement à l'état sauvage et redeviendrait ce cfu'il fut d'abord, je veux dire un loup inquiet, affamé, vagabond et poursuivi...
Tels sont les titres très valables du préjugé héréditaire; on voit qu'il est, comme l'instinct, une forme aveugle de la raison. Et ce qui achève de le légitimer, c'est que, pour devenir efficace, la raison elle-même doit lui emprunter sa forme. Une doctrine ne devient active qu'en devenant aveugle. Pour entrer dans la pratique, pour prendre le gouvernement des âmes, pour se transformer en un ressort d'action, il faut qu'elle se dépose dans les esprits à l'état de croyance faite, d'habitude prise, d'inclination établie, de tradition domestique, et que, des hauteurs agitées de l'intelligence, elle descende et s'incruste dans les bas-fonds immobiles de la volonté; alors seulement elle fait partie d,u caractère et devient une force sociale.
La raison s'indignerait à tort de ce que le
préjugé conduise les choses humaines, puisque, pour les conduire, elle doit elle-même devenir un préjugé.
Un système nouveau d'institutions ne fonctionne que par un système nouveau d'habitudes, et décréter un système nouveau d'habitudes, c'est vouloir bâtir une vieille maison.
Chaque génération n'est que la gérante temporaire et la dépositaire responsable d'un patrimoine précieux et glorieux qu'elle a reçu de la précédente à charge de le transmettre à, la suivante.. Dans cette fonction à perpétuité oii tous les Français, depuis le premier jour de la France, ont apporté leur offrande, l'intention des innombrables bienfaiteurs n'est pas douteuse; ils ont donné sous condition, à condition que la fondation resterait intacte, et que chaque usufruitier successif n'en serait que l'administrateur. Si l'un, de ces usufruitiers, par présomption ou par légèreté, par précipitation ou partialité, compromet le dépôt qui lui a été commis, il fait tort à tous ses prédécesseurs dont il frus-
tre les sacrifices, et à tous ses successeurs dont il fraude les espérances.
Pour qu'une autorité soit respectée, il ne faut pas qu'elle naisse sur place et sous la main des subordonnés. Lorsque ceux qui la font sont précisément ceux qui la subissent, elle perd son prestige avec son indépendance; car, en la subissant, ils se souviennent qu'ils l'ont faite.
Avec un aveuglement et une raideur de chirurgien spéculatif, l'Assemblée constituante a détruit, dans la société livrée à son bistouri et à ses théories, non seulement les tumeurs, les disproportions et les froissements des organes, mais encore les organes eux-mêmes et jusqu'à ces noyaux xàvants et directeurs autour desquels les cellules s'ordonnent pour recomposer un organe détruit; d'un côté ces groupes anciens, spontanés et persistants que la géographie, l'histoire, la communauté d occupations et d'intérêts avaient formés, d'un autre côté ces chefs naturels que leur nom, leur illustration, leur éducation, leur indépendance, leur bonne
volonté, leurs apHtudes désignaient pour le premier rôle. D'une part, elle dépouille, laisse ruiner et proscrire toute la classe supérieure, noblesse parlementaire, grande bourgeoisie. D'autre part, elle dépossède et dissout tous les corps historiques ou naturels, congrégaUons religieuses, clergé, provinces. Parlements, corporations d'art, de profession ou de métier. Lopération faite, tout lien ou attache entre les hommes se trouve coupé, toute subordination ou hiérarchie a disparu. II n'y a plus de cadres et ;I n'y a plus de chefs. II ne reste que des individus, vingt-six millions d'atomes égaux et disjoints. Jamais matière plus désagrégée et plus incapable de résistance ne fut offerte aux mains qui voudront Ja pétrir; il leur suffira pour réussir d'être dures et violentes.
Chez les gouvernants comme chez les gouvernés (en 1792), la notion de l'Etat s'était perdue, chez les uns par l'humanité érigée en devoir, chez les autres par l'insubordination érigée en droit. A la, fin du dix-huitième siècle, <lans la classe élevée et même dans la classe'
L'œuvre de Frédéric Le Play.
moyenne on avait horreur du sang; la douceur des mœurs et le rêve idyllique avaient détrempé la volonté militante. Partout les magistrats oubliaient que le maintien de la société et de la civilisation est un bien infiniment supérieur à la vie d'une poignée de malfaiteui-s et de fous, que l'objet primordial du gouvernement, comme de la gendarmerie, est la préservation de l'ordre par la force, qu'un gendarme n est pas un philanthrope, que s'il est assailli à sa porte, il doit faire usage de son sabre et qu'il manque à sa consigne lorsqu'il rengaine par peur de faire mal aux agresseurs.
En temps d'anarchie, la volonté ne vient pas d'en haut, mais d'en bas, et les chefs pour rester chefs, sont tenus de suivre l'aveugle impulsion de leur troupe.
La Révolution est un brigandage, mais philosophique: le vol et l'assassinat sont inclus dans ses dogmes, mais comme un couteau dans son étui.
H. TAiNE 259
Par leur victoire définilivc, les Jacobins ont tari le patriotisme, c'est-à-dire la source intime et profonde qui fournit à l'Etat la substance, la vie et la force.
Selon ses propres paroles, le régime qu'il (Bonaparte') apporte est l'alliance de la philosophie et du sabre. » Par philosophie ce qu'on entend alors, c'est l'application des pnncipes abstraits à la politique, la construction logique de l'Etat d'après quelques notions générales et simples, un plan social uniforme et recUligne; or, comme on l'a vu, la théorie comporte deux de ces plans, l'un anarchique, l'autre despotique. Naturellement, c'est le second que le maître adopte, et c'est d'après ce plan qu'il bâtit, en homme pratique, à sable et à chaux, un édifice solide, habitable, bien approprié à son objet. Toutes les masses du gros œuvre, Gode civil, université, concordat, adniinislralion préfectorale et centralisée, tous les détails de Taménagement et de la distribution, concourent à un effet d'ensemble, qui est l'omnipotence de l'Etat, l'omniprésence du gouvernement, l'abolition de 1 ini-
liative locale et privée, la suppression de l'association volontaire et libre, la dispersion graduelle des petits groupes spontanés, l'interdiction préventive des longues œuvres héréditaires, l'extinction des sentiments par lesquels l'individu vit au delà de lui-même, dans le passé et dans l'avenir. On n'a jamais fait une plus belle caserne, plus symétrique et plus décorative d'aspect, plus satisfaisante pour la raison superficielle, plus acceptable pour le bon sens vulgaire, plus commode pour Tégoïsme borné, mieux tenue et plus propre, mieux arrangée pour discipliner les parties moyennes et basses de la nature humaine, pour étioler et gâter les parties hautes de la nature humaine. — Dans cette caserne philosophique, nous \'ivons depuis quatrevingts ans.
D'autres chefs d'Etat (autres que Napoléon) ont aussi passé leur vie à \aolenter les hommes, mais c'était en vue dune œuvre viable et pour un intérêt national. Ce qu'ils appelaient le bien public n'était pas un fantôme de leur cerveau, un poème chimérique, fabriqué en eux, par le tour
de leur imagination, par leurs passions personnelles, par leur ambition et leur orgueil propres. En dehors d'eux et de leur rêve, il y avait pour eux une chose réelle, solide et d'importance supérieure, à savoir l'Etat, le corps social, le vaste organisme qui dure indéfiniment par la série continue des générations solidaires. Quand ils saignaient la génération présente, c'était au profit des générations futures, pour les préserver de la guerre civile ou de la domination étrangère. Le plus souvent, ils agissiiient en bons chirurgiens, sinon par vertu, du moins pai' sentiment dynastique et par tradition de famille; ayant exercé de père en fils, ils avaient acquis la conscience professionnelle; pour objet premier et dernier, ils se proposaient le salut et la santé de leur patient. C'est pourquoi ils ne prodiguaient pas les opérations démesurées, sanglantes et trop risquées: rarement ils se laissaient induire en tentation par l'envie d'étaler leur savoir-faire, par le besoin d'étonner et d'éblouir le public, par la nouveauté, le ti*anchant, l'efficacité de leurs bistouris et de leurs scies. Ils se sentaient chargés d'une vie plus longue et plus
grande que leur propre vie; ils regardaient au delà d'eux-mêmes, aussi loin que leur vue pouvait porter, et ils pourvoyaient à ce que l'Etat, après eux, pût se passer d'eux, subsister intact, demeurer indépendant, robuste et respecté, à travers les vicissitudes du conflit européen et les chances indéterminées de Ihistoire future. Voilà ce que, sous l'ancien régime, on nommait la raison d'Etat; pendant huit cents ans, elle avait prévalu dans les conseils des princes; avec des défaillances inévitables et après- des déviations temporaires, elle y devenait ou elle y restait le motif prépondérant. Sans doute elle y excusait ou autorisait bien des manques de foi, bien des attentats, et. pour trancher le mot, bien des crimes; mais dans l'ordre politique, surtout dans la conduite des affaii'es extérieures, elle fournissait le principe dirigeant, et ce principe était salutaire. Sous son ascendant continu, trente souverains avaient travaillé, et c'est ainsi que, solidement, à perpétuité, par des manœuvres interdites aux particuliers, mais permises aux hommes d'Etat, province à province, ils avaient construit la France.
Or, chez leur successeur improvisé, ce principe manque; sur le trône, comme dans les camps, général, consul ou empereur, il reste officier de forhme et ne songe qu'à son avancement. Par une lacune énorme d'éducation, de conscience et de cœur, au lieu de subordonner sa personne à l'Etat, il subordonne l'Etat à sa personne; au-delà de sa courte vie physique, ses yeux ne s'attachent pas à la nation qui lui survivra; partant il sacrifie l'avenir au présent, et son œuvre ne peut pas être durable.
Pour que la petite patrie féodale devienne la plus grande pairie nationale, il suffit maintenant que toutes les seigneuries se réunissent entre les mains d'un seul seigneur, et que le Roi, chef des nobles, i>ose sur l'œuvre des nobles la troisième assise de la France. Il a édifié toute cette assise, pierre à pierre. Hugues Capet pose la première; avant lui, la royauté ne donnait pas au Roi une province, pas même Laon; c'est lui qui ajoute au titre son domaine. Pendant huit cents ans, par mariage, conquête, adresse, héritage, ce travail d'acquisition se poursuit. Même sous
Louis XV, la France s'accroît de la Lorraine et de la Corse. Parti du néant, le Roi a fait un Etat compact qui renferme vingt-six millions d'habitans, et qui est alors le plus florissant de l'Europe. Dans tout l'intervalle, il a été le chef de la défense publique, le libérateur du pays contre les étrangers, contre le Pape au xiv^ siècle, contre les Anglais au xv^, contre les Espagnol* au xvie. Au dedans, dès le xije siècle, le casque en tête et toujours par chemins, il est le grand justicier, il démolit les iovtrs des brigands féodaux, il réprime les excès des forts, il protège les opprimés, il abolit les guerres privées, il rétablit l'ordre et la paix : œuvre immense qui, de Louis le Gros à saint Louis, de Philippe le Bel à Charles VII et à Louis XI, de Henri IV à Louis XIII et à Louis XIV se continue sans s'interrompre jusqu'au milieu du xvii^ siècle, par l'édit contre les duels et par les Grands Jours. Cependant toutes les choses utiles exécutées par son ordre ou développées sous son patronage, routes, forts, canaux, asiles, universités, académies, établissements de piété, de refuge, d'éducation, de science, d'industrie et de com-
merce, portent sa marque et le proclament bienfaiteur public.
A l'autre bout de Paris, dans la tour du Temple, séparé de sa sœur, arraché à sa mère, le petit Dauphin vit encore : nul en France n'est si digne de pitié et de respect, car s'il y a une France c'est grâce aux trente-cinq chefs militaires ou rois couronnés dont il est le dernier rejeton direct. Sans leurs dix siècles de politique persévérante et de commandement héréditaire, les conventionnels qui viennent de prof aner leurs tombes à Saint-Denis et de jeter leurs os dans la fosse commune, ne seraient pas des Français. En ce moment, si les suffrages étaient libres, l'immense majorité du peuple, dix-neuf Français sur vingt, reconnaîtraient pour leur roi l'enfant innocent et précieux, l'héritier de la race à laquelle ils doivent d'être une nation et d'avoir une patrie.
On ne dompte pas le suffrage universel avec lui-même; on le trompe, on l'endort; mais, tant qu'il règne, 11 oblige ceux qui relèvent de lui de pactiser avec lui et de subir sa loi. II y a cercle vicieux à rêver qu'on peut réformer les erreurs d'une opinion inconverti ssable en pre nant son seul point d'appui dans lopinioa.
II s'agit moins de continuer la Révolution que de la critiquer et de réparer ses erreurs.
Il est incontestable que, s'il fallait s'en tenir à un moyen de sélection unique, la naissance vaudrait mieux que l'élection. Le hasard de la naissance est moindre que le hasard du scrutin. La naissance entraîne d'ordinaire des avantagea d'éducation et quelquefois une certaine supério-;
rite de race. Quand il s'agit de la désignation du souverain et des chefs militaires, le critérium de la naissance s'impose presque nécessairement.
Nul n'a droit à une place; tous ont droit que les places soient bien remplies. Si 1 hérédité de certaines fonctions était un gage de bonne gestion, je n'hésiterais pas à recommander pour ces fonctions l'hérédité.
Un pays n'est pas la simple addition des individus qui le composent; c'est une âme, une conscience, une personne, une résultante vivante. Cette âme peut résider en un fort petit nombre d'hommes; il vaudrait mieux que tous pussent y participer; mais ce qui est indispensable, c'est que, pai' la sélection gouvernementale, se forme une tête qui veille et pense pendant que le reste du pays ne pense pas et ne sent pas. Or la sélection française est la plus faible de toutes. Avec son suffrage universel non organisé, livré au hasard, la r'rance ne peut
avoir q'une tête sociale sans intelligence ni savoir, sans prestige ni autorité.
Il y a en France autant de gens de cœur et de gens d'esprit que dans aucun autre pays; mais tout cela n'est pas mis en valeur. Un pays qui n'a d'autre organe que le suffrage universel direct est dans son ensemble, quelle que soit la valeur des hommes qu'il possède, un être ignorant, sot, inhabile à trancher sagement une question quelconque. Les démocrates se montrent bien sévères pour l'ancien régime, qui amenait souvent au pouvoir des souverains incapables ou méchants. Sûrement les Etats qui font résider la conscience nationale dans une famille royale et son entourage ont des hauts et des bas; mais prenons dans son ensemble la dynastie capétienne, qui a régné près de neuf cents ans; pour quelques périodes, de baisse au xive, au xvie, au xviiie siècle, quelles admirables séries au xiie, au xiiie, au xviie siècle, de Louis le Jeune , à Philippe le Bel, de Henri IV à la deuxième j moitié du règne de Louis XIV! Il n'y a pas de ' système électif qui puisse donner une représen-
talion comme celle-là. L'homme le plus médiocre est supérieur à la résultante collective qui sort de trente-six millions d'individus, comptant chacun pour une unité.
Une société n'est forte qu'à la condition de reconnaître le fait des supériorités naturelles, lesquelles au fond se réduisent à une seule, celle de la naissance, puisque la supériorité intellectuelle et morale n'est elle-même que la supériorité d'un germe de vie éclos dans des conditions particulièrement favorisées.
La démocratie est le plus fort dissolvant de l'organisalion militaire. L'organisation militaire est fondée sur la discipline; la démocratie est la négation de la discipline.
La démocratie ne discipline ni ne moralise. On ne se discipline pas soi-même; des enfants mis ensemble sans maître ne s'élèvent pas; ils jouent et perdent leur temps. De la masse ne peut émerger assez de raison pour gouverner et réformer un peuple. Il faut que la réforme et
réducation viennent du dehors, d'une force n ayant d'autre intérêt que celui de la nation, mais distincte de la nation et indépendante d'elle. !
La France s'est trompée sur la forme que peut prendre la conscience d'un peuple. Son suffrage universel est comme un tas de sable, sans cohésion ni rapport fixe entre les atomes. On ne construit pas une maison avec cela. La conscience d'une nation réside dans la partie éclairée de la nation, laquelle entraîne et commande le reste, La civilisation à l'origine a été une œuvre aristocratique, l'œuvre d'un tout petit nombre (nobles et prêtres), qui l'ont imposée par ce que les démocrates appellent force et imposture; la conservation de la civilisation est une œuvre aristocratique aussi. Patrie, honneur, devoir, sont choses créées et maintenues par un tout petit nombre au sein d'une foule qui. abandonnée à ellemême, les laisse tomber.
La nomination des pouvoirs sociaux au suffrage univei'sel direct est la machine politique
la plus grossière qui ail jamais été employée.
Il n'y a pas de philosophie plus superficielle que celle qui, prenant Thomme comme un être égoïste et viager, prétend l'expliquer et lui tracer ses devoirs en dehors de la société dont il est une partie.
On part toujours de l'idée que la noblesse a pour origine le mérite, et comme il est clair que le mérite n'est pas héréditaire, on démontre facilement que la noblesse héréditaire est chose absurde; mais c'est là l'éternelle erreur française d'une justice distributive dont l'Etat tiendrait la balance. La raison sociale de la noblesse, envisagée comme institution d'utilité publique, était non pas de récompenser le mérite mais de le provoquer, de rendre possibles, faciles même, certains genres de mérite.
Ce qui devait sortir de la Révolution ne pouvait, après tout, beaucoup différer du consulat et de l'Empire; ce qui devait sortir d'ime telle conception de la société ne pouvait être autre chose
qu'une administration, un réseau de préfets, un code civil étroit, une machine servant à étreindre la nation, un maillot où il lui serait impossible de vivre et de croître.
En ne conservant qu'une seule inégalité, celle de la fortune; en ne laissant debout qu'un géant, l'Etat, et trente-cinq millions de nains; en créant un centre puissant. Paris, au milieu d'un désert intellectuel, la province; en transformant tous nos services sociaux en administrations; en arrêtant le développement des colonies et fermant ainsi la seule issue par laquelle les Etats modernes peuvent échapper aux problèmes du socialisme, la Révolution a créé une nation dont l'avenir est peu assuré, une nation où la richesse^ seule a du prix, où la noblesse ne peut que ! déchoir. Un Code de lois qui semble avoir été fait pour un citoyen idéal, naissant enfant trouvé et mourant célibataire; un Code qui rend tout viager, où les enfants sont un inconvénient pour le père, où toute œuvre collective et perpétuelle est interdite^ où les unités morales, qui sont les vraies, sont dissoutes à chaque décès; où l'hom-
me avisé est l'égoïste qui s'arrange pour avoir le moins de devoirs possible, où la propriété est conçue non comme une chose morale, mais comme l'équivalent d'une jouissance toujours appréciable en argent, un tel Code, dis-je, ne peut engendrer que faiblesse et petitesse.
Un pays démocratique ne peut être bien gouverné, bien administré, bien cx^nimandé.
L'auteur de la richesse est aussi bien celui qui la garantit par ses armes que celui qui la crée par son travail. L'économie politique, uniquement préoccupée de la création de la richesse par le travail, n'a jamais compris la féodalité, laquelle était au fond tout aussi légitime que la constitution de Tarmée moderne.
Le collège grand électeur formé par tout le monde est inférieur au plus médiocre souverain d'autrefois.
La France s'est ti^ompée sur la forme que peut prendre la conscience d'un peuple : un tas
L'oeuvre de FréUéric Le Play. 18
de sable n'est pas une nation; or, le suffrage universel n'admet que le tas de sable, sans cohésion, ni rapports fixes entre les atomes. Nous avons ainsi détruit les organes essentiels d'une société, et nous nous étonnons que la société ne vive pas. La civilisation a été de tout temps une œuvre aristocratique, maintenue par un petit nombre; l'âme d'une nation est chose aristocratique aussi : cette âme doit être guidée par un certain nombre de pasteurs officiels, formant la continuité de la nation. Voilà ce qu'une dynastie fait à merveille.
Le jour où la France coupa la tête à son roi, elle commit un suicide. La France ne peut être comparée à ces petites patries antiques, se composant le plus souvent d'une vdlle avec sa banlieue, où tout le monde était parent La France était une grande société d'actionnaires formée par un spéculateur de premier ordre, la maison capétienne. Les actionnaires ont cru pouvoir se passer du chef, et puis continuer seuls leurs affaires. Cela ira bien, tant que les affaires seront bonnes; mais, les affaires devenant mau-
vaises, il y aura des demandes de liquidation. La France avait été faite par la dynastie capétienne. En supposant que la vieille Gaule eût le sentiment de son unité nationale, la domination romaine, la conquête germanique avaient détruit ce sentiment. L'empire franc, soit sous les Mérovingiens, soit sous les Carlovingiens, est une construction artificielle dont l'unité ne gît que dans la force des conquérants. Le traité de Verdun, qui rompt cette unité, coupe l'empire franc du nord au sud en trois bandes, dont l'une, la part de Charles ou Carolingie, répond si peu à ce que nous appelons la France, que la Flandre entière et la Catalogne en font partie, tandis que vers l'est elle a pour limites la Saône et les Cévennes. La politique capétienne arrondit ce lambeau incorrect, et en huit cents ans fit la France comme nous l'entendons, la France qui a créé tout ce dont nous vivons, ce qui nous lie, ce qui est notre raison d'être, La France est de la sorte le résultat de la politique capétienne continuée avec une admirable suite.
La monarchie, en liant les intérêts d'une na-
tien à ceux d'une famille riche et puissante, constitue le système de la plus grande fixité pour la conscience nationale. La médiocrité du souverain n'a même en un tel système que de faibles inconvénients. Le degré de raison nationale émanant d'un peuple qui n'a pas contracté un mariage séculaire avec une famille est, au contraire, si faible, si discontinu, si intermittent qu'on ne peut le comparer qu'à la raison d'un homme tout à fait inférieur ou même à l'instinct d'un animal. Le premier pas est donc évidemment que la France reprenne sa dynastie. Un pays n'a qu'une dynastie, celle qui a fait son unité au sortir d'un état de crise ou de dissolution. La famille qui a fait la France en neuf cents ans existe; plus heureux que la Pologne, nous possédons notre vieux drapeau d'unité.
La république doit toujours être en suspicion cx)ntre l'hypothèse d'un général victorieux. La monarchie est si naturelle à la France, que tout général qui aurait donné à son pays une éclatante victoire serait capable de renverser les institutions républicaines.
L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder. Une dynastie est la meilleure institution pour cela; car, en associant les chances de la nation à celles d'une famille, une telle institution crée les conditions les plus favorables à une bonne continuité.
A toute nationalité correspond une dynastie en laquelle s'incarnent le génie et les intérêts de la nation; une conscience nationale n'est fixe et ferme que quand elle a contracté un mariage indissoluble avec une famille qui s'engage par le contrat à n'avoir aucun intérêt distinct de celui de la nation. Jamais cette identification ne fut aussi parfaite qu'entre la maison capétienne et la France.