L'ENVERS DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE
Le titre nous dit déjà ce qu'est le livre. L'histoire contemporaine, nous venons de la voir dans le Colonel Chabert. rintevdiction, les Parents pauvres, avec toutes les horreurs qu'elle retrace de régoïsme humain. Voici maintenant son envers où se révèlent au lecteur, qui n'en peut croire ses yeux, les dévouements surnaturels, les abnégations inexplicables, les conceptions les plus grandioses du génie de la charité, livrant, dans le fond du Paris moderne, un combat éternellement victorieux au crime, au vice, à la misère, à tous les maux les plus atroces dont souffre l'humanité. L'Envers de V Histoire contemporaine, c'est la narration sublime de la passion du Christ, recommencée en plein xix" siècle par quelques apôtres militants que guide l'inelTable sentiment du pardon des injures, en imitation de la miséricorde inlinie d'un Dieu.
L'o'uvre renferme deux épisodes. Le premier est une sorte d'introduction, destinée à faire comprendre les faits extraordinaires (pii constituent véritablement ce fameux envers de l'histoire contemporaine.
Ln certain \L Godefroid. type d'ambitieux non parvenu, atteint de ce mal parisien qui consiste, suivant Balzac, pour l'homme supérieurement doué, à constater son impuissance, prend la résolution de se condamner, au cœur même de Paris, à une solitude claustrale. Le hasard l'amène dans la maison de madame de La Cliantcrie, une femme que d'innombrables malheurs ont jetée dans le sein d'une vie obscure, remplie par la prière et.les
œuvres de charité. Ea 1809, lors de l'affaire criminelle dite des « ChaulTeurs de Mortagne », la fille de madame de La Chanterie avait élQ compromise avec son amant Rifoël, chevalier du Vissard; grâce à une odieuse trahison de son mari, M. Bryond des Tours-Minières, devenu plus lard tristement célèbre, dans la police de Louis XVIII, sous le nom de Contenson. Condamnée à mort, malgré l'éloquente plaidoirie de l'avocat Bordin, madame Bryond des Tours-Minières fut exécutée à Caen; elle avait renouvelé en Bretagne le fameux drame de Jlolj Jivi/ de Walter Scott, en devenant la Diana Vernon d'un second Fergus. Sa mère, accusée de complicité, avait été enfermée dans les prisons de Rouen d'où Louis XVIIl la fit sortir. C'est à la suite de ces événements que madame de La Chanterie s'est retirée à Paris, rue Chanoincsse, dans un vieil hôtel dont les bruits du monde ne peuvent franchir le seuil. Dans cette demeure de madame de La Chanterie, s'est formée une espèce d'association religieuse composée de cinq membres : un prêtre, l'abbé de Vèze, un ancien militaire, . de Montauran, un vieux magistrat, Lecamus de Tresnes, et un homme du peuple, le bonhomme Alain, dont le but est de venir en aide à toutes les misères secrètes que renferme la capitale, aussi bien dans la population ouvrière que chez les gens ruinés des hautes classes. Les fortunes réunies de ces cinq personnes, déposées chez les frères Mongeuod, les plus honnêtes banquiers de Paris, constituent le fonds de roulement destiné à ce commerce désintéressé de bonnes œuvres. L'association a pour devise le 7'raiisir<- hcnrfariciido de l'Evangile, qui signifie aller au delà en laissant une trace du bien accompli. Les « Frères de la Consolation », ainsi se nomment les associés de madame de La Chanterie, ont subi dans leur existence les plus cruelles épreuves. Eutièrement détachés de toutes les vanités terrestres, ils se reposent maintenant dans le calme le plus absolu. Tniile passion rM élcinte en eux; ils ne songent plus *qu"à la mori et à l'accomplissemcnl du bien <pie leur imposent leur devoir de ehi-étien avant ^l'arriver à ce terme ilésiré. Sous les'auspices du bonlmnime Alain et de l'alihé de Vè/.e, M. (iodel^roid , (pii est encore voll.iiiicn, essaye de se eimverlir; nràce à
l'influence du nouveau milieu qu'il fréquente, sa vocation se décide; il veut entrer dans l'association de madame de La Ghanterie, et le deuxième épisode du livre, intitulé l'Initié, n'est autre que l'histoire de ce magnifique noviciat, que vient traverser le plus sombre des drames parisiens.
Le baron Bourlac, ancien magistrat de Napoléon, sorte de Fouquier-Tinville des grands procès politiques de l'Empire, est tombé après la Révolution de 1830 dans la plus affreuse des misères. Il est devenu la victime des haines de partis, après en avoir été le rigide instrument. Réfugié sous le nom de Bernard,' après la mort de sa femme, dans une mansarde de la rue Notre- Dame-des-Champs, il emploie sa modique retraite aux soins qu'exige l'état désespéré de sa fille unique, atteinte d'une maladie peu répandue, la plique polonaise, qu'un seul médecin en Europe, le fameux docteur juif Halpersohn sait guérir. Vanda Bourlac, petite-fille par sa mère du général Tarlowski, a épousé le fils du président Mergi, un ami de son père. Veuve maintenant elle a un fils, Auguste Mergi, qui partage les héro'ïques privations du baron Bourlac pour pouvoir prodiguer à la pauvre malade, constamment alitée et prisonnière dans sa petite chambre, toutes les choses qu'elle aime. Le grand-père et l'enfant vont jusqu'à dissimuler à la jeune femme leur état de dénuement absolu, en se faisant eux-mêmes ses domestiques, sous prétexte de la mieux soigner; imposture sublime! à peine croyable tant elle dépasse les bornes de l'abnégation paternelle et filiale. Le soulagement des infortunes de Bourlac est confié par hasard à M. Godefroid pour son œuvre de début dans l'association. Or, le procureur impérial Bourlac est précisément celui qui, en 1809, a dressé l'acte d'accusation contre les « Chauffeurs de Mor^'tagne » ; c'est son réquisitoire qui a envoyé à l'échafaudla fillede madame de La Chanterie et cette dernière dans la plus infâme des prisons, celle des femmes de mauvaise vie, le Bieêtr^ de Rouen. On est alors témoin de ce fait inouï dans les annales des actes de vertu : la victime innocente devenant le bienfaiteur de son bourreau et lui pardonnant sa part de responsabilité dans l'exécution d'une sentence injuste. La eonduitedes « Frères
de la Consolation » et surtout celle de madame de La Chanterie atteint, si elle ne les dépasse, les limites extrêmes du renoncement chrétien. Que peut-on inventer de plus poignant? Rien, L'imagination seule de l'auteur est ici un prodige. Les alternatives de deux destinées également terribles confondent dans le drame le touchant et l'horrible. Le parallèle entre les infortunes du baron Bourlac et de madame de La Chanterie est dun effet sans pareil. Les détails de l'intrigue ne sont plus rien maintenant à côté de la scène du dénouement où le magistrat, revenu au bonheur et à la fortune, est montré se traînant aux pieds de madame de La Chanterie pour implorer sa grâce.
Qu'on se représente l'incomparable génie de Balzac appliquant à l'action son extraordinaire puissance et ses vivantes couleurs de réalisme, et l'on se rendra compte combien doit être belle une pareille œuvre!... Que de peintures du vice sont rachetées par de tels exemples de vertu!... Après le juge Popinot et la baronne Hulot d'Ervy, un des plus purs diamants de la Comédie humaine est madame de La Chanterie, précédant l'abbé Brossette, le docteur Benassis et Joséphine Ciaës. N'est-ce pas un triomphe, audessus de tous les autres que d'avoir su peindre la vertu, avec cette auréole divine dont le charme tout-puissant attire d'ici-bas les grands cœurs vers les régions d'en haut. Ah ! la charité chrétienne doit une fameuse couronne à Balzac, pour l'inénarrable découverte qu'il a faite de ses secrets trésors, dans le coin terrestre qui passe pour le plus corrompu de l'univers. On peut donc afllrmer, après avoir lu de telles choses, qu'au sein de notre société avilie et gangrenée le bien existe quand même. N'est-ce pas une douce consolation ainsi donnée à nos âmes inquiètes? Que Balzac soit donc loué pour le bien immense qu'a dû faire son livre^ L'h'uvcvfi de Vllisiuirc ron/i'mporainn est un chapitre des préceptes de saint Paul appliqués à notre temps; c'est l'histoire de l'action constante de Dieu sur les hommes. 11 n'apiiartenait qu'à l'auteur dt; la (comédie huniainc d'en raconter les miracles sous la forme si saisissante du roman.
Des digressions pliil<tsoplii(juei», fort intéressantes à méditer, ont été écrites par Balzac dans celte première scène de la vie
politique; ce sont d'abord les opinions émises sur le but, les origines et les droits des associations en général. L'écrivain dit très justement que l'égoïsme individuel, s'il n'est combattu par l'esprit de religion, qui recommande l'eiïacement de soi-même, empêche l'abnégation collective de gens syndiqués pour faire le bien. C'est un coup droit porté aux idées contemporaines sur l'associalion, où chacun, personne ne peut le nier, cherche à exploiter à son profit personnel les ressources de la communauté. Définissant plus loin l'esprit de charité, Balzac développe avec le talent de Fénélon ou de Lamennais le thème évangélique de Vlmitathm rl<' Jrsiis-CliriHf. Les discours du bonhomme Alain sur la charité sont un chef-d'œuvre de la morale divine en action. Enfin, dans la voie plus positive des faits humain.^, le romancier déploie les plus hautes facultés de son génie pour nous faire une étude saisissante de la misère. En cela, Balzac n'a été, croyons-nous, dépassé par personne. Tout ce que peut enfanter de hideux, de cruel, de lugubre, l'imagination la plus fiévreuse du plus malheureux des hommes, Balzac l'a conçu, pour nous raconter les soufTrances surhumaines du baron Bourlac et de son petit-fils. Li légion des Gobseck de Paris s'attendrirait devant d'aussi belles pages! Ce n'est pas le vice qui provoque ici l'infortune; c'est le sort, qui semble s'acharner sans réflexion au martyre des victimes de son caprice. Aussi peut-on dire que, — dans l'ensemble des Études de mœurs, — r Envers de l'Histoire contemporaine est comparable à cette partie exceptionnelle d'un chef-d'œuvre de théâtre que l'on appelle le « clou •) ; c'est la scène maîtresse, oi^i le génie du dramaturge arrache au parterre bouleversé un cri soudain d'admiratiori,-et provoque l'explosion délirante des bravos les plus frénétiques.
V N K T K N K H U ICr S !•: A F K A I K K
Balzac entre véritablement ici dans le domaine de la politique. Une Téni'-brcuse Affairi' n'est pas seulement la chronique, merveilleusement racontée sous la brillante fiction du roman, d'un des plus singuliers procès du premier Empire; c'est encore
un jugement remarquable, porté avec l'autorité sûre d'un vieil historien, sur le caractère et les actes de quelques ministres et faux amis de Napoléon.
Le. personnage qui sert de pivot à cette étude, le citoyen Malin de Gondreville, flls d'un serviteur du marquis de Simeuse, successivement conventionnel, thermidorien, tribun, comte de
" ,1. Empire, sénateur et conseiller d'Etat, pair de France sous Louis XVIII et sous le gouvernement de Juillet, est la représentation exacte de cette race méprisable d'opportunistes faux, sans conscience et sans principes, n'ayant souci que de leurs intérêts matériels, qui ont constamment trahi de 1789 à 1848 tous les gouvernements et tous les partis auxquels ils ont appartenu. Au point de vue politique, Malin est à la fois un Fouché et un Talleyrand en miniature. Montagnard en 93 et régicide, il a fait partie de la Chambre introuvable sous le ministère Villèle. Cette monstrueuse individualité, née de certaines appétences grossières et avides de la Révolution, est extrêmement répandue. Notre temps a, hélas! considérablement hérité de la morale de ces gens-là, et c'est pour cette raison que Balzac, s'érigeant en moraliste au sein de la politique, chose des phis hardies, a exluimé sous des dehors originaux ce type fort connu de comédien de gouvernement. Les petits hommes d'Etat du
: jour qui ont au fond d'eux-mêmes la duplicité malhonnête du personnage de Balzac ne se comptent plus; aussi la physionomie de Malin de Gondreville est-elle fort intéressanh; à connaître, elle a plus d'nctualité qu'on ne pense.
Dans l'intrigue môme de fne IV'nr/irensr A//'airi\ l'action du sénateur de l'Empire est laissée au second plan pour donner surtout du relief à celle de Michu, régisseur de Gondreville, un type d'honnête homme, victime de son inébratdable foi |>oliliquo, ce qui est l'antithèse de la destinée île Malin. A coté de la ^<indc figure «b' Micbu, le roman se revêt d'une poésie à la fois
. forte et louchante, en rctraiianl l'héroique histoire de Laurence de Cinq-Cygne, la dernière descendante do la braixdie cadeltc des Chargfibii'ur, la |)lus vieille fainilb^ df ('.liaiiqtMgm' alliée Mux Sinu'usc. (icllc iiilrt-pido jeune lille d'un royalisme fana-
tique, qui rappelle l'héroïne du magnifique roman Rob Roy^ de Walter Scott, a pris une certaine part à la conspiration de 1803 contre le premier Consul, en aidant à la rentrée en France des deux frères Simeuse, ses cousins, gentilshommes de l'armée de Condé, affiliés de MM. de Polignac, Rivière et Moreau. Fouché, ministre de la police, qui préparait déjà peut-être l'arrestation du duc d'Enghien, envoie alors au château de Cinq- Cygne dans l'Aube, ses deux meilleurs espions : les fameux Corentin et LaPeyrade, autant pour déterminer la part prise atf complot par mademoiselle de Cinq-Cygne et les Simeuse, que pour surveiller à Gondreville le conseiller d'État Malin, soupçonné à juste titre de correspondre avec Louis XVIII. Là se joue le premier drame qui sert de prologue à Une T&néhreuse Affaire. Les lieutenants de Fouché sont roulés par Michu, le régisseur de Gondreville, qui sauve adroitement les gentilshommes conspirateurs. C'est uniquement pour venger leur échec, que Corentin et La Peyrade ourdiront plus tard la trame de ce fait prodigieux qui fit grand tapage en Europe : l'enlèvement du sénateur Malin et sa séquestration temporaire dans un caveau, au centre de la forêt de Nodesme. Accusés de ce crime, audacieusement accompli par des gens de la police masqués, Michu, Laurence et les Simeuse passent en cour d'assises. Malgré leur parfaite innocence, ils sont accablés sous des preuves de culpabilité tellement vraisemblables, grâce aux dispositions habiles de Corentin qui n'a négligé aucun détail, qu'il devient impossible aux juges de ne pas les condamner. Les éblouissantes plaidoiries du vieux procureur Bordin et de son meilleur élève, M. de Granville, qui se fil une réputation dans ce début, sont impuissantes à éclairer le jury sur le dangereux mystère qu'offre ce procès. La déposition de Malin, sorti comme par miracle de son cacliot juste le dernier jour des débats, renverse aux yeux du public l'échafaudage de la défense, qui a su remarqua-' blement opposer un roman probable à la fable de raccusalion-;' Michu, qui avait conçu dans le temps le projet de tuer Malin pour rendre Gondreville à ses maîtres légitimes, est condamné à mort et exécuté. Les deux Simeuse et MM. d'Hauteserrc leurs
prétendus complices, punis des travaux forcés, n'obtiennent leur grâce qu'en faisant, sur le conseil de M. de Talleyrand, leur soumission à l'Empereur, aux pieds duquel va se jeter la fière Laurence de Cinq-Cygne, la veille de la bataille d'Iéna. Les frères Simeuse, qui aimaient l'un et l'autre leur cousine et devaient tirer au sort pour désigner celui qu'elle épouserait, ayant pris du service dans la garde impériale, meurent tous deux au combat de Sommo-Sierra sous les yeux de Napoléon, en prolionçant leur devise : « Cy meurs! » L'ainé des Hauteserre est tué dans la redoute de Borodino. Laurence de Cinq-Cygne épouse alors le cadet, Adrien, devenu général de brigade sous la Restauration et depuis longtemps amoureux d'elle. En vertu d'un privilège nobiliaire jadis octroyé par le roi de France aux Cinq-Cygne, l'époux de Laurence prend le nom, les titres et le blason de sa femme. Le retour des Bourbons est accueilli sans enthousiasme par celle qui a rêvé autrefois de tuer Bonaparte et de détruire les conséquences de la Révolution. Son cœur abattu par les événements ne vit plus que pour les joies de la famille. Après 1830, la marquise de Cincf-Cygne, devenue au faubourg Saint Germain une des plus intraitables réfractaires au régime du jour, marie sa fille Berthe avec une dot considérable au jeune duc de Maufrigneuse, fils de la très prodigne princesse de (^adignan. Rencontrant un jour, dans le salon politiiiuc de la princesse, Malin devenu pair de Juillet, elle sort en emmenant sa fille. Henri de Marsay, alors premier ministre, un des faiseurs de la politique de « bascule », Tliôle le plus assidu de la princesse de Cadign.'in, est amené par cet incident à raconter l'histoire de Une JV-nrôrcuse Affaire, sur laquelle M. de Talleyrand et Louis XVIII ont gardé de parti pris un silence absolu, en rai- . SOI) de leur vieille amitié pour Malin, qui datait de la Terreur. Ils connaissaient pourtant la clef du mystère, c'est-à-dire l'aecomplissemcnt par Con;nlin du crime imputé aux Simeuse; m^is ils se sont lus, sachant que riutinmc de roiudié ;ivait eu sans doute pour bul m séquestrant Malin, nnn seulement d'exercer tme vengeance personnelle contre Michu et Laurence de Cinq-Cygne, mais encore de découvrir à Condreville les
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preuves de la correspondance du sénateur de l'Aube avec Louis XVIII.
La texture de ce roman, où se mêle beaucoup d'histoire vraie, est une des plus compliquées qu'ait produites l'imagination de Balzac; et nous n'avons pas à nous en plaindre, comme nous le ferons en étudiant les Chouans, car ici l'auteur de la Comédje humaine, analysant avecJa science d'un diplomate de la vieille école les phases multiples d'un procès politique oii la police et le gouvernement sont souvent en contradiction, nage à plein bord dans son clément favori. Quelles figures peut-on rêver plus « abracadabrantes « que celles de Gorentin et La Peyrade. montrés ici en muscadins, en « gommeux Directoire », après leur action déjà prodigieuse d'intérêt dans Splendeurs et Mhères des Courtisanes et les Petits Bourgeoise Gorentin, La Peyrade, Gontenson et quelques autres de même espèce sont, dans la partie politique de laGomédie humaine, d'indispensables rouages de la machine gouvernementale, des instruments secondaires du pouvoir dictatorial que rêvent, en tout temps et sous toutes les formes de gouvernement, nos premiers ministres. Que représentent avant tout, dans la Comédie humaine, Marsay, Rastignac, Chardin des Lupeaulx, Serisy et tutti quanti! Ce sont des individualités, dans lesquelles se résument les défauts et les qualités des grands hommes d'État de notre siècle : Sieyès, Fouché, Talieyrand, Metlernich, Cambacérès, Pozzo di Borgo, le duc Decazes, Thiers, Guizot, Morny. Derrière la politique d'occasion de tous ces roués diplomates qui ont passé leur temps à louvoyer entre les partis, servant les uns, trahissant les autres, opprimant les faibles, respectant les forts, se dressent les curieuses têtes de leurs acolytes, d'autant moins connus qu'ils sont toujours inavoués. Ces derniers se chargent des scélératesses, nécessaires à coMimettic en vue d'un bien public ou autre, et ils ont conscience de l'importance de leurs services. Tels sont Gorentin et La Peyrade, gens que certains vices empêchent d'arriver au premier rang, âmes damnées d'autres hommes, supérieurs par le rang, l'éducation, les manières, la portée de leurs vues ou simplement leur ambition. Rendons à Balzac cette justice qu'il a eu mop^trer dans
SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE, MILITAIRE, ETC.- 283 la représentation fictive des hommes politiques tarés ou de bonne foi des serviteurs aussi intéressants que leurs maîtres ; et 1 on peut d'après lui juger ces derniers en prenant à rebours le proverbe : « Tel maître, tel valet .,. Corenlin, loul invraisemblable qu il puisse être ne fait-il pas deviner Timpénétrable Foucbé qu'il dépasse'. Xa partie la plus curieuse de ce roman est sans contredit la «Conclusion », où l'auteur fait apprécier par Marsay e vrai .ens de la conduite des hommes d'État qui ont partagé le pou- ..voir avec Bonaparte. Une des premières causes morales de la ■vbttle de Napoléon, l'amour-propre excessif de l'empereur s y "^i^Uve analysé et commenté de main de maître. Balzac y fait dire (et il devait le penser), que Fouché, Masséna, et e prince de ïalleyrand sont les trois plus grands hommes, les plus fortes têtes comme diplomatie, guerre et gouvernemenl que 1 on connai^^se- « Si Napoléon les avait franchement associés à son œuvre, il n-v aur.ùt plus d'Europe, mais un vaste empire français. »
Dans une page admirable de couleur locale, dont le style reproduit finement le discret langage des diplomates, des jésuites, de tous les gens qui dissimulent... enfin, Balzac nous découvre la piquante éniame des pensées intimes de Sieyés, Fouche et ïallevrand la vdlle de la bataille de Marengo. Ce trio intéressant que le froid et sévère Carnot appelle le «. brelan des pre- < très'», est décidé à adorer Bonaparte s'il est vainqueur, a 1 en- ■' ^-terrer s'il est vaincu. Malin, le personnage du roman, est de leur ■^conspiration. Le p-rtrait moral de ces hommes est trace avec une telle réalité dexpression, qu'il suffit à faire comprendre d'un bout à l'autre leur action dans tous les événements .lu règne impérial. Le mystère qui plane encore sur les motifs de l'exécution du duc d'Knghien, à laquelle se rattache la première partie de Une rn,rhnn,so A/fnirr, y est quel.iuc peu sonde; et Hal/.ac,sans dirr 1. Innd de sa pensée, accuse le pnnce dunr >\^^/r,i(.n gran.h' inq.nnirn.-e pour être venu si près de la h-onlwM-e, ■^ - V au n.on.ent où se Iran.ail contre le premier Consul un complot, que devai.mt connaître assurément tous les membres d.- la lam.lle
ro^al^Cetl. seene resu,nr la philosophie de rhi^toin- dn Inn,-. nn'en *irede phi>? Ilien, il faut la lirr.
Plusieurs détails du livre sont encore à remarquer, l'histoire de Michu par exemple, Michu appartient par la fermeté et la constance de ses convictions à un genre d'hommes, dont Balzac affectionne particulièrement l'énergie et l'autorité morale. Il est facile de voir, d'après le portrait de Michu, que l'auteur de la Comédie humaine ne savait pas que peindre des figurés de coquins. La conception du rôle de Michu se faisant jacobin pour mieux servir secrètement les Simeuse, ses maîtres, est sublime.
C'est à Napoléon que Balzac fait dire le dernier mot, sur la fatale nécessité qu'entraînent les événements politiques de verser le sang de victimes innocentes. Le discours de Balzac dans la bouche de l'empereur est empreint d'une élévation proportionnée au génie de celui qui le tient. La dernière scène où Laurence de Cinq-Cygne, accompagnée du vieux marquis de Chargebœuf dans une méchante berline de voyage, voit l'empereur sous sa tente la veille d'Iéna, appartient à la vie militaire; aussi, pour ne pas manquer à la tradition qu'il s'était imposée tontes les fois qu'il parlerait de la majesté de la guerre, Balzac déploie les plus magnifiques couleurs de sa palette, pour peindre le cadre grandiose de l'entrevue, et les expressions les plus fortes de son génie d'imitation, pour résumer les paroles de l'empereur. Laurence de Cinq-Cygne, qui avait voulu jadis être à l'égard de Bonaparte une Charlotte Corday, se trouve vaincue par la bonhomie, la simplicité pleine de grandeur de Napoléon. La grâce de ses cousins étant accordée, elle demande celle de Michu; et ici se place la plus belle oraison funèbre qui puisse être faite sur la fin de martyr du serviteur royaliste. L'empereur ne promet rien à Laurence pour Michu, mais il prend la jeune fille par la main et la conduit sur le plateau qui domine les bords de la Saalc : « Voiei, <litil, avec son éloquence à lui qui changeait les lâches en braves, voici trente mille hommes, ils sont innocents, eux aussi! Eh bien, demain, trente mille hommes seront morts, morts pour leur pays! 11 y a chez les Prussiens peut-être, un grand mécanicien, un idéologue, un génie qui sera moissonné. De notre côté, nous perdrons certainement de grands hommes inconnus. Enfin,
peut-être verrai-je mourir mon meilleur ami! Accuserai-je Dieu? Non. Je me tairai. Sachez, mademoiselle, qu'on doit mourir pour les lois de son pays comme on meurt ici pour sa gloire. » N'est-ce pas que voilà une phrase digne aussi bien d'un grand capitaine que d'un profond philosophe? Balzac aurait peut-être dûj, après cela, nous décrire la fameuse bataille qui fut la revanche de Rosbach et causa la ruine de la Prusse; mais, ainsi qu'il le dit lui-même, pour peindre le déploiement des splendeurs militaires, il faudrait pouvoir emprunter les mots et les images de la Bible.
UN EPISODE sous LA TERREUR — Z. MARCAS.
L'n Episode sous la Terreur est une sorte de petit conte philosophique fantastiquement conçu, auquel Balzac a donné la forme dune chronique véritable. Le lendemain de la mort de Louis XYI, un inconnu se présente au domicile secret de l'abbé de Marolles, prêtre non assermenté, sauvé comme par miracle du massacre du couvent des Carmes, et supplie qu'on veuille bien dire une messe à laquelle il assistera pour le repos de l'âme du roi défunt. Apres la cérémonie, l'inconnu, afin de prouver au prêtre sa reconnaissance, lui remet un petit mouchoir brodé aux armes de France et teint de sang. Jusqu'au !) Thermidor, l'abbé et deux religieuses, mesdemoiselles de Beauséant et de Langeais ([ui ont partagé son destin, s'aperçoivent qu'une main puissante les préserve de tout danger et pourvoit à leurs besoins. Le 21 janvier 17!(i, premier anniversaire de l'exécution du roi, l'inconnu revient entendre la messe expiatoire dans le grenier qui sert de gîte au prêtre et qui appartient à un faux jacobin, Mucius Scaîvola, ancien piqueur des princes de Conti. Il a été impossible à l'abbé de Marolles de surprendre l'incognito de ce singulier fidèle; mais le jour où Robespierre et ses séides sont conduits à l'échafaud, l'abbé, se trouvant par hasard dans la rue, reconnaît dans la sinislnî charrcllc l'iiiconnii (|iii hii a Liil dii'e les nlcsscs. (lel homme n'est autre (pic le honneau. L abbe comprend alors l'inestimable valeur du miuiehoir avec lequel.
sans cloute, le roi s'est essuyé le front en allant au martyre : * Pauvre homme, s'écrie-t-il, le couteau d'acier a eu du coeur, quand toute la France en manquait! »
C'est dans un cadre très étroit que Balzac a fait contenir, preuve de son inimitable talent, le plus grand des drames, où.sC: confondent, suivant son dire, la Monarchie et la Révolution, l'une représentée par les prières d'un prêtre et de deux pauvr.e's filles, l'autre par un homme dont la figure trahit trop de remords pour ne pas croire qu'il accomplit le vœu d'un immense repentir. Coi épisode n'est qu'un roman, mais il est simplement sublime. L'imagination de l'écrivain atteste fortement ici sa grandeur d'âme. Comment, après cela, Balzac at-il fait les Deux lièves, conclusion de son étude philosophique Sur Catherine de Médicis, où il semble pardonner à la Convention tous ses crimes en raison de la nécessité légale de maintenir son pouvoir menacé? Nous essayerons de le dire, quand le moment sera venu. Qu'on sache bien, en attendant, que Balzac joignait à son grand cœur le despotisme raisonné des hommes appelés à commander à leurs semblables. Il avait en lui du Jean-Jacques Rousseau, du Danton et du Bonaparte. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à lire sa dernière scène de la vie politique, Z. M'ireas.
Qu'est-ce ({ue Z. Marcas? xMarcas, c'est l'homme politique que cachait Balzac à vingt ans et qui n'était pas si rétrograde qu'on veut bien le croire en fait d'opinions gouvernementales. La courte histoire de Z. Marcas est un pamphlet contre la brutale inditrérencc des pouvoirs, généralement égoïstes ou aveugles visà-vis de tout ce qui tient à l'intelligence, à la pensée, à la poésie. Donnant à son héros, au physique la physionomie, au moral la puissance du lion, l'écrivain en fait le type éternel de l'ambitieux, du grand homme inconnu, à qui manque pour arriver ce (|u'on appelle le bonheur des sots; c'est un condottiere de la [)(ililique empêché de devenir grand capitaine par la nécessité de gagner du pain; une victime, à la fois de l'intluence de l'argent sur les idées et des trahisons inévitables d'un gouvernement
privé de sens moral. Après avoir été deux fois le bras droit d'un ministre qui s'appuyait sur les capacités de son ami, Marcas, dégoûté des sursauts du parlementarisme et voyant son dévouement politique récompensé par l'oubli, meurt de chagrin, mais
;^iAn^ sans avoir lancé ce prophétique anathéme à la royauté de Lbuis-Philippe : « Août 1830, août fait par la jeunesse qui a lié la javeMe, fait par l'intelligence qui avait mûri la moisson, a oublié la part de la jeunesse et de lintelligence. La jeunesse éclatera comme la chaudière d'une machine à vapeur. La jeu- , ç^ nesse n'a pas d'issue en France; elle y amasse une avalanche de r^di^ capacités méconnues, d'ambitions légitimes et inquiètes, elle se marie peu, les familles ne savent que faire de leurs enfants : quel sera le bruit qui ébranlera ces masses, je ne sais; mais elles se précipiteront dans l'état de choses actuel et le bouleverseront. •>) Balzac pressentait-il 18i8, ou même, dans les temps futurs, l'arrivée au pouvoir de jeunes tels que Gambetta? Il serait curieux de le savoir. Ce qu'il y a de certain, c'est que le discours de Marcas ressemble bien mieux au manifeste d'un pur républicain qu'à la profession de foi d'un légitimiste. Pourquoi? On ne s'explique guère Balzac vu sous un pareil jour? C'est que l'auteur de la Comédie humaine avait la franchise et la noblesse d'admirer Armand Carrcl au même titre que Berryer, malgré leurs opinions exlrr-mes; aussi Z. Marcas représente t-il dans un pouvoir fort (ainsi les voulait Balzac) à quelque parti ipi'il appartienne, la parfaite honnêteté de principes que doit posséder un homme politique supérieur, et contre laquelle malheureusement se liguent une foule de médiocrités parvenues, envieuses et insatiables.
Un triste exenqtle de ce fait ne nous a-l-il pas été donné en mars i88o? Hien n'est plus admirable (pie fclte pr(ift)n(leur de la perspic.'icili' de, Halz.ic dans ses appivciations sur l'avenir |mliliquc du pays. A peu de chose près, l'Iiisloire de Marcas, qui a peut-èlre été celle d'un contemporain, reprèsenle les faits dnul
\» été victime un personnage que nous n'hésitons pas à appclt-r lc4)remier de nos hommes d'I-ltat du j<Mir, et (pii aime la jeunesse, celui-là, comme l'aimait iMarcas, puisqu'il a ciïacé, par ses
•288 l'oeuvre de BALZAC.
lois sur l'instruction publique, le reproche d'apathie et d'ignorance fait par Balzac aux anciens gouvernements représentatifs.