‹ L'œuvre de H. de BalzacChapitre 44 sur 92 · HISTOIRE DE LA GRANDEUR ET DE LA DÉCADENCE DE CÉSAR BIROTTEAU · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA GRANDEUR ET DE LA DÉCADENCE DE CÉSAR BIROTTEAU

Leis Euiploijés et l'Histoire de César Birotteau sont deux études particulières des mœurs de la bourgeoisie dans la vie parisienne. Les héros du roman, M. Rabourdin, chef de bureau au ministère des finances, et César Birotteau, parfumeur, sont, chacun dans leur genre, de petits grands hommes; l'un, par l'inlelligence spéciale qu'il déploie dans les afiaires de l'administration; l'autre, par sa probité intègre de négociant. Rabourdin forme l'antithèse de Marnefl'e, et Birotteau celle de Grevel. Mariés tous deux, ils ont pour femmes d(! nobles créatures dignes de partager leurs existences. Madame Rabourdin est une femme supérieure, madame Birotteau un modèle de dévouement conjugal. Mais autour de ces personnages d'élite, grouille la foule mesquine du restant des bourgeois, la cohue omnipotente des médiocres et des méchants qui dans chaque partie de l'édifice social se livrent à un travail de taupes, ici pour démolir, là pour construire. Rabourdin et Birotteau sont, chacun dans leur sphère, .les victimes de coalitions d'ennemis divers. L'employé aux ^7 finances, qui rôve tout un plan île réformes administratives et sociales, se voit condamné par l'éternelli^ routine des bureaucrates,: haï par le nombre des « budgèlivores » (le mot a été créé par Balzac) qui siî nomme légion. Le trop lionnète parfumeur succombe, lui, aux coups de Jarnac familièrement pra-

qués dans le commerce parisien par une multitude de fripons et d'intrigants, jaloux de^Ia fortune d'autrui.

Sous la forme du roman, les Employée sont un pamphlet d'une grande justesse, dirigé contre les défauts de l'administration en France, principalement ceux de l'organisation de nos ministères. Aussi l'œuvre a-t-elle autant et plus même d'actualité en 1888 qu'en 1827. En effet, toutes les réformes demandées à grands cris sous la troisième République, surtout celles qui visent le dégrèvement des budgets, sont passées en revue et consciencieusement étudiées par Balzac qui fait exprimer ses propres opinions au personnage de Rabourdin. Rabourdin est un de ces talents méconnus qu'une profonde expérience, acquise par un travail consciencieux, a rendu très perspicace en fait de réformes à opérer. Dans chaque grande administration, et dans chaque ministère, il y a sûrement quelques employés de la force de Rabourdin, très capables de donner les meilleurs conseils ou de rendre des services réels à leurs directeurs et aux premiers ministres. C'est un de ces types sérieusement intéressants que Balzac nous montre à la fois dans sa vie privée et publique. Comme tant d'autres hommes d'Etat, Rabourdin rêve l'équilibre du budget. Le fameux problème : « Demander plus a l'impôt et moins au contribuable, » n'est pas insoluble pour lui. Il expose clairement ses vues dans des rapports qu'il rédige au jour le jour. La première réforme doit porter sur la réduction et l'épuration du personnel du ministère. Là gît la première plaie administrative ; mais la plus puissante barrière opposée aux réformes est l'obstruction systématique des bureaucrates, la sainte routine des plumitifs. Cette mesure qu'on peut taxer de radicale, une fois prise, Rabourdin tient à la disposition du ministre qui voudrait bien l'honorer de sa confiance, tout un système de modifications relatives à l'établissement de l'assiette de l'impôt et au remboursement de la dette flottante.

On voit d'ici (juclles difficultés insurmontables se dressent devant de tels projets. Les ennemis que se fait liabourdin dans les i)ureaux mêmes du ministère ne se comjjfcnt i)as. \in butte d'autre part à la haine du sous-secrélairc d'Ktat, Chardin des

Lupeaulx, bras droit du ministre, un homme politique pour rire comme il y en a tant, Rabourdin voit la plus grande indifférence accueillir en haut lieu ses idées trop neuves et dont l'exécution cause au gouvernement un certain elTroi. Aussi, quand s'ouvre la succession du chef de division, feu Flamet de La Billardière, Rabourdin, que son mérite et ses services désignent absolument pour ce poste, se le voit enlever par un incapable, un autre chef de bureau du nom de Baudoyer, qu'ont soutenu ^je-jjne légion de petits bourgeois, rendus très forts parla honteuse - V m^'s invincible pratique du népotisme. Cette nomination de Çaudoyer nous représente une des plus hautes comédies de la vie politique actuelle, celle de la candidature aux places officielles. Cette partie du livre de Balzac est spécialement écrite contre les effets du népotisme, les influences de toutes sortes, les tours de faveur, les injustices criardes qui ont souvent fait de notre administration un corps pourri jusqu'à la moelle; et le romancier y est dur pour les plus hauts fonctionnaires.

Les malheurs de Birotteau ressemblent en plus d'un point à ceux de Rabourdin. Après avoir flétri la convoitise et la petitesse d'esprit des gens en place, Balzac s'attaque h la puissante féodalité de la finance, qui tient l'homme pour zéro, et se moque des lois dont elle contourne habilement les articles, quand elle ne va })as jusqu'à corrompre les juges. Toutes les monstrueuses friponneries des gens d'afl'aires concourent à l'écrasement de l'infortuné Birotteau. Aussi l'histoire du parfumeur a-t-elle, comme celle de Rabourdin et les Parents pauvres, un caractère d'actualilé vraiment étonnant. Ruiné par des spéculations maladroites et la banqueroute de ses pi-incipaux débiteurs, entre autres le notaire Floguin, Birotteau, ancien juge au tribunal de commerce de la Seine, chevalier de la Légion d'honneur, arrive ;i la laillitr. Ln des infâmes C0(iuins les plus acharnés à sa perle, est l'immonde Ferdinand du Tilh-t, comme raïuudle Balzac, le premier lieutenant du bancpiier Nucingen. Ce Ferdinand du Tillet, jadis employé de Birotteau, a été chassé, pour v(d, de la l)0uli(iue du parfumeur. Sdiilcim |i;ir l'amour de sa l'emme et ramilii' de son oncln Pilliratill, un rr|iiil)licain auslérc, le plus

honnête homme da monde, Birotteau parvient à payer tous ses créanciers. Réhabilité publiquement par le même tribunal qui l'a déclaré failli, il meurt dans un accès de joie qui provoque la rupture d'un anévrisme.

Une chose caractéristique à signaler dans ces deux études, c'est la multitude exceptionnelle de personnages qui y entrent en scène. Ils sont encore plus nombreux que dans les Parents Pauvres. Les caricatures les plus désopilantes de la Comédie humaine semblent s'y être donné rendez-vous. Dans l'administration, c'est d'abord le portrait du ministre des finances,'; personnage emblématique à qui l'auteur n'a point voulu donner de nom, mais qui résume à lui seul avec une grande vérité le caractère politique de la Restauration : l'impuissance et la faiblesse. Un jugement assez vif a été porté ici par Balzac sur le gouvernement de Charles X : « Les prétendues supériorités de la Restauration, dit-il, cachaient une profonde infériorité relativement aux événements qui les dominaient. » 11 ajoute plus loin que le grand défaut des ministres de cette époque a été d'être trop honnêtes avec leurs adversaires, et il a peut-être raison. Autre part il appelle irrévérencieusement, maisjustement, Louis XVIII, « le plus grand railleur des temps modernes ». Certaines pages des Employés ont ainsi tout le caractère d'une scène de la vie politique, celle par exemple où est développé ce fameux principe, que « pour implanter un gouvernement au cœur d'une nation il faut savoir y rattacher des intérêts et non des hommes ». (Test ce que le parlementarisme contemporain ne sait pas encore faire. Après le ministre, vient la série des (( boules « d'employés, comme dit Bixiou. Depuis le chef de division, La Billardière, jusqu'aux garçons de bureau, les plus philosophes de cet ensemble, Balzac s'est surpassé en invention de traits d'un comique renversant. Tous les genres de bureaucrates y sont représentés avec leurs tètes, leurs vêlements, leurs manies, Icui- langage, et surtout leur singulière manière de travailler au bureau. Un parallèle, qui vaut une étude philosophi(|uo sur les vices de l'administration en général, est établi entre le surnuméraire riche, le iirotégé du ministre, tel

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que le fils La Billardière, et le surnuméraire pauvre, Sébastien de La Roche, à qui seuls les chefs sérieux sintéressent. La canaille parisienne de toutes les classes, déjà vue aux scènes précédentes, défile ensuite, considérablement augmentée de nouvelles recrues dont l'aspect fait frémir. Dans la politique, c'est Chardin des Lupeaulx, vrai portrait d'homme d'État actuel pris sur le vif, « une des grandes médiocrités, dit l'écrivain, qui forment le noyau du monde politique». Le sous-secrétaire d'État est flanqué d'un ignohle acolyte, Dutocq, l'espion du ministère, ennemi intime ^de Rabourdin. La lutte diplomatique entre des Lupeaulx et madame Rabourdin est des plus attachantes. Cette femme d'employé, qui méconnaît longtemps la valeur intellectuelle de son mari, est une des plus fidèles images de la grande bourgeoise parisienne, dont la médiocrité de fortune combat, hélas! les goûts élevés et l'ambition. L'écrivain analyse très fortement toutes les souffrances d'amour-propre que subit une telle femme obligée de se mesurer tous les jours corps à corps avec son livre de dépenses. L'éternel combat pour l'argent, étudié d'autre part chez les escompteurs qui soutiennent avec leur or la candidature Baudoyer, fait émettre à l'écrivain des réilexions typiques : « Malgré tant de niaises déclamations sur l'argent, dit-il, il faut toujours, quand on habite Paris, être acculé au ]iied des additions, rendre hommage aux chilTres et baiser la pal te fourchue du Veau d'or » ; et, là dessus, il établit le compte des dépenses d'un ménage comme celui de Rabourdin, pour démontrer quelle étonnante force d'àme est nécessaire dans la lullc de l'intelligence contre l'argent qui, trop souvent, se termine, hélas! par un des mots sinistres de(iobseck : « f^a victoire est aux écus! »

Dn ne peut guère donner une idée du mouvement très compli(|iié de rintrigu(> dans /rs /ùnp/ni/rs; c'est là un défaut. Quant à Vllisloirc d(; Crsar /{irailcaii , elh' est d(^ m(''mc un peu longue et eml)rouillée, mais il y a des pnges do premier ordre, entre autres celleoù Balzac, parlant de la fête donnée parle parfumeur, porte un jugement merveilleux sur la bourgeoisie en général avant d'i'u |>résenl<'r (pielques échantillons. « Dans ce salon, dil il, la bonrgcoisi»; de la rue Saint-Denis s'étalait majestueusement

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en se montrant dans toute la plénitude de ses droits de spirituelle sottise. C'était bien cette bourgeoisie qui habille ses enfants en lancier ou en garde national, qui achète Victoires et Conquêtes, le Soldat laboureur, admire le Convoi du Pauvre, se réjouit le jour de garde, va le dimanche dans une maison- de campagne à soi, s'inquiète d'avoir l'air distingué, rêve aux honneurs municipaux; cette bourgeoisie jalouse de tout, et néanmoins bonne, serviable, dévouée, sensible, compntissante, souscrivant pour les enfants du général Foy, pour les Grecs ,do'it elle ignore les pirateries, pour le Champ d'Asile au moment oîi il n'existe plus, dupe de ses vertus et bafouée pour ses défauts par une société qui ne la vaut pas, car elle a du cœur précisément parce qu'elle ignore les convenances; cette vertueuse bourgeoisie qui élève des filles candides rompues au travail, pleines de qualités que le contact des classes supérieures diminue aussitôt qu'elle les y lance, ces filles sans esprit parmi lesquelles le bonhomme Chrysale aurait pris sa femme; enfin une bourgeoisie admirablement représentée par lesMalifat, les droguistes de la rue des Lombards, dont la maison fournissait la Reine des roses depuis soixante ans. » Ainsi l'écrivain nous montre les bourgeois sous deux faces. Dans les Employés, ce sont d'ignobles drôles, que leur vulgarité même empêche de peindre, comme les Saillard, les Transon, les Baudoyer, dont les intérêts sont soutenus par un cousin, Bidaull-Gigonnet, un des pires forbans de l'escompte. Dans V Histoire de César Birolteau, c'est la bourgeoisie prudhommesque, mais pleine de cœur dans les grandes occasions, représentée par les Ragon, les Lebat, les Pilleraull, les Matifat, les Popinot. Aussi, en montrant dans la vie du parfumeur une application de l'égoïste principe du « chacun pour soi, >) qu'il appelle « l'évangile de toutes les capitales, » Balzac nous prévient que si des histoires d'infortune comme celles de Troie et de Napoléon sont des poèmes, il veut que VHisioire de César Birottean soit le poème de ces vicissitudes bourgeoises aux- <|uellcs nulle voix n'a songé, tant elles semblent dénuées de grandeur, tandis (lu'eiles sont, au même litre, immenses : « il ne s'agit pas d'un seul homme ici, mais de tout un peuple de douleurs »,

Les corsaires de la finance, dont quelques-uns, Gobseck et Gigonnet, prennent une grande part à l'action dans les Employés^ sont particulièrement montrés autour du parfumeur dans leurs intrigues d'argent. Tels, Claparon, Molineux, Ferdinahd du Tillet, et autres sous-escompteurs. La vertu de Rabourdin et de Birotteau a bien de la peine à conlre-balancer dans l'ordre social tant de consciences pourries.

Pour terminer notre appréciation, nous dirons (juc, dans un

"^ •■Certain sens, les Employés et V Histoire de César Birotteau

'■■^'iiôni, en même temps que des études de la vie politique, admi-

■nistrative, industrielle et commerciale, un tableau de l'immense

coin de province que renferme Paris sans que Paris s'en doute.

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