LE MÉDECIN DE CAMPAGNE
Le Médecin de campagne est la sublime contre-partie des
Paysans. Nous venons de voir et de juger, dans l'infâme ll.gou,
l'exploiteur des prolétaires; le docteur Benassis nous olTre la
consolante image de leur bienfaiteur. C'est le saint Vincent de
Paul d'un coin du Dauphiné, un u Frère de la Consolalion » qui
recommence en province IBnvers de rilisloire conicnpnnune.
C'est encore un adn.ini.slraleur de génie, un philosophe, double
d'un écotiomistc de premier ordre, appli(iuant dans le cadre
trop étroit de la commune dont il est maire, les prmcipes d ordre
social les plus propres à assurer le bonheur des peuples. Benassis
est enih., suivant le mot de l'ancien voltigeur Goguelat, un de ses
,ulminislivs, In « Bonaparte de sa vallée, sauf h's halaillos n.
W. livn- «lui retrace la simple histoire du do.-leur est un
vivant c.nnnentairr .le l'Kvangile; on y voit IVspnl de rha-
rite du christianisme réellement introduit dans le mécanisme social ; c'est le « Aimez-vous les uns les autres » du Christ, enseigné et pratiqué avec une abnégation d'apôtre. Tout ce que nous avons vu de motifs de crimes et de désordres, exposé dans les Paysans, est victorieusement combattu ici par la sagesse des lois de source divine. Aussi le Médecin de Campagne formet-il un des plus beaux et des plus purs joyaux de l'immortelle couronne dont la postérité devra ceindre le front de Balzac.
Avant de fuir le monde au fond d'un pauvre village du Daur phiné, à deux pas de la Grande-Chartreuse, Benassis a été, comme M. Godefroid, un viveur de Paris. Comme Raphaël Valentin, Rastignac, Marsay, Rubempré, il a usé sa jeunesse dans les plaisirs et les passions de toutes sortes. Heureusement, l'étudiant en médecine, aussi plein de cœur que Bianchon, est de ceux qui, sentant vivement, savent réparer leurs fautes. Après avoir subi les désillusions de l'amour, avoir perdu un fils adoré, et vu rompre, par le fait d'une trahison du destin, un mariage qui devait assurer son bonheur à venir, le docteur, d'abord livré au désespoir, mais se résignant peu à peu aux volontés de la Providence, est venu se plonger dans la solitude, non pour y pratiquer comme les membres des ordres religieux contemplatifs une nouvelle forme de l'égoïsme humain, mais pour se rendre utile à ses semblables, dans les modestes limites d'une, population de village, par les bienfaits que lui suggère l'expérience acquise. Un officier de la garnison de Grenoble, le commandant Genestas, ayant entendu parler de la science et de la charité du docteur Benassis, vient lui confier l'éducation de son fils adoptif, Adrien. Quelques années après avoir reçu la visite du commandant, le docteur, qui a eu le temps de faire d'Adrien un homme, meurt foudroyé comme Birolteau par la nouvelle d'un bonheur inattendu, le veuvage de son ancienne fiancée; et sur la tombe de cet homme de bien, on fait graver la parole, répétée par la foule des obligés du docteur depuis les montagnes de l'Isère jusqu'à Grenoble : « Ci-gît le bon Monsieur Benassis, notre père à tous. »
Le Médecin de campagne n'est donc pas à proprement parler
un roman, caries faits y sont ramenés à leur expression la plus simple; c'est une magnifique étude des principes de sociologie
^ appliquée, qui a pour cadre la vie de campagne et qui aurait sa place toute marquée aux Études philosophiques. Plusieurs his-
t toires parallèles s'y rencontrent; ce sont celles de Benassis et des principales personnalités de la commune qu'il administre. La biographie du docteur domine simplement toutes les autres. L'entrée dans le livre du commandant Genestas n'est qu'un incident, provoqué à dessein par l'auteur, pour se donner l'occasion de dérouler l'existence pure et remplie de bienfaits sans nombre du médecin de campagne.
A Paris, la vie de l'étudiant Benassis est une sorte de préface de celle de Baphaël Valenlin dans la Peau de chagrin. La fin morale du docteur, qui ressemble à celle d'Albert Savarus, est l'antithèse du lent suicide de Raphaël. Comme l'amant de Pauline et de Fœdora, Benassis connaît deux fois l'amour; deux fois malheureux, il en vient à vouloir se tuer. Les raisonnements qu'il se tient à lui-même, pour se persuader la moralité du suicide, forment, comme dans la Peau de chagrin, un magnifique discours sur les grands sentiments des stoïciens de l'antiquité païenne. Au dernier moment, songeant avec effroi au lendemain de la mort, Benassis sent en lui ce je ne sais quoi d'immense qui vous met en contact avec l'infini : « Lors(]ue cette idée, dit-il, agit de toute sa puissance sur l'àme d'un homme, les choses changent étrangement; de ce point de vue la vie est bien grande et bien petite. » Le désespéré se rappelle heureusement ces sublimes paroles du Christ : « Heureux ceux qui soulfrent »! et alors le mot " résignation », gravé sur la croix, si intelligible pour ceux qui savent lire les caractères sacrés, lui apiiaraît dans sa clarté divine. En se rendant au village de riscre (|u'il haltile niainlenanl, il est entré dans la voie du silence oii il pi';i(i(pi(' tout en laisaiil le bien, le /"V, lalf, lac' îles chartreux. Une seule chose l'allrisle encore, réveille en lui des rcfjrels terribles, c'est la vue d'un enfant (jui va mourir. Il a pêiMu jadis un fils de la première femme (pi'il a aimée; aussi, le» jolies tètes blondes, les tètes iiinucenlos des enfants (piil
rencontre lui parlent toujours de ses malheurs et réveillent ses tourments. Tel est rhomrae que Balzac a choisi, pour en faire le propagateur et le porte-drapeau de ses propres idées sociales et religieuses.
Le commandant Genestas n'est pas moins intéressant que le docteur. Celui-ci est un Bayard sans faste, un homme de Plutarque, dont l'histoire renferme un secret terrible. Encore une superbe scène de la vie militaire que les quatre pages qui racontent l'existence de Genestas. Le Médecin de campagne contient plusieurs de ces scènes; nous en signalerons tout "à l'heure les principales. Le commandant, amoureux d'une juive pendant la campagne de 1813, en Allemagne, se la voit enlever par son maréchal des logis Renard, un Parisien qui n'a pas volé son nom. A la bataille de Lutzen, le sous-officier sauve la vie à Genestas au prix de la sienne. Avant d'expirer il dit à son chef : « Nous sommes quittes, je vous ai donné ma vie, je vous avais pris Judith. Ayez soin d'elle et de son enfant, si elle en a un. » C'est cet enfant, nommé Adrien, que le commandant a adopté après la mort de la mère et qu'il vient confier aux soins de Benassis. Une chose rapproche donc ces deux hommes faits d'ailleurs pour s'entendre, c'est leur profonde tendresse pour les enfants.
La présentation des autres personnages se fait naturellement dans une tournée médicale de Benassis que Genestas accompagne. C'est la conversation du docteur et de l'officier, à laquelle viennent se mêler plus tard le curé, l'adjoint au maire, le notaire et le juge de paix du canton, qui donne lieu à l'exposé d'une foule de thèses. Les réflexions des paysans, des habitants de la comnmne viennent compléter de la façon la plus harmonieuse les didérents discours théoriques, nés de discussions savantes sur toute espèce de sujets.
Après la description de l'intérieur de la maison du maire, où régente Jacquolte, l'ancienne gouvernante d'un curé, commence le défilé des principaux types de la commune. Le premier est Tabourcau, un traité vivant de la philosophie des paysans, qui vient consulter le docteur à propos d'un procès et en prévoit
l'issue avec une sagacité remarquable. « Ce Taboureau appartient, dit le romancier, à cette classe à demi vertueuse, à demi vicieuse, à demi savante, ignorante à demi, qui sera toujours le désespoir des gouvernements. »
Dès la première promenade, le docteur fait assister son hôte à des funérailles de paysans dans deux parties différentes du canton. Chez les uns, habitants de la plaine, la mort est prise comme un accident prévu qui n'arrête pas le cours de la vie des familles, et le deuil n'y est même point porté. Chez les autres, au contraire, dans la montagne, une pompe religieuse des plus grandioses accompagne l'expression de la douleur. Une foule de détails sur les mœurs patriarcales des montagnards sont donnés à propos de ce grand événement, la mort d'un chef de famille. La veuve du défunt se coupe les cheveux, et les met dans la main de son époux pour indiquer à tous les assistants qu'elle ne se remariera pas. Balzac nous fait observer, à ce propos, jusqu'à quel point deux pays voisins peuvent différer de nature et de sentiments, fait dont doivent tenir compte les hommes chargés d'appliquer les lois; il juge aussi de quelle importance sont les démonstrations publiques pour le maintien de l'ordre social.
Tout ce ijui a trait à l'étude des mœurs de ces paysans est admirable et donne la plus haute idée de ce qu'est vraiment dans le fond le laboureur français. «Ces gens-là, dit l'écrivain, ont du cœur quand on ne le leur flétrit pas; » et il le prouve en rapprochant des explications qu'il donne, celte fameuse citation de Vauvenargues, rapportée par Chamfort. Parlant d'un vieillard du Dauphirié qui, après le partage égal de ses biens entre ses quatre enfants, venait vivre trois mois de l'année chez chacun d'eux, le célèbre moraliste, alors en garnison à Grenoble, raconte (jue ce père, intt'rrogé sur l'accueil cpi'il avait reçu de son lils cadet après celui de l'aîné, répondit : « Ils m'ont Irailc cttuinic leur enfant. » Mot sublime, fjui peint assez la gi-andcur dànic de ceux (jui en sont l'objet.
Successivement, le docteur nous fait faire connaissance avec Goguelat et GoiKlrin, deux soldats de l'Empire. Le |)remier est
un de ces hommes de fer qui ont roulé dans les armées. D'un caractère jovial, il a vécu comme vivent les soldats français, de balles, de coups, de victoires; il a beaucoup souffert et n'a jamais porté que des épauletles de laine; mais, en vrai Dauphinois, il a toujours su se mettre en règle; il a sa pension de retraite et son traitement de légionnaire. Gondrin, lui, dernier pontonnier dq la Bérézina, est un débris de ces soldats de bronze que Napoléon a triés dans trois générations. « C'est, dit Balzac, le plus bel échantillon de celte masse indestructible qui se brisa sans rompre. » Par suite d'une de ces cruautés administratives inexplicables, Gondrin n'a pas de pension, et cette scandaleuse injustice inspire à Benassis une sombre réflexion. « C'est là, dit-il, ce qui fomente la guerre des pauvres contre les riches. Certaines gens, qui n'ont jamais mesuré l'excès des souffrances, accusent d'excès les vengeances populaires. Mais le jour oîi le gouvernement a causé plus de malheurs individuels que de prospérités, son ren^ versement ne tient qu'à un hasard; en le renversant, le peuple solde ses comptes à sa manière. Un homme d'État devrait toujours se peindre les pauvres aux pieds de la Justice, elle n'a été inventée que pour eux. » Quelle explication puissante donnée à l'éternel motif des révolutions sociales!
Toutes les individualités que l'on rencontre communément dans tout village de France se voient ici formant autour du médecin un groupe touchant. Après les portraits de vieux soldats qui ont fait la guerre, viennent ceux des paysans qui ont passé-leur vie à défricher le sol, comme le père Moreau et sa femme. « Nous avons bien gagné le droit de manger du pain! » disent-ils gaiement, fiers de leur ouvrage dans le pays; et Benassis fait alors part à Geneslas de cette maxime inoubliable : « Le travail, la terre à cultiver, voilà le Grand-Livre des pauvres. » Le sort des travailleurs, tels que le père Moreau, a depuis long;tejQaps inquiété le docteur; aussi se propose-t-il de laisser par' testaiment de quoi fonder dans la commune un hospice de vieillards.
Les réflexions des deux promeneurs, observant en détail chaque fait particulier de la vie des champs, sont marquées au coin de la plus haute sagesse, et la phrase suivante les résume : « La
vie humaine est sans cloute une dernière épreuve pour la vertu
■' comme pour le génie, également réclamés par un monde meilleur. La vertu, le génie, me semblent les deux plus belles formes de C'e complet et constant dévouement que Jésus- Christ est venu apprendre aux hommes. Le génie reste pauvre en éclairant le monde, la vertu garde le silence en se sacrifiant pour le bien général. » Celte conclusion est une sorte de prière qui appelle la récompense d'en haut sur les grandes vertus ignorées.
L'histoire de Vigneau, le fabricant de tuiles, et de Butifier, le contrebandier, étant venue s'ajouter aux précédentes de Gondrin et du père Moreau, nous en arrivons enfin à l'entrée en scène de la poétique Fosseuse, la plus sublime peut-être des natures de femme qu'ait imaginées Balzac, Parmi ces paysans duDauphiné, l'âme de la Fosseuse est la même que celles de madame de Mortsauf, Fugénie Grandet, Ursule Mirouet, la baronne Hulot. Celte simple villageoise est toute la femme, avec les vertus sans nom, les charmes indéfinissables de son sexe, l'attachement infini de sa nature aimante, dévouée jusqu'à la mort à l'homme qu'elle doit avoir pour maître. A côté de l'existence du docteur Benassis, cette céleste figure de jeune fille éclaire le livre de son incomparable pureté. Le romancier en a fait une adorable idole, haut placée sur un piédestal, comme une sainte exposée à la vénération des hommes. L'histoire de la Fosseuse et son caractère sont dits en deux mots : chez elle, l'àme tue le corps. La pauvpe fille est toujours soulfranle. A vingt-deux ans elle s'af-
: faissc déjà sous le poids de son âme et dépérit victime de ses fibres trop vibrantes, de son organisation trop forte ou trop délicate-: «Une vive passion trahie, dit le docteur, la rendrait folle. »
^ • Avec quelle infinie délicatesse Balzac nous fait comprendre que la petite amie du docteur, le plus cher des êtres qu'il soigne,
.'',#çOe;.«u'il aime enfin comme sa propre fille, est attcinic de celle
-i^otfl^J^ji^e mélancolie du Cduir agissant inconsciemnicnl sur les
lieifs, ffi*e les grands médecins ont appelée, un peu brulaicmcnl
'^çut-êlre, riiyslérie. t)ui, h^ romancier a voulu que sa pclilc
:.?<!^inle Thérèse du Dauphiné soit une de ces louchanles créatures chc/. qui la sensibilité générait^ allrinl les (N'rniérfs limites: cl
son admirable conception n'en a que plus de poésie à nos yeux. Le cœur de cette sensilive est une lyre dont les cordes tendues et frissonnantes résonnent au moindre souffle. Sous le pincement trop vif d'une passion elles se rompraient en brisant leur enveloppe; ainsi est l'âme de la Fosseuse. N'est-ce pas, en principe; celle de la plupart des femmes? C'est avec un soin particulier, un vrai soin d'amant jaloux, que l'écrivain a traité, avec son pinceau le plus fin, les quelques scènes où Benassis et Genestas causent avec la Fosseuse et lui font exprimer ce qu'elle ressent. Quelles pages charmantes que celles où la jeune fille raconte à ses deux amis ses singuliers rêves! Ah! Balzac aurait pu faire encore dix madame Marneffe, qu'une seule Fosseuse les eiïacerait toutes!...
Un de nos chroniqueurs à pseudonyme féminin intermittent, dont le Paris moderne admire la suprême finesse en même temps que l'élévation de sentiments, posait en juillet 1888 l'originale question suivante :.« Les femmes doivent-elles, oui du non, souscrire pour l'érection d'une statue à Balzac? — Oui! » a répondu Golombine avec enthousiasme pour toutes ses compagnes. Oui! répéterons-nous avec elle, et notre affirmation est motivée non seulement parce que Balzac a puisé ses principales forces dans ce grand et unique trésor du monde qui s'appelle le cœur d'une femme, mais encore parce qu'il en a déifié presque l'expression dans ces êtres divinement beaux qui sont madame de Mortsauf et la Fosseuse. Esther Gobseck, la courtisane, est restée, dans ses dépravations, la sœur jumelle de la Fosseuse. La différence de l'une à l'autre est simplement, suivant le mot de Balzac lui-même, qu'une première passion trahie a moralement tué la fille de joie. C'est là un suprême hommage à rendre à la manière exceptionnelle dont l'auteur de la Comédie humaine a su comprendre le divin secret du cœur de la femme.
Avant d'examiner les idées de fond que renferme le Médecin de cmiipaf/nr', il convient de signaler dans le livre une scène dont l'inelfablc sérénité rend bien la douce philosophie do la vie des champs. C'est le dîner où Benassis réunit à sa table Genestas; Dufau, le juge de paix ; Tonnelet, le notaire; M. Gravier, l'ad-
joint; M. Cambon, riche marchand de bois de la commune et, enfin, l'abbé Janvier. Ce sont les soldats zélés de l'apostolat du docteur. Parmi eux, l'abbé Janvier offre une physionomie particulièrement intéressante. C'est un digne frère de l'abbé Brossette, des Paysans, dans la bouche duquel Balzac s'est plu à mettre les dissertations les plus profondes sur la morale et la religion, concourant, aussi bien dans une petite commune que dans une grande société, à l'amélioration du sort des pauvres. Après cette soirée où chacun a discuté d'une façon calme sur les grands sujets de la politique, de l'histoire et de la morale, le docteur Benassis emmène Genestas au sein d'une réunion de paysans tenue dans une grange. Là il leur est donné d'entendre le résumé de l'histoire de Napoléon, racontée par Goguelat d'une façon merveilleusement pittoresque sous la forme populaire et quelque peu superstitieuse d'une vaste légende.
Cette.histoire du plus grand homme de notre siècle, présentée de cette façon, est un pur chef-d'œuvre de morale historique et de^tyle. Bien peu de choses ont été écrites, dans ce siècle, aussi belles et aussi fortes. Sur le terrain des récits militaires, où il excelle, Balzac embouche à nouveau l'éclatante trompette d'un Homère des guerres impériales, qui proclame aux quatre coins de l'univers les formidables triomphes de la Grande Armée. Le souffle de l'inspiration, le même qui passait jadis dans l'âme de Victor Hugo, se révèle impétueux et puissant dans cette prose, où les mots éclatent comme une bordée de boulets de canon. Aussi l'écrivain emporle-t-il le lecteur dans un tourbiHon tumultueux de sensations intimes, déchaînées et comme réveillées d'un long sommeil dans les cœurs patriotes, par l'échi) vibrant d'un clairon qui sonne à la fois la charge et la victoire. Nous savons déjà, par AiUrt' Elude de femme, comment Balzac a superbement jugé Bonaparte. Ici ce n'est plus un jugement, c'est une admiration sans arrière-pensée exprimée avec un enthousiasme d'une séduction irrésistible. Nous n'y voyons plus ni lUmaparte, ni l'empereur, mais la première des gloires de la France, le Napoléon du peuple, divinisé par l'idolâtrie des simples soldais qui ont chacun, dans leur co.'ur, élevé à leur chef, un nionunu'nt
plus beau que celui des Invalides ou la colonne Vendôme. Les derniers mots prononcés dans cette scène impossible à analyser sont ceux-ci : « La France aura toujours dans le ventre les quatorze armées de la République et pourra parfaitement soutenir la conversation à coups de canon avec l'Europe ! »
Combien peu de gens ont lu ces quatre lignes de romancier dont la puissante concision renferme le plus vaste des patriotismes ! Le discours de douze pages, mis par Balzac dans la bouche de Goguelat, nous fait plus connaître la vérité sur Napoléon que le gros ouvrage de M. Taine. Quel dommage que l'auteur de la Comédie humaine n'ait pas assez vécu pour venir mêler sa voix tonnante aux récents débats qui ont agité la presse, à propos de livres contradictoires parus sur Napoléon! On peut venir tout de même juger, dans le Médecin de campagne^ qui vaut le mieux : de l'appréciation de Balzac appuyée sur le gros bon sens du peuple, ou de celle du critique qui a écrit d'une façon franchement peu juste (ce qui nous cause d'autant plus de peine que nous avons plus d'admiration pour son grand talent d'historien) le quatrième tome des Origines de la France contemporaine.
C'est dans le Médcciii de campagne bien plus que dans V Etude sur Catherine de Médicis, que doivent se juger d'une façon exacte les opinions politiques, sociales et religieuses de Balzac. Les Paysans ne nous donnent l'avis de l'écrivain que sur uû fait isolé d'une des grandes questions sociales : la propriété examinée dans l'état que lui ont créé d'abord la Jacquerie, puis la Révolution. Dans le Médecin de campagne et le Curé de village qui en est le complément, Balzac a étendu le champ •de ses observations sur les lois sociales et leurs principes. Par la bouche du docteur Benassis, il indique à la fois les vices ei les bienfaits de l'organisation actuelle et donne avec', un rare bonheur à toutes les questions pendantes des solutions multipliées, dont la remarquable justesse excite l'admiration des publicisles, des jurisconsultes et des historiens philosophes. A ce sujet le Médecin de campagne a, comme les Paysans, une portée prophétique des plus singulières. Trop sérieux pour la masse des lecteurs, le livre est bien peu lu aujourd'iiui ; et
pourtant, écrit ea 1833, il renferme au point de vue social et politique, comme les Parents pauvres au point de vue de nos mœurs, des tableaux de Tordre de choses actuel, frappants par leur vérité extraordinaire. En présence de cette fâcheuse indiffértJnce des contemporains qui préfèrent se jeter sur Germinal et la Terre, nous nous faisons un devoir de détacher du livre de Balzac de nombreuses citations, — pour qu'on puisse plus commodément en apprécier le sens profond et la moralité exceptionnelle.
Dès l'arrivée de Benassis dans le village qu'il a choisi pour retraite, Balzac nous montre le docteur commençant sa nouvelle vie par une lutte des plus difficiles contre un mal local, affection contagieuse, particulière aux pays de montagnes, le crétinisme. Dans la misérable population de l'Isère et de la Savoie, l'existence des crétins, — des goitreux, comme on dit plus communément, — était jadis superstitieusement considérée comme un porte-bonheur. Pour accomplir le bien, il faut donc que Benassis froisse non pas des intérêts comme dans les autres sphères sociales, mais, chose plus dangereuse à manier, des idées religieuses converties en superstitions, la forme la plus indestructible des idées humaines. Le docteur prouve comment le paysan, quelque insalubre que soit sa chaumière, s'y attache beaucoup plus qu'un banquier ne tient à son hôtel; puis, entreprenant dans un long récit, fait au commandant Geneslas, l'histoire des progrès de sa commune, il émet ce grand principe : « Que les peuples sans besoins sont pauvres, >> et prend pour base de ses projets d'organisation administrative l'axiome naturel suivant : «Que les résultats sans cesse grandissants de l'industrie, du commerce et partant du bien-être, s'acquièrent en vertu d'une loi sociale d'attraction entre les nécessités que nous nous créons et les moyens de les satisfaire. Le besoin engendre l'industrie, l'industrie le commerce, le commerce un gain, le gain un bien-être, et le bien-être des idées utiles. » Est-il possible de résumer plus clairement cl avec plus de force de compréhension les grands principes de l'écnnomic politique? Mais suivons plus loin les développements de la Itrlle théorie de lial/.ac.
322 l'oeuvre de BALZAC.
Pour lui, les progrès intellectuels d'une nation sont tout entiers dans les progrès sanitaires. « Qui travaille mange, dit-il, et qui mange pense. » Après le tableau merveilleux des prodir gieux résultats dus à l'application dans la commune des idées de Benassis, Balzac définit en dix lignes l'origine du principe d'exportation qui fait la richesse d'un peuple. « Il ne suffit pas à un pays, dit-il, de ne rien perdre sur la masse d'argent qu'il possède, et qui forme son capital. Vous n'augmenterez point son bien-être en faisant passer avec plus ou moins d'habileté, par le jeu de la production et de la consommation, cette somme dans le plus grand nombre possible de mains. Là n'est pas le problème. Quand un pays est en plein rapport, et que ses produits sont en équilibre avec sa consommation, il faut, pour créer de nouvelles fortunes et accroître la richesse publique, faire à l'extérieur des échanges qui puissent amener un constant actif dans sa balance commerciale. Cette pensée a toujours déterminé les États sans base territoriale comme ïyr, Carthage, Venise, la Hollande et l'Angleterre, à s'emparer du commerce de transport. » Dans ce village du Dauphiné pris comme exemple, tout va, ainsi qu'on peut le voir, du petit au grand. Un savant parallèle est établi entre les besoins de la commune, le premier échelon de l'ordre social après la famille, et les aspirations spéciales du pays, résultant des tempéraments d'ensemble des races qui le composent. La famille, la commune, le. département, tout notre pays est là. Les lois doivent donc être basées sur ces trois grandes divisions.
Ici Balzac commence à nous exposer son programme de politique intérieure, d'où il remontera peu à peu jusqu'aux principes qui doivent servir de guide au pouvoir exécutif. C'est dans ces passages qui seraient à citer en entier, comme certains chapitres de V Esprit des Lois de Montesquieu, que se trouvent ,çléfinis et jugés, avec une précision inimitable, les défauts de l'ordre de choses actuel, en même temps que les remèdes à y apporter.
D'une faron générale, pour Balzac il n'y a rien d'absolu en fait de civilisation. « Les idées qui conviennent à une contrée, dit-il, sont mortelles dans une autre. Il en est des intelligences
comme des terrains. En France, l'espèce de séduction qu'exerce l'esprit nous inspire une grande estime pour les gens d'idées, mais les idées sont peu de chose là où il ne faut qu'une volonté. Enfin l'administration ne consiste pas à imposer aux masses des idées ou des méthodes plus ou moins justes, mais à imprimer aux idées mauvaises ou bonnes de ces masses une direction utile qui les fassent concorder au bien général. » — « Ainsi donc rien n'est plus variable que l'administration; elle a peu de principes généraux. La loi est uniforme; les mœurs, les terres, les intelligences ne le sont pas; or, l'administration est l'art d'appliquer les lois sans blesser les intérêts; tout y est donc local. » Chose singulière, Balzac, que nous verrons, dans VÉtude sur Catherine de Médicls, partisan du pouvoir absolu et autocratique quant à la forme de gouvernement, est aussi opportuniste qu'un libéral de profession dès qu'il s'agit d'appliquer les lumières de ce pouvoir. On le dirait presque partisan de la décentralisation et de l'autonomie communale. Mais il n'en est rien. Le moraliste s'insurge simplement contre les tendances modernes à produire l'homme social, sorte de machine taillée et découpée sur le même patron par l'action civilisatrice, également uniforme de l'État. Notre manie d'égalité, devenue de l'égoïsme individuel, a l'air de vouloir supprimer les différences naturelles d'intelligence et de fortune. C'est contre cette folie, qui a malheureusement beaucoup trop d'adeptes, que s'élève Balzac. « La maladie de notre temps, dit-il, est la supériorité. Il y a plus de saints que de niches »; plus de lauréats que de couronnes, plus de grands hommes que de statues, pourrions-nous ajouter. Eu effet, tout lo monde veut être placé aussi haut que son voisin, personhe plus bas. Ce nivellement, opéré par l'individualisme dans l'état social, est dcvfMiu un monstrueux excès, aussi pernicieux pour nous que l'ancienne inégalité des privilèges et la servitude politique des masses avant la Révolution. Les prévisions de Balzac en \H'M) sont devenues, cinquante ans plus lard, d'une vérité inconleslaltic; elles démontrent jusqu'à l'évidence que la rage (régalilé,s'appliquant à tout indistinctcnient, est un aliment ili's plus actifs à rcrilrctien di; la liillc tics lidinnii's onirc eux.
De ce conflit égalitaire, qu'encouragent malheureusement certaines licences légales fournies à l'individu, naissent précisément les inégalités les plus choquantes qui s'appuient non plus sur des sentiments, mais sur des intérêts positifs. Le gouvernement est le premier à sanctionner ce résultat, qui nous mènera lot ou tard aux injustices déguisées du socialisme d'Etat.
« Ne voyons-nous pas, en efTet, dit l'écrivain, un minisire qui envoie une chétive médaille au marin qui sauve au péril de s,es jours une douzaine d'hommes, donner la croix d'honneur au député qui lui vend sa voix. Malheur au pays ainsi constitué! » s'écrie-t-il. Il n'a, hélas! que trop raison.
Balzac, engagé sur cet immense terrain de la question sociale à propos de l'administration d'une commune, ne tarde pas à aborder l'étude du régime parlem.entaire, des défauts duquel il dresse le procès avec un merveilleux talent de légiste. Une chose des plus remarquables, c'est que l'auteur de la Comédie humaine, exagérant les tendances de son époque, a fait, cinquante ans avant l'heure, l'histoire morale du temps présent. Continuant son discours sur la persistance des inégalités sociales, simplement transformées et non supprimées, suivant certains besoins nouveaux, il montre que les supériorités sont une conséquence irrémissible de l'ordre moral. « Elles sont de trois sortes et incontestables : supériorité de pensée, supériorité politique, supériorité de forlune. N'est-ce pas l'art, le pouvoir et l'argent, ou autrement : le principe, le moyen et le résultat? » — « Mais la masse, ajoute-t-il, considérera toujours cette supériorité de fortune, de pensée et de pouvoir comme un fait à subir, une chose oppressive, en voyant des privilèges dans les droits le plus justement acquis. Le contrat social partant de cette base sera donc un pacte perpéluel entre ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèJent pas. »
Col exposé succinct des éléments sociaux étant fait, l'auteur en arrive naturellement à juger comment ils peuvent se oorabiner pour produire l'ordre. C'est l'affaire du législateur. Que doit être cet homme? demande Balzac. Écoutez la réponse ;.elle est à citer en entier comme une page d'Ecrilure sainte :
« Le législateur, messieurs, doit être supérieur à son siècle. Il constate la tendance des erreurs générales, et précise les les points vers lesquels inclinent les idées d'une nation; il travaille donc encore plus pour l'avenir que pour le présent, plus pour la génération qui grandit que pour celle qui s'écoule. Or, si vous appelez la niasse à faire la loi, la masse peut-elle être supérieure à elle-même? Non. Plus l'assemblée représentera fidèlement les opinions de la foule, moins elle aura l'entente du gouvernement, moins ses vues seront élevées, moins précise, plus vacillante sera sa législation. La loi emporte un assujettissement à des règles; toute règle est en opposition aux mœurs naturelles, aux intérêts de l'individu; la masse portera-t-elle des lois contre elle-même? Non; souvent la tendance des lois doit être en raison inverse de la tendance des mœurs. Mouler les lois sur les mœurs générales, ne serait-ce pas donner, en Espagne des primes d'encouragement à l'intolérance religieuse et à la fainéantise; en Angleterre, à l'esprit mercantile; en Italie, à l'amour des arts destinés à exprimer la société, mais qui ne peuvent pas être toute la société; en Allemagne, aux classifications nobiliaires; en France, à l'esprit de légèreté, à la vogue des idées, aux factions qui nous ont toujours dévorés? Qu'est-il arrivé depuis plus de quarante ans que les collèges •électoraux mettent les mains aux lois? Nous avons quarante mille lois. Un peuple qui a quarante mille lois n'a pas de lois. Cfnq^'cents intelligences médiocres peuvent-elles avoir la force de s'élever à ces considérations? Non. Les liommes sortis de cinq cents localités dilîérenles ne comprendront jamais d'une môme manière l'esprit de la loi, et la loi doit être une. Mais je vais plus loin. Tôt ou tard une assemblée tombe sous le sceptre d'un homme, et au lieu d'avoir des dynasties de rois, vous avez les changeantes et coûteuses dynasties des premiers ministres. Au bout de toute délibération se trouvent Mirabeau, Danton, ' ïtobcspierre ou Napoléon; des proconsuls ou un empereur. >> -' Quelle lumineuse démonstration! Quelle admirable logique! Combien d'hommes d'Ëtat du jour devraient lire ce superbe morceau de philosophie de l'histoire. Que d'enseignements pro-
Tonds n'y trouveraient-ils pas? La netteté et la force des déclarations de Balzac sont incroyables de la part d'un simple romancier, et ce qui en fait la valeur réelle, c'est qu'elles sont basées sur l'histoire. Voyez la suite de son opinion sur l'impuissance d'une Chambre élue au suffrage des masses : « Si vous assemblez des hommes médiocres, ils sont vaincus tôt ou tard par le génie supérieur. Le député de talent sent la raison d'Etat, le député médiocre transige avec la force. En somme, une assemblée cède à une idée, comme la Convention pendant la Terreur; à une puissance, comme le Corps législatif sous Napoléon; à un système ou à l'argent, comme aujourd'hui. Une assemblée délibérante qui discute les dangers d'une nation, quand il faut la faire agir, ne vous semble-t-elle donc pas ridicule? » Ne se croit-on pas en 1888? N'est-ce pas de l'histoire actuelle, et même toute l'histoire du xix'' siècle? Comme on le voit, Balzac démasque sans hésitation les terribles défauts du suffrage universel, que les hommes qui s'en servent le pUis, les républicains actuels, sont les premiers à reconnaître. Certes, on peut ne pas penser tout à fait comme Balzac à ce sujet, mais notre but n'est pas ici de faire de la propagande en faveur de ses opinions; Nous voulons simplement constater, par nos réflexions motivées, la vérité de la plupart des assertions de l'écrivain, et faire ressortir la profondeur des jugements politiques du philosophe, à côté des quelques paradoxes inévitables que formule l'esprit plein d' « humour » de l'artiste.
Balzac condamnant, trop souvent de parti pris, les résultais du régime parlementaire, dont le plus pénible pour un pays est l'instabilité gouvernementale, n'a peut-être pas assez insisté sur les causes de ce mal. Nous nous permettons de le faire nousmème dans cette étude de la Comédie humaine, qui doit s'appliquer à tout, afin de donner une forme encore plus actuelle au fond de la pensée de Balzac. L'auteur de la Comédie humairie condamnait en principe tout pouvoir trop discuté. Il considérait le vote inconscient des masses dans l'élection du législateur comme un élément de discussion déraisonnable, entraînant fatalement l'impuissance du pouvoir exécutif. C'est pour cela
qu'il blâmait le suffrage universel. Il n'avait pas tout à fait tort.
Le suffrage universel est une institution pleine de défauts incorrigibles, dont les républicains eux-mêmes sont les premiers àse plaindre et à être surtout victimes. A quelque degré d'instruction que parvienne le peuple, les masses seront toujours ignorantes, et l'individu dans la masse aura des idées étroites,
■préconçues, manquant de sens commun, d'où l'on peut conclure que l'élection de n'importe qui par le suffrage universel n'a ni portée ni signification. L'opinion des masses ne repose sur presque rien; elle ne s'appuie même pas sur leurs intérêts, car le but de cette opinion est absolument incompris par les gens du peuple : d'où une fragilité excessive, une variabilité insensée dans le suffrage universel. Personne ne peut compter sur le suffrage universel; c'est, comme l'ont déjà dit pas mal d'hommes politiques, une boîte à surprises. Établir le suffrage universel, c'est donner à la voix des masses un pouvoir inconscient et sans guide. Aussi voit-on un homme acclamé la veille, conspué le lendemain, tour à tour adoré et exécré de la foule. Pourquoi? On n'en sait rien. Autant vaudrait demander au vent pourquoi il vient du nord ou du midi. Cette instabilité de l'opinion dans le suffrage universel est un vice rédhibiloire qui devrait faire
.^«ondamner à jamais cette institution. On se plaint des plébiscites. N'est-ce pas le suffrage universel qui les provoque,, et aveuglément même?... Un autre défaut capital de l'élection par le ■peuple, c'est l'arrivée au pouvoir de toutes les médiocrités d'un pays. Le suffrage universel, expression de l'opinion moyenne, n'aime pas tout ce qui dépasse la mesure commune, qui est la sienne; ce suffrage n'élève donc que des gens médiocres et relègue au dernier {)lan les hommes de génie, les grands politiques, les hommes utiles en un mot, dont l'ambition, l'intelli-
■".^Bnce ou la gloire déjà acquise offusquent le luiiplc, lui dow-
notit peur et blessent sa petite vanité. Prenez une reiuiidu (picl-
«;on<|ue de citoyens, faites-leur faire choix d'un persoimage (lui
-vidQvra une fois élu se mettre à leur tète, représenter le groupe
4'où il est sorti; vous verrez (ju'iui n'i'lira pas un liomnio. do
talent, mais un homme dont le niveau intellectuel ne sera pas au-dessus de celui des voisins ; on se gardera de donner la représentation du groupe à celui paraissant réellement devoir en être le chef par sa supériorité incontestable sur les camarades. L'élection par les masses ou suffrage universel ne produit donc rien de bon, outre que le principe de cette élection est faux. Balzac avait sur le suffrage universel des idées très arrêtées; il trouvait que c'est un mal dont souffre beaucoup le pays; il avait raison. Le suffrage universel est un non-sens. En France, où le public ne manque précisément pas de bon sens, on en reviendra. Le système électif périclitera et ce sera le suffrage universel lui-même qui se donnera le premier coup de pioche en exprimant la volonté du peuple d'en finir avec l'instabilité du gouvernement que provoquent, tant dans le pays que dans les Chambres, certains votes aveugles et slupides. Les faits de l'histoire sont là pour prouver ce que nous avançons, et notre avis est qu'on doit en toutes circonstances baser son opinion sur l'histoire.
Maintenant, à la condamnation que nous faisons du suffrage universel, on peut répondre qu'il faut bien s'en servir puisqu'on n'a pas d'autre moyen de gouvernement. D'accord; actuellement on ne saurait trop peut-être par quoi le remplacer; mais vouloir guider l'opinion des masses et l'éclairer est une tâche impossible. Les mouvements de la masse sont inconscients et brutaux comme celui des vagues de l'océan; or, en mer, ce ne sont pas les vagues que l'on guide, mais bien le navire qu'elles portent. Ainsi faut-il faire de la machine gouvernementale qui souvent, pour sauver la situation, pour tirer le pays d'un péril pressant, doit aller contre la houle aveugle du peuple en fermentation.
Entre la dictature et le suffrage universel, entre le gouvernement absolu d'un seul et le pouvoir de tous par tous, il y a un moyen terme à prendre. On ne peut nier l'inégalité des intelligences, si on proclame au point de vue humain le principe de l'égalité des droits. Eh bien! pour qu'un gouvernement soit fort et durable, il faut faire appel à l'oligarchie des intelligences
dans un peuple, et gouverner par elle à condition que celte oligarchie ne se transforme pas en une aristocratie despotique, qui, lorsqu'elle abandonne les devoirs de gouvernement pour tomber dans l'inaction et les mœurs licencieuses, devient à son tour aussi ignorante et aussi aveugle que la vile populace.
Voilà probablement tout ce que pensait Balzac, et ce qu'il n'a .^ pu dire de la même manière que nous, n'ayant pas vu notre ■ ;époque, mais la pressentant avec son génie divinatoire.
Ce puissant chercheur de vérité sociale professait pour les pouvoirs forts le plus grand enthousiasme. Homme d'action luimême, homme de lutte, têtu jusqu'à forcer le destin, il est allé, par l'effet d'un entraînement à coup sûr pardonnable de sa pensée, jusqu'à excuser les crimes de la dictature, soit monarchique soit républicaine. Nous aurons occasion de juger dans Vl^tude au)' Catherine de Médicis ce côté blâmable des opinions extrêmes de Balzac. Revenons pour l'instant aux excellentes •choses que renferme le Médecin de campagne.
Après avoir exprimé son avis sur la fragilité et les lacunes du contrat actuel entre le pouvoir et la nation, après avoir montré qu'on marche encore à tâtons là où commande la nouvelle volonté des masses, Balzac fait terminer le dicours de Benassis par une pensée d'un libéralisme supérieur.
« Il existe dans plusieurs tètes d'autre idées, je le sais. Aujourd'hui comme autrefois il se rencontre des esprits ardents à chercher le « mieux » et qui voudraient ordonner les sociétés plus sagement ({u'elles ne le sont. Mais les innovations qui tendent à opérer de complets déménagements sociaux ont besoin d'une sanction universelle. Aux novateurs la patience. Quand je mesure le temps qu'a nécessité l'établissement du christianisme,, révolution morale qui devait être purement pacifique, je frémis en songeant aux malheurs d'une révolution dans les intérêts .matériels, et je conclus au maintien des institutions existantes. A chacun sa pensée, a dit le christianisme; à chacun son champ, , ■■•?* dit la loi moderne. La loi moderne s'est mise eu harmonie avec le christiainsme. A chacun sa pensée, est la consécration .<de3 droits de rinlclligenee; à chacun son champ, est la consé-
cration de la propriété due aux efforts du travail. De là notre société. La nature a basé la vie humaine sur le sentiment de la conservation individuelle; la vie sociale s'est fondée sur l'intérêt personnel. Tels sont pour moi les vrais principes politiques. En écrasant ces deux sentiments égoïstes sous la pensée d'une v;ie future, la philosophie et la religion modifient la dureté des contacts sociaux. »
Il n'est pas possible d'émettre des pensées plus hautes ni plus vraies sur l'état social du xix*^ siècle. Cette page est absolument transcendante. Ajoutons-y pour la compléter la phrase suivante, où se trouve expliqué un fait de morale historique irréfutable : « Si une nation est vieillie ou corrompue par les sophismes jusqu'à la moelle des os, elle marche au despotisme malgré les formes de la liberté, de même que les peuples sages savent presque toujours trouver la liberté sous les formes du despotisme. » Tacite n'a rien dit de plus vrai.
Continuant le parallèle, établi au début du discours entre l'État et la commune, Benassis, après avoir montré ce que doit être un simple maire, s'élève jusqu'à définir l'homme d'État, et nous voyons apparaître, dernier triomphe de l'écrivain, un tableau éminemment représenté des vertus et des idées que doit avoir en tout temps un homme appelé à gouverner.
« Dans la région supérieure tout s'agrandit, le regard de l'homme d'Etat doit dominer le point de vue où il est placé. Là où, pour produire beaucoup de bien dans un département, dans un arrondissement, dans un canton ou dans une commune, il n'était besoin que de prévoir un résultat à dix ans d'échéance, il faut, dès qu'il s'agit d'une nation, en pressentir les destinées, les mesurer au cours d'un siècle. Le génie des Colbert, des Sully, n'est rien, s'il ne s'appuie sur la volonté qui fait les Napoléon et les Cromwell. Un grand ministre est une grande pensée écrite sur toutes les années du siècle, dont la splendeur et les prospérités ont été préparées par lui. La constance est la vertu qui lui est le plus nécessaire. Mais aussi, en toute chose humaine, la constance n'est-elle pas la plus haute expression de la force? Nous voyons depuis quelque temps trop d'hommes n'avoir que
des idées ministérielles au lieu d'avoir des idées nationales, pour ne pas admirer le véritable homme d'État, comme celui qui nous offre la plus immense poésie humaine. Toujours voir au delà du moment et devancer la destinée, être au-dessus du pouvoir et n'y rester que par le sentiment de l'utilité dont on est, sans s'abuser
- sur ses forces; dépouiller ses passions et même toute ambition vulgaire pour demeurer maître de ses facultés, pour prévoir, vouloir et agir sans cesse, se faire juste et absolu, maintenir
'■ U'ordre en grand, imposer silence à son cœur et n'écouter que son intelligence; n'être ni défiant, ni confiant, ni douteur, ni
- " cré'dule, ni reconnaissant, ni ingrat, ni en arrière avec un événe-
ment ni surpris par une pensée; vivre enfin par le sentiment des masses, et toujours les dominer en étendant les ailes de son esprit, le volume de sa voix et la pénétration de son regard, en voyant non pas les détails, mais les conséquences de toute chose, n'est-ce pas être un peu plus qu'un homme? Aussi les noms de ces grands et nobles pères des nations devraient-ils être à jamais populaires. »
Cette péroraison du discours de Benassis ne devrait-elle pas être le programme obligé, le vade mecinn de tous nos ministres d'État, présents ou futurs, à quelque parti qu'ils appartiennent? Y a-t-il dans l'antiquité un sage, un homme de Plutaniue qui ait atteint, comme Balzac dans la page qu'on vient de lire, cette hauteur de sentiments?
Nous laissons maintenant au lecteur le soin déjuger combien un livre tel que le Médecin de campagne efface d'erreurs commises ailleurs par le romancier.
Un des détails les plus heureusement traités dans les questions sociales, dont nous venons de voir, d'après Balzac, les principes d'ensemble, est la politique du libre-échange. Balzac élait libreéchangiste convaincu, ce qui prouve son républicanisme de fond. Il ne considérait du reste la République que comme une trop belbe chose irréalisable, une utopie qui fait des dupes ou des tyrans. Mais si on l'en avait nommé président avec des ministres aussi intcHigents (\u? lui, il aurait sûrement accepté sans plus songer à la monarchie légitime, et il aurail é(é peut-être
un Cromwell de premier ordre, car, faut-il Tavouer, selon nous, tout républicain ambitieux cache un dictateur. Avant de nous contredire, qu'on lise l'histoire. L'opinion de Balzac sur le libre-échange est donc curieuse à connaître. « En fait de commerce, dit-il, encouragement ne signifie pas protection. La vraie politique d'un pays doit tendre à l'affranchir de tout tribut envers l'étranger, mais sans le secours honteux des douanes et des prohibitions. L'industrie ne peut être sauvée que par ellemême; la concurrence est sa vie. Protégée, elle s'endort; elle meurt par le monopole comme sous le tarif. Le pays qui rendra tous les autres ses tributaires sera celui qui proclamera la liberté commerciale; il se sentira la puissance manufacturière de tenir ses produits à des prix inférieurs à ceux de ses concurrents. La France peut atteindre à ce but beaucoup mieux que l'Angleterre, car elle seule possède un territoire assez étendu pour maintenir les productions agricoles à des prix qui maintiennent l'abaissement du salaire industriel : là devrait tendre l'administration en France, car là est toute la question moderne. »
Nous venons d'insister longuement sur ces superbes dissertations de Balzac, où se concentrent sous une forme claire, saisiS" sante, et à la portée de tous, la philosophie et l'histoire des principes sociaux, y compris l'histoire morale de l'Église et de l'influence des religions. Qu'on nous pardonne ces longueurs nécessaires qui visent le point capital du livre. Voici une dernière citation. Faisant l'historique succinct des transformations du principe d'autorité, subies dans les divers gouvernements de notre monde, depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, Balzac, parvenu à son époque, dit : « Si, à Dieu ne plaise, la bourgeoisie abattait sous la bannière de l'opposition les supériorités sociales contre lesquelles sa vanité regimbe, ce triomphe serait immédiatement suivi d'un combat soutenu par la bourgeoisie contre le peuple, (jui, plus tard, verrait en elle une sorte de noblesse, mesquine il est vrai, mais dont les fortunes et les pi^ijvilègcs lui seraient d'autant jilus odieux qu'il les sentirait de plus près. Dans ce combat, la société, je ne dis pas la nation, périrait de nouveau, parce que le triomphe toujours nlomen-
SCÉxNES DE LA VIE POLITIQUE, MILITAIRE, ETC. 333
tané de la masse souffrante implique les plus grands désordres. »
Nous livrons à la méditation des chercheurs ces paroles étonnantes, d'après lesquelles l'auteur de la Comédie humaine semble prévoir dans un avenir encore éloigné le triomphe du socialisme et du communisme, autrement dit la révolution terrible des intérêts matériels, suivant celle«des intérêts purement "politiques. La perspective de la révolte du pauvre contre le riche, de l'ouvrier contre le capitaliste, c'est-à-dire contre l'éternel « privilégié » effraye Balzac, au point de lui faire soutenir, par un excès de zèle réactif, que les prolétaires lui semblent les mineurs d'une nation et doivent toujours rester en tutelle. Sans partager son erreur, on ne peut s'empêcher d'être frappé de sa •prophétie extraordinaire à laquelle les événements quoditiens donnent, hélas! de plus en plus raison. C'est cette dernière idée trop succinctement développée ici par Balzac qu'a dû reprendre de nos jours M. Emile Zola pour faire son Germinal.
En embrassant maintenant l'ensemble des thèses de Balzac dans le présent livre, on peut dire que sa verve de penseur et d'écrivain ne s'est jamais donné libre carrière avec plus de talent que dans cette œuvre profonde d'une force vraiment incommensurable. Le Médecin de cmnpagnc, dans ses proportions évidemment trop restreintes, esta la fois une savante étude d'économie politique et un parfait traité des moyens de civilisation des
'raiasses. Le génie universel de Balzac s'y révèle dans tout l'éclat tifoublant de ses feux gigantes(jues. Il n'est pas possible d'aller dans ce sens plus haut que lui. Qu'est-ce que /n Terre de ^L Zola,
'com'pàrée au Médecin de cuniptit/ne^ quant aux idées de fond sur la vie sociale des paysans? l'cinivre minuscule d'un pygmée à vue très courte, qui jug»^ dans un coin de fumier les assises de la société française. Germinal est i\ coup sûr une œuvre puissante.
'lilais ça vaut-il le Médecin de campa;/nf ou les Ptii/stnis"! Pas
/^jflhjs qiie l'ébauche d'un élève ne vaut l'teuvre du maître.
"«•"Au point de vue philosuphiquc , le Médecin de campagne forme l'anrtithèse des principes du Cnniral sacial île llousseau, dont les P'ai/sâns, nous l'avons déjà dit, sont une élude d'appli-
cation partielle. L'éternel honneur de Balzac et le triomphe des écrivains du xix® siècle en général sur ceux du xviii^, seront d'avoir su enseigner par l'analyse in anima vili, sous la forme vivante du roman, les problèmes d'ordre philosophique le plus élevé.
Pour ce fait seul, le Médecin de campagne^ avec sa simplicité grandiose, restera dans la littérature de l'époque un monument d'une hauteur prodigieuse, dont les siècles futurs apercevront longtemps encore le sommet, lorsque la mer de l'oubli aura déjà passé sur tant d'autres chefs-d'œuvre le niveau inexorable de ses vagues.