VIE POLITIQUE, MILITAIRE ET DE CAMPAGNE
INTRODUCTION
Vux Sri'nes de la vie parisienne se termine, pour le moment, l'étude de l'homme considéré comme individu. Dans les Nc.ys d. la vie <le campagne, qui doivent être le .-ouronnement des Élude, dr rnanu's, la ,.einlure do la vie individuelle sera reprise quelque peu dans l'âge de la vi-iHesse, qui doit représenter, selon ce que se proposait Tauleur, la lin du drame social. Mais, avant d'en arriver à cette lin, Rnl/.ac a jugé indispensable d étudier la vie des masses et les lois générales qui la régissent, diiïe- ,.nles de cell.s qui s'appliquent exclnsivemenl à Inuhv.du De 1, los deuv .livisions suivanl.'S des /iludes dr unrurs, appelées Scrnrsde h, cir pnliù^r'e et Scènrs dr la vie nùhianr Dans cc nouveau genr. d- n.u.an, l'homme n'est plus à lui seul l.« sujet ■ pnncipal et le détail de Tintrigu,- : il est le moyen qm dn-.ge l-action des masses; il représente les goûts, les .dées, les mlerôts uénéranx d'un gn.u,H.. d'une contrée, d'un peuple, dune race .nli.'re- il est <levenu, en un mol, la formule d'éléments com-
binés. Après nous avoir montré Finfluence des passions chez l'individu, Balzac, entrant dans un ordre d'idées plus élevé, nous fait l'histoire de ces mêmes passions dans la vie des peuples. Et, au lieu de personnages isolés, il n'y a plus que des personnificja' tions, des modalités diverses de l'existence de plusieurs. Ici, Tintérêt particulier, si souvent contraire à l'intérêt général, disparait devant la volonté des masses, érigée en droit par la législation. Le sentiment, s'il est en opposition avec la loi, se trouve brisé par les rouages du mécanisme social. Des limites sont posées enfin par la volonté de tous à la liberté indéterminée d'un seul, pour en prévenir les abus.
Cette peinture de la société, prise d'une façon collective, a deux faces. A l'intérieur du pays, une lutte s'engage entre cette société, dont les lois restreignent la liberté individuelle, et l'homme luimême qui réclame sans cesse une augmentation de cette liberté. C'est là l'objet des Scènes de la vie politique.
Dans les Scènes de la vie militaire^ qui sont la conséquence naturelle des Scènes de la vie politique, la lutte, dont le champ s'agrandit, est portée au dehors. C'est la deuxième face de l'histoire de la société, vue, comme le dit l'auteur lui-même, « dans son état le plus violent, et se mettant en mouvement, soit pour la défense, soit pour la conquête. »
Dans la vie politique, nous voyons l'antagonisme entre le gouvernement et ses administrés; entre le petit nombre d'hommes délégués au pouvoir par l'élection et la masse des électeurs, Ici, le monarque absolu lutte contre la volonté du peuple. Là, le despotisme aveugle des masses provoque l'instabilité des gouvernants. Où se trouve l'équilibre? L'auteur ne l'indique certes ]jas, et nous nous gardons, à ce propos, de discuter ses opinions politiques. Balzac n'a pas manqué cependant de faire connaître ses opinions. Nous nous réservons d'en dire quelques mots dans l'analyse des /ùades philosophiques. Ici nous n"avons qu'à voir des tableaux tout faits, et à juger de leurs qualités au point de vue de l'art. Mais n'omettons pas de dire combien Balzac a très justement compris le mouvement des esprits de son époque et les résultats de notre grande Révolution, dont aucune cause ne
lui échappe, toutes les fois qu'il en parle pour mieux rendre le caractère de la société française au xix*^ siècle. - Les Scènes de la vie militaire sont aux Scènes de la vie polil'tqùe ce que les Scènes de la vie parisienne sont aux Scènes df la me privée et aux Scènes de la vie de province. C'est la phase c^'ex^eeption de la vie politique des peuples. Là où l'homme s'armait pour la conquête du bien-être, de la propriété, de l'argent, du pouvoir et des titres honorifiques, on voit les peuples lutter pour le développement ou la protection de leur industrie et de leur commerce, pour l'annexion de certaines étendues de territoire, pour des indemnités de guerre, des intérêts enfin qui sont, en grand, parallèles à ceux de l'individu. Les Scènes de la vie militaire doivent aussi renfermer celles que l'on pourrait appeler Scènes de la vie diplomatique. 11 est à regretter que nous ne puissions nous étendre à ce sujet, car ces Scènes de la vie militaire, annoncées par l'auteur, se réduisent à un seul ouvrage les Chouans., et à une nouvelle, détachée du roman projeté, les Français en Egypte, qui a pour titre Une Passion dans le désert. Mais Balzac n'a pas eu besoin de terminer cette partie de son œuvre pour nous donner une itiée de ce qu'il pouvait faire. Son admirable livre les Chouans, le premier de la série et le seul publié, qui retrace, dans un épisode historique des guerres civiles de la Vendée, la physionomie originale de la guerre d'embuscades et de partisans, suffit au critique pour juger de ce qu'eussent été les autres. Quels précieux trésors littéraires la fin prématurée de Balzac ne nous a-t-elle |tas fait perdre! Les titres de ses ouvrages en projet ou déjà commencés nous sont restés. Nous ne saurions omettre de les inscrire ici. Leur énoncé seul doit faire deviner combien eût été merveilleuse cette étude des grandes guerres d'Europe succédant aux ébranlements de la Uévolution (jui a enfanté notre siècle. Le ■gèitie et la science d'observation de l'autour, arrivés à leur plus grand développement, auraient fait de celle partie de la Comédie humaine un monument plus impérissable que tout le reste. Avec les Soldats de la République, les Fninraif. en Egijpte, la darde Consulaire, nous aurions eu, dans le roman français, le
pendant des travaux historiques de Thiers, Edgar Qninet et Michelet, sur la Révolution. Som Vienne, Wagrain, les Anglais en Espagne^ Moscou, la Bataille de Dresde, la Campagne de France, le Dernier Champ de bataille, œuvres étourdissantes, sous la plume du fécond romancier, auraient doublé l'histoire de l'Empire, en nous donnant, relativement à cette époque gigantesque, des aperçus réels, plus intéressants que des Mémoires de généraux ou de diplomates. Enfin, les ouvrages de détails, tels que l'Entrée en Campagne, Un Combat, Une Croisière, Un Ponton, les Partisans, le Corsaire algérien, qui ren,-' trent plus exactement dans le cadre des Etudes d'' mœurs par les tableaux de genre guerrier qu'ils auraient reproduit, devaient compléter ce magnifique ensemble.
Chateaubriand a dit : « Au xm" siècle, la chevalerie historique produisit la chevalerie romanesque, qui marche de pair avec elle; de notre temps, la véritable histoire aura son histoire fictive qui la suivra comme son ombre. » Eh bien, pour le xix"" siècle, cette histoire fictive, c'est Balzac qui l'a créée en grande partie. Mais il était à désirer que, par les Scènes de la vie politique et les Scènes dr la vie militaire, le romancier fût venu doubler l'œuvre de riuslorien, et en augmenter l'éclat; car, si l'historien nous montre principalement la société à l'extérieur, le romancier l'étudié surtout au dedans; et de cette étude, comme savait la faire Balzac, appliquée à tous les faits généraux et à toutes les classes d'hommes, ressortent les causes de transformation de nos idées et de nos institutions, depuis l'ancien régime.
Ouant aux Scènes de la vie de campagne, elles sont non seulement la fin des Etudes de mœurs, mais encore le complément particulier des Scènes de la vie politique.
Nous avons déjà dit que l'étude de la vie individuelle y reparaît quelque peu pour les vieillards; mais ces scènes soit avant loot des études de politique intérieure et d'administration civile et religieuse, faites dans ce qui constitue vraiment le fond du pays, la campagne. Cette partie de l'ajuvrc est encore inachevée. Balzac se proposait, a-t-il écrit, d'y ap|)li(|ucr les grands
principes d'ordre el de moralité, en ne montrant que des hommes à caractère pur, se reposant de leurs fatigues, le soir de cette longue journée de la vie humaine. Il a presque réalisé ce programme dans le Médecin de campagne. Deux autres livres seulement, les Paijsans et le Curé de village, complètent les Scènes de la vie de campagne. Le livre les Paysans prouve ce que nous avons dit au sujet du rapport qui existe entre j|8 Scènes de la vie politique et les Scènes de la vie de campagne. C'est une fidèle peinture des résultats immédiats de la Révolution. L'auteur y traite de questions politiques du plus haut intérêt, dont beaucoup ne sont pas encore résolues. Le problème social, que l'on agite tant de nos jours, y est posé en entier et Balzac en indique les solutions qu'il est possible de prévoir.
Ainsi qu'on le voit, les trois dernières parties des Etudes de mœurs, les Scènes de la vie politique, 7nilitaire et de campagne, ont, dans la pensée de l'auteur, un lieu commun. Comme elles n'ofîrent qu'un très petit nombre de romans, nous avons placé une seule introduction en tète de leurs analyses que nous réunissons dans un môme groupe. En dehors de l'idée générale qu'ils renferment tous : l'étude de l'humanité vue par masses, chacun de ces livres peut s'appliquer, sous le rapport de la vie individuelle, à chacune des trois premières catégories des Éfud>'s de vianirs.
ANALYSES