UN DEBUT DANS LA VIE
Un Début dans la vie est le pendant prosaïque de Modeste Mignon. Nous avons vu les erreurs de la jeune fille romanesque dans le précédent livre. Dans celui-ci, nous voyons celles du jeune homme étourdi, ne manquant pas de cœur, mais que le défaut déducation solide de la part de la mère conduit aux petites sottises habituelles de la jeunesse. Nous ne quittons pas la province, car les deux voyages faits de Beaumont-sur-Oise à Paris, en diligence, ne comptent pas. Aussi le sujet de Un Début dans la vie est-il presque vulgaire. Celte vulgarité, que rehausse l'art de l'écrivain, est un de ses mérites. Ne doit-elle pas définir, en effet, le genre d'ouvrage que si peu de romanciers ont su traiter depuis avec la sage mesure de Balzac? Un Début dans la vie pourrait donc, mieux que Modeste Mignon, être rangé parmi les scènes delà vie province. L'auteur y touche, çàetlà, à plus d'une question d'ordre social. Le titre indique déjà tout l'intérêt qu'olTre le livre; seulement, la plupart des personnages apparlicnnent à la foule ordinaire de ces bons petits bourgeois qui cachent, sous leurs dehors communs, un mélange de défauts mesquins et de qualités solides. Ces quahtés, beaucoup trop appelées vulgaires par les imbéciles, sont celles du père de famille et du bon citoyen, ambitieux d'honorabilité plus (jue de gloire, et entièrement dévoué sans orgueil à la cause de l'ordre et du bon sens. Quant aux défauts, les plus graves sont la vanité et le manque de savoir-vivre, propres aussi bien aux enfants gâtés qu'aux gens du i)euplc arrivés à la fortune.
Nous quittons tout à fait les rives du « Tendre » ou du <* Iloma-
. -nesque, » pour côtoyer les choses simples de la nature bourgeoise et descendre même jusqu'à l'étude du tempérament prosaïque des campagnards. A l'histoire d'Oscar Husson, le principal personnage de Un Début dans la vie, se trouvent mêlées celles de
"■^Beaucoa-p d'autres garçons de même rang social. Ce roman prouve, aussi bien que celui à' Eugénie Grandet, que pour Balzac il n'y a point de petites scènes; c'est avant tout, une merveilleuse étude de détails, auxquels Balzac a le secret de nous intéresser. La pauvreté décente de madame Clapart, par exemple, se révèle dans son chàle, « qui tient par une aiguille cassée convertie en épingle au moyen d'une boule de cire à cacheter ». Le pantalon bleu d'Oscar Husson, raccommodé par sa mère et offrant aux regards un fond neuf, quand la redingote a la méchanceté de s'entr'ouvrir par derrière, nous dit suffisamment ce que devait souffrir la vanité du pauvre garçon en présence d'un Georges Marest, dandy d'une élégance supérieure. Et ainsi de suite, tous ces mille riens d'une vérité si simple représentent mieux qu'autre chose, à notre imagination, la réalité des types auxquels ils sont appliqués. Ici, plus de tableaux à grands effets, de situations dramatiques; mais le récit imagé, clair, net, plein de couleur locale, de toutes les petites choses qui occasionnent aux jeunes gens sur le seuil de la vie les premières douleurs et les premières joies, avant que leur raison arrive à sa pleine maturité. La vanité incorrigible des adolescents y est montrée dans ses excès et ses conséquences, souvent funestes à plus d'un. Aussi ce livre cachc-t-il bon nombre d'enseignements, à retenir surtout par ces gens de la classe moyenne que des ambitions déplacées rendent malheureux ou ridicules. Nous n'avons pas vu jusqu'ici d^ roman de Balzac où il v ait plus de personnages que dans Un Drbnt dans la vie. Vmtrigiic est à peu près nulle. C'est une simple biographie, sans luxe et sans tapage, du jeune Oscar Husson, que l'auteur appelle à la (in le « bourgeois moderne ».
Une nuiUilnile de parents, d'amis, de maîtres viennent entrer, chacun pour leur part, dans la vie du jeune homme qui rappelle un peu, par sa conduite, Jéràiu" Palurot à la reclwrc/ie
(Vune position sociale. L'auteur a commencé ici à faire ces études (le groupes, ces photographies d'ensemble qui font le puissant intérêt des Scènes de la vie politique, militaire et de campagne. Ce qu'il y a de plus attachant dans le présent livre, c'est la vuq de ces réunions d'hommes, formées par le hasard, où chacuii ;. parle, crie., discute, approuve, raille ou montre de l'humeur; tandis que dans la conversation les opinions se croisent, chaque vêtement, chaque trait, chaque geste de chaque individu jettent dans le groupe leur note la plus vive. ,
Le premier tableau de ce genre offert à notre admiration, en raison de l'habile disposition des figures qui le composent, est l'intérieur de la « voiture à Pierrolin », pittoresque coucou, faisant partie du matériel social de l'époque appelée, le vieux temps. En 1822, les messageries de Pierrotin Touchard desservaient la ligne de Paris à Beaumont-sur-Oise. Par un jour d'automne de cette année, nous voyons prendre place dans la voilure un choix de personnages que l'on pourrait définir « types à la Balzac », tellement l'art du romancier leur a donné de relief. Ce sont : Oscar Husson, fils naturel de madame Glapart, une ancienne Aspasie du Directoire , mariée sur le tard à un petit employé d'administration; le comte de Sérizy, pair de France, un des collaborateurs du premier consul au conseil d'État, et maintenant ministre de Louis XVIII; le père Léger, type de paysan, roué à mettre dans le sac un diplomate, propriétaire de fermes avoisinant le château de M. de Sérizy; Joseph Bridau et Léon de Lora, deux tout jeunes peintres, élèves de Schinner; enfin, Georges Marest, second clerc de do M" Crottat, un des notaires les plus en vue de la Comédie humaine, qui on compte tant.
L'intérêt de Un Début dans la vie résulte de ce fait, qu'il y a dans le monde, par le temps qui court, une multitude déjeunes gens ressemblant à Osi-ar Husson; et le mérite de Balzac est d'avoir dépeint dans leur plus frappante réalité les phases de la jeunesse de son héros. Tout un coin de la province et de l'aris nous est montré dans cette étude de mœurs. A Beaumontsur-Oise, ridle-Adam, Preslcs, se rencontrent une série de pro-
vinciaux, dont nous retrouvons les types analogues aux Scènes de la vie de province. C'est d'abord le comte de Sérizy, dont Balzac fait une remarquable histoire et un grand portrait. Après lui, vient le régisseur Moreau, le futur député de la mtjnarchie constitutionnelle, chez qui la corruption est venue $^!S^Ja fortune.
. v^-Dans la brillante carrière que parcourt Moreau, le romancier nous fait voir à merveille le premier pas vers le règne de la démocratie en France. Moreau , propriétaire et voisin de son ancien maître, deviendra député à sa place. Le tableau de l'évolution sociale, tendant à effacer tout le prestige de l'aristocratie, se continue dans l'histoire de madame Moreau. Celleci a été femme de chambre de madame de Sérizy; elle imite ies manières de grande dame de sa maîtresse, ce qui lui servira ■plus tard, puisqu'elle aura pour gendre Ganalis, un ministre. Le romancier nous donne un aperçu très vrai de l'influence de Moreau dans son département. « On ne festoyait jamais dans la Ijourgeoisie sans que M. et madame Moreau fussent invités. »
Los autres personnages sont peints avec autant de soin que les premiers. Pierrotin le messager et le père Léger, devenant tous deux des bourgeois, de paysans qu'ils étaient, sont le complément naturel de l'histoire de Moreau. Balzac n'a point omis de nous peindre minutieusement la voiture du messager, et de se livrer sur cet engin de locomotion, aujourd'hui disparu, à im vrai travail d'archéologue. C'est plus intéressant qu'on ne croit, car l'aspect des objets fait mieux saisir la physionomie des personnes. Voilà pour le côté de la province étudiée dans le livre.
A Paris, la première personne en vue est madame Clapart. En deux lignes, Balzac nous initie aux malheurs de cotte femme qui a manqué de courage autrefois, et n'en a plus niainlonatit quo pour son liis. Il trouve des accents émus, avec son talent à diniiiatiscr les moindres scènes, pour nous peindre l.i triste inédioerilé di; l'intérieur des Clapart. « l'n matin, dil-il, Moreau surprit le pauvre ménage do la rue de la Cerisaie
déjeunant d'une salade de harengs et de laitue avec une tasse de lait pour dessert. » C'est dit avec une simplicité qui inspire tout de suite pour les pauvres gens la pitié la plus vive. Madame Clapart est surtout un type de mère qui gâte son enfant et se croit, grave erreur, capable de lui inspirer du-res- . pect. Ces pauvres mères, qui ont beaucoup souffert, ont la manie de mettre les passants dans la confidence de leur tendresse. Mais c'est peine perdue. Nous voyons Oscar, honteux de sa mère, la renier devant des étrangers. Une physionomie très originale est celle de l'oncle Cardot, un vieux malin, débauché dans sa vieillesse, qui jette des douches sur l'enthousiasme de madame Clapart pour son fils. C'est encore un type perdu que celui de l'oncle Cardot. Grâce à Balzac, il sera immortel. L'histoire de cet ancien fabricant de soieries nous dit comment est née, sous le Directoire, la bourgeoisie moderne. Les relations de Cardot avec la danseuse Florentine Cabirolle donnent lieu à quelques réflexions originales. Le romancier nous fait l'amusante analyse des différents âges que traverse la passion du vieillard. Quand le Mécène commence à donner deux cent cinquante francs par mois, il est traité en bienfaiteur; c'est l'âge d'or. Quand il porte ce secours mensuel à cinq cents francs, il devient un ami pour la vie; c'est l'âge d'argent. Cardot arrive à se trouver sous un joug à demi conjugal d'une force irrésistible; c'est l'âge d'airain. Le vieillard se sent enfin entraîné par un remorqueur d'une puissance de caprice illimitée, c'est que le malheureux aime, il compte léguer à Florentine une centaine de mille francs. L'âge de fer a commencé. Il n'est pas possible de rendre avec plus de piquant la sottise et l'infortune des nombreux Cardot de ce bas monde. La paternité du vieillard riche pour la danseuse est expliquée une fois pour loulos. La page de Balzac vaut tous les romans contemporains qu'on a écrits sur ce sujet. Le protectorat de Cardot sur Florentine se trouve inévitablement doublé par l'amour de la danseuse pour Georges Marest, le dandy.
Le passage d'Oscar Ilusson dans l'étude de M" Desroches a obligé l'auteur à nous faire pénétrer quelque peu dans le
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monde particulier des hommes d'afîaires, qui est entièrement analysé plus tard dans le Colonel Chabert et V Interdiction. Balzac a savamment reproduit dans toute la Comédie humaine liés- faits et gestes des notaires, avocats et avoués, dont l'histoire 4^-é§rïhtimement liée à celle de la magistrature, et dont la pro- *f fession touche à tous les intérêts particuliers. Les hommes ^/ d'aflaires sont les agents universels d'un élément social qui fait ■^partie intégrante de la vie de l'homme : le procès. Plaider '^"-«devant les juges pour la défense d'intérêts ou la conquête de 'feièns nouveaux, et enregistrer les contrats passés entre individus pour assurer légalement le fait de la propriété, sont deux choses qui résument une des principales phases de la lutte des hommes entre eux. Avoués et notaires sont à la fois les auxi- ;4 liaires et les arbitres des combattants. On ne concevrait pas la Comédie humaine sans une troupe nombreuse de notaires et d'avoués. Aussi, le romancier s^est-il appliqué, avec un soin jaloux, à étudier plusieurs types d'hommes d'affaires. Parmi eux, nous voyons en ce moment l'avoué Desroches et son premier clerc Godeschal. On les rencontre ailleurs avec une foule d'autres, car, par leur situation dans le monde, ces sortes de gens sont forcément mêlés à tout. Il n'y a pas, dans la Comédie humaine, un contrat de mariage, de vente, d'association, un testament, une question litigieuse, dont Uerville, Ilcnncquin, Crottat, Desroches, Cardot fils, etc., ne soient les conseillers ou les exécuteurs. Ici, nous n'avons pas à étudier leurs actes. Balzac a réservé pour d'autres livres de la vie de province et de la vie parisienne, l'histoire des contrats et des procès, qui est presque toute l'histoire humaine,
Nous sommes simplement initiés dans le présent livre à voir l'intérieur d'une élude d'avoué. Le tableau de l'existence d'Oscar, pendant son stage chez M" Desroches, constitue une i\c^ phis rcman[uables études de Balzac sur les mœurs de la basoche.
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