‹ L'œuvre de H. de BalzacChapitre 20 sur 92 · AUTRE ÉTUDE DE FEMME · texte numérisé non relu

AUTRE ÉTUDE DE FEMME

L'histoire de l'amour platonique des Camille Maupin, des Savarus et des Paz, est un moment suspendue, pour faire place à celle du calcul et de la rouerie dans la passion. Les deux nouvelles suivantes : la première, Étude de femme, et la seconde, Autre Elude de femme, commencent à nous initier aux faiblesses de l'amour, que Balzac qualifie si bien, dans la Fausse Maltresse, de « banqueroutes du sentiment ». D'une idée romanesque exprimée seulement dans des cadres réels, nous passons à l'idée réelle. Des sublimes hauteurs de l'exception, nous descendons dans la voie commune; nous irons même jusqu'à visiter l'ornière. Faisons un adieu momentané à l'idéal et aux êtres d'essence poétique dont l'existence, pleine; des tumultes de la passion vraie, nous a tenus sous le cliarme. Adieu, Félicité des Touchesl adieu, l^VaMcesca Sodcrini! nous vous quittons à regret pour suivre votre créateur dans l'étude des comédiens du sentiment. Que votre souvenir du moins nous accompagne et couvre de son

iiieflable pureté les noirceurs fatalement mêlées par l'homme au noble instinct de l'amour qui nous vient de Dieu!

Après la Grande Bretèche, nous ne changeons pas de conteur. C'est encore l'illustre Bianchon qui fait à son auditoire féminin habituel le piquant récit intitulé Elude de femme. Biancfibn est un des familiers du salon de madame de Listomère, le phé-' nix des marquises. C'est à elle que se rapporte l'épisode. Nous voyons pour la première fois apparaître, dans Étude de femme;le jeune et plus tard célèbre Eugène de Rastignac, un de ceux"''' qu'il convient d'appeler les demi-dieux de la Comédie humaine, et qui n'est peut-être qu'un demi-diable, tant il cache de malice sous sa modestie, son étourderie et sa manière de tâter les hommes pour savoir ce que porte l'avenir. Rastignac adresse par erreur à la marquise de Listomère une lettre destinée à une autre femme. Le jour où il vient s'excuser, la marquise, devinant le profond amour du jeune homme pour la baronne de Nucingen, éprouve un grand dépit de ne pouvoir s'attacher Rastignac.

Cette scène est d'un délicat achevé. Voilà la première étude de ces petites choses du cœur humain, aussi difficiles à expliquer que l'existence des mondes. Les jeunes gens qui lisent Étude de femme doivent se demander d'un petit air entendu, qui plisse leurs lèvres d'un fin sourire : — Nous aurions peut-être été plus forts que ce polisson de Rastignac; il s'était trop pressé de se poser dans sa cravate.

Mais passons vite à Autre Etude de femme. — L'œuvre de Balzac ainsi intitulée n'est à proprement parler ni un roman ni une nouvelle, c'est une causerie arlislcment reproduite, une joute d'esprit, où successivement de délicieux conteurs, comme l'étaient par exemple le prince de Talleyrand et Mctternich, prodiguent leurs observations fines, leurs railleries excellentes, avec une grâce et une verve tout artistiques; devant une réunion choisie de gens du monde, de gens de lettres, d'artistes, do femmes, d'iioniuies d'État d'une répiilalioii européenne, (pii savent aussi délicieusement sentir ce qu'ils entendent que le savourer délicalernent. (^'est dans un salon parisien, celui de madame dKspard, dernier asile de l'esprit français d'autrefois, dit Balzac, qu'a lieu

celte conversation, où chacun dit sa phrase et jette son expérience dans un mot, où chaque nature d'esprit se condense par un trait.

. Le livre peut aussi être considéré comme une sorte d'étude p&losophique, improvisée entre intimes, après un bal, à la fin |r^un souper, auquel seuls ont pris part des gens de beaucoup de '^oùt, bien élevés et qui savent le monde; étude aussi prodigieusement intéressante par sa vérité et sa profondeur cachée, que par le ton de politesse exquise, le gracieux abandon, l'égalité parfaite qui régnent dans la causerie, et par-dessus tout l'esprit net, ultra-briîlant, qui déborde et pétille en croisant ses feux d'un conteur à l'autre, semblable aux éclats multipliés d'un diamant à mille facettes.

Dans la soirée donnée chez la marquise d'Espard se retrouve, p'our entendre Aut7'e Étude de feinme, tout l'Olympe de la Comédie humaine, dont nous nous empressons de nommer les divinités, afin que la présentation en soit faite une fois pour toutes. Cùté des hommes, il y a Marsay, nouveau ministre, personnage d'une importance telle dans les romans de Balzac qu'on pourrait l'appeler la clef de voûte de la Comédie humaine, surtout des Scènes de la vie parisienne. Puis, Emile Blondet, un des princes du journalisme, qui écrit aux Débats, le Jules Janin de la Comédie humaine, une seconde manière de Claude Yignon le critique. Après lui, Daniel d'Arthez, le François Bacon de la Comédie humaine, par sa science aussi profonde qu'étendue, personnage vertueux, que l'auteur a placé sur le plus haut piédestal de radmiralion des contemporains. Viennent ensuite :Bianchon; Nucingen, le riche financier parisien, rival des Rothschild; Vandenesse, le héros du /,y.s dans la vallée; le vieux lord Dudiey, père de Henri de Marsay, diplomate de la vieille école; le comte Adam r^nginski, et enfin le généi'al de Monfi'ivoau, an)i <le Marsay, un « lion » dans les deux sens du mot, un lyp(^ d'amoureux fort peu résigné, à l'inverse d'.Mberl Savariis et de Paz, dont nous indiquerons en tenq)S et lieu la curieuse liisloire. (]ôl(' des femmes, après la maîtresse de la mnison,nous trouvons : Cannlle Maupin qui n'était pas encore au cloître; la princesse de Cadiguan, une

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courtisane cachée sous la femme la plus aristocratique du faubourg Saint-Germain; lady Diidley et sa fille lady Barimore; madame de l'Estorade, la femme la plus raisonnable de toutes celles de la Comédie humaine, la plus sensée des deux héroïnes des Mémoires de deux jeunes mariées, celle qui a le mieux compris du moins ce que doit être le mariage ; la marquise de Vandenesse, l'imprudente victime à' Une Fille d'Eve; la comtesse de Montcornet qui doit épouser Emile Blondet ; enfin, la baronne de Nucingen, la grande bourgeoise du temps de Louis-Philippe, qui mariera sa fille à Rastignac, ministre, et a été la seconde maîtresse de Henri de Marsay. Les noms de ces personnages, hommes et femmes, reviendront si souvent sous notre plume comme .résumant l'expression des faits de la Comédie humaine, que nous croyons bien faire de les citer d'avance, par une courte définition des individualités qu'ils représentent, bien que, dans l'œuvre en ce moment étudiée, ils n'aient d'autre rôle que celui de causeurs. Notre énumération ressemble peut-être trop au compte rendu d'un reporter.

C'est Henri de Marsay qui ouvre le feu des récits, au moment, dit Balzac, « où chacun peut mettre pendant le souper son coude sur la table et la tête dans sa main. Tout le monde aime alors à parler ou à écouter. La digestion, presque toujours attentive, est, selon les caractères, ou babillarde ou silencieuse. » De Marsay, dès le début de son minislrrc, a fait preuve d'une capacité supérieure, et à ce sujet Emile Blondet, son ami, lui demande s'il y a eu dans sa vie antérieure un fait, une pensée qui lui aient appris sa vocation. La réponse du jeune ministre est affirmative, et, ce qu'il y a de vraiment piquant ici, c'est que, pour prouver ses aptitudes d'homme d'Etat, il raconte l'histoire malheureuse de son premier amour. Du jésuitisme d'une femme est né, paraîtil, l'homme d'État. Rappelant que la première qualité ^Vun politique est d'être maître de soi et d'appliquer imperturbablement en toute circonstance l'ai'rêt que dicte la raison, souvent contraire aux sentiments et aux mouvements de la vie, de Marsa)' cite Uicbulieu dormant justpi'à midi quand il sait qu'on doit tuer Sf»n bienfaiteur Concini à dix beures. « C'est monstrueux, dit-il,

au dbînt de vue sentimental, mais je suis devenu monstre de

,^ tlès*&onne heure, grâce à une femme? » Après avoir habilement

décrit toutes les ruses, grâce auxquelles cette femme le trompait,

, -d.e Marsay, parlant du jour où il se reconnaît dupe, s'écrie : « Je

--'^^e dis rien ni de la nuit ni de la semaine que j'ai passées. Je me ^ . suis reconnu homme d'État. » La conclusion est saisissante. Le jeiitie homme, guéri de l'amour pur, absolu, divin, fait encore •une dernière expérience de la fourberie des femmes. Il se rend compte qu'un coiffeur de la rue Bouché, à qui il montre ses mouchoirs, les a marqués lui-même, au lieu de sa maîtresse, avec de faux cheveux. « Avant ce dernier trait, dit de Marsay, j'aurais cru à quelque chose. Je continuai à avoir foi dans le plaisir, mais en amour je devins athée comme un mathématicien. »

■,.^ L'histoire du premier amour de Henri de Marsay résume adminiblement tout ce que renferme de petitesse et d'instinct venimeux le cœur des femmes à tête froide, dont nous avons déjà vu le plus curieux des échantillons dans la marquise de Rochefide. Un mot de morale bien vrai, dit par l'auteur au cours de la causerie et qui peut servir non seulement au présent livre mais à beaucoup d'autres, c'est que « l'instabilité de la passion prouve, mieux que quoi que ce soit, la nécessité du mariage indissoluble ». La dernière opinion à avoir de cette histoire doit être celle de lady Dudley. « Les hommes, dit-elle, ne veulent jamais distinguer entre la constance et la fidéUlé. Une femme peut ne pas considérer son mariage avec un autre que celui qu'elle aime comme une inconstance. » C'est là un mot de plaidoirie contre le procès intenté aux femmes par le rigoureux homme d'Etat. Dans la causerie suivante, se fait jour toute une rchabililalion de ces pauvres femmes, si malmenées par le terrible de Marsay. La conversation roule toujours sur la femme, mais passe à la généralité de l'espèce. Cliaciin apporte son opinion; c'est d'abord Emile Hlondet qui parle; il délinit la « fi.Miiine comme il faut », produit médiat du renversement des disliiiclions sociales : « Grand naufrage, dit de Marsay, d'où on aurait <b"i sauver les femmes. Les duchesses s'en vont et Irs marquises aussi; (piaiil aux l)ai'()iiiii's , elles n'onl jamais pu se faire

prendre au sérieux. La grande dame est morte avec l'entourage grandiose du dernier siècle. » Après ces mots, Balzacse laisse aller, dans le langage qu'il fait tenir aux causeurs, à une foule de critiques contre bien des faits sociaux, conséquences directes de la Révolution. Ces satires, souvent pleines de bon?^-. sens, sont familières au moraliste qui, en pieux romantique,;'' gémit sur la disparition du passé et le manque forcé de traditions de la société nouvelle où il vit. Il ne faut pas lui en vou-" loir, car, s'il cherche par là à nous faire aimer une arislocraiie qu'il rêve puissante, mais généreuse, il n'omet pas de la mettre, comme le faisait Saint-Simon, au même pilori que la bourgeoisie, et le peuple, en l'accusant d'avoir émigré à l'intérieur devant les idées comme à l'étranger devant les masses populaires. L'envahissèment du laisser aller bourgeois chez la femme et de ses manières d'un goût douteux choque beaucoup Balzac. Aussi fait-il' se plaindre le marquis de Vandenesse,de ce qu'un clerc d'avoué, fils d'entrepreneur ou bâtard de banquier, habillé chez Buisson et monté sur vernis comme le premier duc venu, toise impertinemment la plus jolie duchesse, l'évalue quand elle descend l'escalier d'un théâtre et dise : « Voilà une femme comme il faut. » Blondet vient à la rescousse en disant que notre époque n'a plus ces belles fleurs féminines qui ont orné les grands siècles de la monarchie française, — Le glas de la haute société sonne, ajoute encore un prince russe, et le premier coup est le mot moderne de « femme comme il faut » qui correspond au « gentleman » en Angleterre; et, à propos de mot nouveau, Balzac trouve moyen de faire dire au prince que « organiser », par exemple, est un mot de l'empire qui contient Napoléon tout entier, appréciation à la fois historique et philosophique d'une valeur inestimable, sans que cela paraisse.

Ainsi, la conversation arrive, à propos de femmes, à toucher à tout. On va jus(ju'à comparer la presse à la femme, dire que la première a hérité de la seconde, et l'auleur trouve là l'occasion de monlrer surlout l'excellence de son jugement en bien des choses, mieux <|ue son esprit et son érudition, d'une étendue déjà peu coiniMune.

Enfin, Emile Blondet, reprenant pour un certain temps l'idée du point de départ, développe finement tous les attributs de la « femme comme il faut ». Pour finir par un méchant mot sur les Anglaises, il est dit que la « femme comme il faut » a toujours en perspective, comme les filles d'Albion, le procès en crimiminelle conversation. Ce dernier trait, après les récents scandales \^e femmes anglaises du meilleur monde, est un bon mot d'une tironie inexprimable, Balzac en a beaucoup d'aussi heureux que ^ ^celui-là, et ils n'ont pas peu contribué à sa fortune littéraire. Parlant encore de la femme-auteur, le romancier dit que, lors- . qu'elle n'a pas de génie, c'est une femme comme il n^en faut pas. Ceci est un éloge adressé indirectement plutôt aux femmesauteurs, amies de Balzac, qu'à Félicité des Touches, à qui parle en ce moment Blondet. Le mot de femme-auteur étant, paraît-il, de Napoléon, c'est au tour d'Arthez à prendre la parole. De la femme, nous sautons à un jugement de trente lignes sur Napoléon, Des discussions retentissantes ayant récemment empli nos oreilles au sujet de cet homme qui, bon ou mauvais, est le premier du siècle, autant par la multitude d'événements dont il est la cause que par l'immense étendue de ses conceptions; ces discussions, disons-nous, d'où se dégagent des opinions extrêmes, nous font un devoir de mettre en lumière, en le citant en entier, le jugement de Balzac, trop peu connu sans doute, autant des admirateurs que des détracteurs de Napoléon, Pour n'être qu'un romancier, l'auteur de la Comédie humaine a jugé l'homme avec une fermeté et une sûreté de coup d'œil d'une excellence intraduisible. Qu'on en juge.

« Qui pourra jamais expUquer, peindre ou comprendre Napoléon? Un homme qu'on représente les bras croisés, et qui a tout fait! qui a été le plus beau pouvoir connu, le pouvoir le plus concentré, le [)his mordant, le plus acide de tous les pouvoirs ; singulier génie qui a promené partout la civilisation armée sans la fixer nulle part; un homme qui piuivait tout faire parce qu'il voulait tout; prodigieux phénomène de volonti!, domptant une maladie p.ii' une bataille, et qui cependant (lev;iit mourir de maladif dans son lit après avoir

vécu au milieu des balles et des boulets; un homme qui avait dans la tête un code et une épée, la parole et l'action ; esprit perspicace qui a tout deviné, excepté sa chute; politique bizarre qui jouait les hommes à poignées par économie, et , qui respecta trois têtes, celles de Talleyrand, de Pozzo di Borgo et de Metternich, diplomates dont la mort eût sauvé remg.^re français et qui lui paraissaient peser plus que des milliers de soldats; homme auquel, par un rare privilège, la nature avait laissé un cœur dans son corps de bronze; homme rieur et bon à minuit entre des femmes, et, le matin, maniant l'Europe comme une jeune fille qui s'amuserait à fouetter l'eau de son bain! Hypocrite et généreux, aimant le chnquant et simple, sans goût et protégeant les arts; malgré ces antithèses, grand en tout par instinct ou par organisation; César à vingt-cinq ans, Cromwell à trente; puis, comme un épicier du Père-Lachaise, bon père et bon époux. Enfin, il a improvisé des monuments, des empires, des rois, des codes, des vers, un roman, et le tout avec plus de portée que de justesse. N'a-t-ii pas voulu faire de l'Europe la France? Et après nous avoir fait peser sur la terre de manière à changer les lois de la gravitation, il nous a laissés plus pauvres que le jour où il avait mis la main sur nous. Et lui, qui avait pris un empire avec son nom, perdit son nom au bord de son empire, dans une mer de sang et de soldats. Homme, qui, tout pensée et tout action, comprenait Desaix et Fouché! Tout arbitraire et tout justice à propos! le vrai roi, en un mot! "

Cette page admirable suffit à prouver que l'auteur aurait été, s'il eût voulu, un historien de l'envergure de Quinet, Thiers ou Guizot. Comme vérité et comme genre, ce portrait de Napoléon vaut le plus remarquable des portraits historiques de Saint- Simiui, Balzac n'y cite pas un seul fait de la vie de Bonaparte ; il se borne à en peindre les mœurs, comme il fait d'un personnage (le roman, et, en quelques lignes, il condense avec tant d'art la mulliplicilé des (jualilés et des défauts de l'homme, il en surprend si bien tous les aspects originaux, (juc successivement les silhouettes de Bonaparte et de l'empereur se dessinent en pied

devant nous de toute leur hauteur, emplissant notre vue des mille détails, qui en font dans notre esprit la plus exacte des

Teproductions. Ce n'est point là du reste le seul portrait historiqfté qu'ait fait Balzac. Nous en verrons prochainement défiler d'a-atres sous nos yeux, et nous dirons un mot de chacun, car

.'î'aj4eur est excellent dans tous. Malheureusement, la Comédie laine n'est pas un livre d'histoire proprement dite, c'est le )leau de tout un monde. Il est donc difficile de donner à une fi'gure historique, peinte à l'occasion d'un roman, tout le relief que, peinte avec le même art, elle aurait ailleurs. Ceci nous fait encore regretter que Balzac, ainsi que nous le dirons plus tard, n'ait pu écrire que quelques rares livres de ses Scènes de la vie 'politique et militaire. La place des portraits historiques y est tout indiquée, et nous sommes sûrs que l'auteur ne nous les

. aurait pas ménagés.

Après la magnifique digression de Daniel d'Arthez que peutêtre Balzac, soit dit en passant, aurait mieux fait de mettre ailleurs que dans Aulrf Étude de femme, nous achevons la conversation. Le discours parfois impertinent ou paradoxal de Blondet sur les femmes est terminé, et, aussitôt, nous entendons les savantes et dignes répliques de la princesse de Gadignan et du général de Monlriveau. « Que la femme française s'appelle femme comme il faut ou grande dame, dit le général, elle sera toujours la femme par excellence. » Oh ! Nous n'attendions pas moins de la générosité de l'écrivain pour les créatures qu'il a aimées comme nous tous, bien que parmi elles il n'y ait plus de madame de Sévigné. Balzac trouve du reste qu'il y a aujourd'hui à Paris mille femmes écrivant mieux que madame de Sévigné, et au moins, dit-il, elles ne publient pas leurs lettres. Le général de Montrivcau arrive à plaider chaudement la cause des femmes, et il trouve, d'après ce qu'il a observé, que leurs fautes sont d'autant plus pardonnables qu'elles seront toujours et en tout temps environnées des jilus grands périls. A l'appui de son dire, il se mot à raconter un é[)is()(l(' di; la campagne de Russie, qui pourrait presque passer jiour une scène de la vie militaire. C'est encoi'c un terrible exemple des dangers que court la femme

adultère, et c'est aussi sauvage que l'histoire de la Grande Bretèche. Il est dommage que Balzac n'ait pas donné à celte trop courte nouvelle l'importance d'un roman, car nous y remarquons un tableau fait de main de maître de la sinistre retraite . de la grande armée. « Chacun, dit-il, se mettait en route à sa . fantaisie, avec cette espèce d'égoïsme qui a fait de la déroute un' des plus horribles drames de personnalité, de tristesse et d'hor- " reur qui se soient jamais passés sous le ciel. » Le récit de celle anecdote, formant le pendant de celui de la Grande Bretèche, que nous venons de voir, termine Autre Étude de femme.

Dans le groupe des scènes que nous venons d'analyser, les données principales de l'action reposent sur le sentiment de l'amour. Mais presque tous les héros de ces livres nous sont montrés dans cette situation d'âme où, selon un mot de l'auteur lui-même, l'esprit abandonne l'elTet pour la cause, phénomène qui produit l'idéal, et dégage la passion de toute préoccupation de loi sociale ou matérielle. On y aime plus l'amour qu'une femme. Dans les livres suivants, depuis la Bourse jusqu'à la Vendetta, Balzac a envisagé l'histoire de l'amour sous un aspect moins romanesque mais tout aussi sympathique, car il en met l'expression plus à la portée de l'ordinaire des sentiments humains. C'est un pas vers le réalisme des Scènes de la vie de province. Certainement, nous rencontrerons encore bien des choses abstraites dans la peinture des sentiments; mais ce sera l'exception. L'auteur va, dès à présent, tenir un peu plus compte de la mesure commune qui règne dans le monde; et, pour commencer, il étudie les différents états de l'amour des jeunes gens dans le mariage, la première des lois sociales qui, sans vouloir dans le principe imposer au sentiment des limites ou une règle, est souvent obligée de le combattre en lui fipposant les raisons supérieures de l'existence même. Balzac nous a déjà dit : « Dans l'instabilité de la passion gît la raison du mariage. » En toutes choses, la société ne voit pas que le moyen, elle est forcée de regarder au but. Vax lail tramcun-, elle n*^ se préoccupe donc pas de l'inslinct (jui pousse l'homme à aimer;

mais clic envisage la famille, dernier résultat de cet instinct.

C'est cette intervention fatale et constante de la société, dans tout

, sentiment individuel, dont le romancier va nous faire l'histoire ;

et on peut dire qu'il a su résumer .avec beaucoup d'à-propos

.:jç|i)utes les situations et conséquences possibles du mariage, que

^^'on peut définir l'application du code à l'amour, non dans le but

•de favoriser ce sentiment, mais dans celui de créer la famille. t' Nous avons déjà vu un mariage dans la deuxième partie de ■''.- Béatrix. Commencé pour le mari au milieu d'un orage du cœur, il Unit par le bonheur parfait des deux époux. Il ne va pas toujours en être de même pour les suivants. De celui du peintre Schinner dans la Bourse, à celui de Luigi Porta dans la Vendetta^ il y a comme une pente rapide qui descend du faîte du buidieur, aussi complet qu'il peut l'être sur terre, au dernier degré de la misère et de l'infortune, aussi hideuses que peut les rendre l'implacable force des préjugés ou des lois.

Dans les romans qui suivent, Balzac a pour ainsi dire préparé, par l'histoire des faits, la Pht/stolorjie du Mariage, ce curieux livre d'analyse, le dernier dont nous aurons à parler. Sa manière d'écrire varie un peu; les descriptions sont plus longues, plus détaillées, et une plus grande importance est donnée aux personnages secondaires du livre, ce qui fait de l'ensemble une expression plus complète des réalités de la vie privée, vue un peu partout dans les principales situations qui la résument.

LA uoriisK

MADAMK KIKMIANI

La Bourse ei Madame Flnniani, qu'il faut ranger parmi les œuvres essentiellement optimistes de Balzac, ouvrent la série dos événements de la vie privée (jui ont pour but ou pour origine le mariage et ses conséquences, heureuses ou nialhciin'usi's. L'auteur a commencé par nous faire le ravissant tableau du bonheur des unions assorties. Toute la délicatesse de son art s'y r(''vcle en môme temps que l'excellence de ses principes.

Jji fioiirsc (ît Madame l'irmiani sont tli'ux i»erles Mues de la

littérature moderne, qui, malgré leur petite dimension, attirent forcément les regards au milieu des éblouissantes richesses d'un vaste écrin, par la Qnesse et la pureté de leur composition. Ce sont de simples scènes à trois ou quatre personnages, plutôt deux nouvelles que deux romans, appartenant à ce genre ■^'> tableaux d'un cadre étroit, que recherchent avidement les amateurs de petits chefs-d'œuvre, et qui accusent, aussi bien que les plus grandes toiles, le génie du maître.

Qui peut penser ou dire du mal des femmes, quand on a pénétré avec l'écrivain dans ce sanctuaire, plein de noblesse et de fierté, du cœur de madame Firmiani, femme inconnue au monde et qui sait en dédaigner la malveillance, en ne vivant que pour et par son amour pour Octave de Camps?

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