‹ L'œuvre de H. de BalzacChapitre 54 sur 92 · LE CURÉ DE VILLAGE · texte numérisé non relu

LE CURÉ DE VILLAGE

Un tableau émouvant de la lutte que le sentiment religieux soutient au coïur de l'homme contre la passion. La victoire reste à la religion. Tel est le fond de la dernière des Études de mœurs : le Curé de Village, Voilà une œuvre qui ne peut guère convenir à ceux qui ne partagent point la foi chrétienne de Balzac; ce n'en est pas moins un beau livre, absolument digne de toute notre attention en dehors des opinions personnelles qu'y émet l'auteur. Le Curé de Village a dans sa composition beaucoup d'analogie avec Eugénie Grandet. Véronique Sauviat est,' par plus d'un côté de sa vie de souffrance, une angélique sœur de l'héroïne de Saumur. L'idéale charité de l'abbé Bonnet forme la sublime contre-partie des noirceurs de l'abbé Troubert, des Scènes de la vie de province. La mission de l'humble apôtre de Montégnac est enfin le complément de celle du médecin, de campagne. '

Le roman est ici divisé en plusieurs phases assez distinctes, et il est nécessaire de donner un aperçu de chacune d'elles pour en mieux faire saisir l'ensemble. Le premier chapitre est entièrement consacré à la touchante biographie de Véronique Sauviat, depuis son enfance jusqu'aux premières années de son mariage avec un banquier de Limoges, M. Graslin. Là, se servant des mêmes pinceaux à couleurs vigoureuses qui lui ont servi à faire les Pa-

rents pauvres, le romancier nous montre l'intérieur des Sauviat, braves paysans d'Auvergne, qu'une intelligente avarice a rendus millionnaires dans le commerce en apparence peu lucratif de la ferraille. Cette odyssée obscure de la fortune des Sauviat constitue dans la Comédie humaine le poème positif de ce qu'on est

^ convenu d'appeler le progrès moderne, la conquête de l'argent par les petits moyens. L'enfance de V(''ronique, fille des Sauviat, les développements de sa belle nature morale au sein d'une médiocrité seulement apparente, l'épanouissement de son cœur le jour où la révélation de l'amour idéal fait comprendre à la jeune femme sa destinée, sont le beau côté romanesque de l'histoire réaliste de ses parents. Dans l'amour aveugle et absolu des Sauviat pour leur unique enfant, Balzac peint remarquablement la puissante plénitude d'affection qui caractérise le cœur des

'gens du peuple. Les amours du paysan sont sauvages comme ses haines. Dans les hautes classes, une action civilisatrice revêt d'un certain fard toutes les impressions. Chez l'homme du peuple, rien n'est maniéré dans l'expression de ses sentiments; ils ont la lourde impétuosité de la tempête. L'affection des Sauviat pour Véronique est une des plus belles études qui aient été faites sur le caractère de l'amour paternel dans la rude sphère du bas peuple. Sous les chocs de l'observation directe, la sensibilité de Balzac fait ici explosion au sein d'images superbes.

Devenue madame Graslin, grâce à son énorme dot, Véronique ne tarde pas à subir le désenchantement d'un mariage qu'elle n'a accepté que par résignation à ce qu'elle croyait être la volonté (le Dieu, d'après les conseils ignorants de son père cl de sa mère. Délaissée par son mari, un affreux homme d'argent qui n'a de conir et d'yeux que pour faire l'escompte, elle a recours à la dévotion pour adoucir ses peines secrètes. L'amitii' de doux iiommos d'un esprit su[)éi'ieur, le bon M. (Irossetête et l'ahljé DuIIkmI, qui (Mit vite deviné les splendeurs morales de ce grand cdjur de femme, ne sul'lil plus à remplir l'existence de madame Graslin. « Se sentant, comme elle l'avoue elle-même, des forces superbes et malfaisantes peut-être, que rien ne peut humilier, que les plus diu's eominainleinenls de |;i religion

n'abattent point >>, elle succombe à l'insu de tout Limoges, et même de sa pauvre mère, à la passion que lui a inspirée un ouvrier porcelainier du nom de Tascheron.

Ce jeune homme, né à Montégnac, aux environs de Limoges, d'une famille de pauvres cultivateurs, appartient à cette race d'hommes que leur intelligence exceptionnelle conduit au faîte des positions sociales si elle est bien guidée, ou au crime quand l'éducation n'en corrige pas les instincts ambitieux. Ne pouvant supporter l'idée de partager Véronique avec son mari, Tascheron, d'accord avec elle, prend la résolution de fuir à l'étranger. L'argent manque pour mettre ce projet à exécution, et dès lors la passion enfante l'idée du crime. L'ouvrier porcelainier assassine et vole pendant la nuit un vieil avare nommé Pingret et sa servante, qui vivaient seuls dans une maison des bords de la Vienne. N'ayant d'abord que l'intention de voler, il a commis le meurtre par nécessité, pour ne pas être reconnu de l'avare et échapper à la justice. Ignorante de ce qui devait se passer, Véronique, qui avait acompagné son amant, n'a pu empêcher le crime. Tascheron ne tarde pas à être arrêté. Condamné à mort, malgré son étonnante persistance à nier systématiquement sa culpabilité devant les preuves les plus accablantes, il refuse de se confesser et de marcher à l'échafaud avec l'assistance d'un prêtre. C'est ici que le principal personnage du livre, après Véronique Graslin, l'abbé Bonnet, curé de Montégnac, entre en scène.

Pendant les débats du procès criminel, Véronique Graslin, ainsi qu'on l'apprend à la fin du livre, a été cent fois sur le point de déclarer ce qu'elle sait des circonstances particulières du crime. En démontrant qu'il n'y a pas eu préméditation, elle peut sauver la tète de l'accusé. Mais un intérêt supérieur la condamne au silence. Elle porte dans son sein le fruit de l'adultère; elle ne peut pas déshonorer son fils ou mourir elle-même avant de l'avoir mis au monde. De son cùlé, Tascheron, par un effet de délicatesse et de dévouement fort rare, n'a pris le parti de nier jusqu'au bout et de refuser la visite d'un prêtre que pour ne pas compromettre Véronique. La situation des deux amants,

séparés à jamais par la justice des hommes et livrés aux plus effroyables tortures morales, est des plus pathétiques. Dans le roman, la liaison de madame Graslin avec Tascheron n'est révélée qu'à la dernière page. On se figure ainsi à quel degré d'intérêt poignant est portée la curiosité du lecteur. On soupçonne cependant le secret de Véronique, en voyant les efforts insensés qu'elle fait pour empêcher la condamnation à mort de Tguccusé. Elle parvient bien à exercer une certaine influence sur le jury grâce aux conseils donnés à M. Graslin, qui par hasard en est membre. Mais elle échoue dans ses tentatives auprès du procureur général, M. de Granville, en vue de lui faire adoucir le réquisitoire du ministère public pour donner gain de cause à l'avocat. Le jeune magistrat, qui aime secrètement la belle madame Graslin, ne sait pas la comprendre; et la manière brillante dont il soutient l'accusation détermine le fatal verdict des jurés.

Sur ces entrefaites, l'évoque de Limoges ; son secrétaire, l'abbé de Rastignac et ses deux vicaires généraux, les abbés Dutheil et Grancour, justement émus du scandale que produira dans le pays la fin impie de Tascheron, dont l'état d'esprit n'a pas varié, tiennent conseil dans le but de s'éclairer sur la dernière mesure à prendre pour ramener à Dieu l'âme rebelle du criminel. D'après l'abbé Dutheil, un seul prêtre est capable de combattre avec succès le singulier entêtement de Tascheron, c'est le curé du village où le meurtrier est né, l'abbé Bonnet. Aussitôt le favori de Monseigneur, le fringant abbé Gabriel de Rastignac, frère du ministre de même nom, est chargé d'aller communiquer au curé de Monlégnac le désir de son évèque. Ici se place l'admirable description d'un des paysages les plus pittoresques du Limousin, formé par les grandes plaines sises à l'est de Saint- Léonard. C'est dans ce cadre (ju'esl retracée l'histoire du curé de Montégnac avant sa participation aux faits du livre.

« Cet homme, dit l'écrivain, digne de la primilivc Lglise qui n'existe plus que dans les tableaux du xvi" siècle et dans les pages du Mnviyrolofjc, était marqué du sceau dos grandeurs humaines qui approchent le plus des gramleurs tiivines, par la conviction, dont le relief indéfinissable cnihellit les figures les

plus vulgaires, dore d'une teinte chaude le visage des hommes voués à un culte quelconque , comme il relève d'une sorte de lumière la figure de la femme glorieuse de quelque bel amour. » Ces quelques lignes suffisent à faire pressentir avec quel talent plein de grandeur Balzac a conçu et tracé le rôle du prêtre, dans cette scène de la vie de campagne. Au début de son sacerdoce, l'abbé Bonnet a été attiré à Montégnac par le désir de régénérer un pays pauvre où le moral de la population, abattu par la misère et l'infécondité du sol, laisse beaucoup à désirer. Ce nouvel apôtre a pensé, comme le docteur Benassis, qu'en bien des endroits de la région, planter c'est évangéliser; c'est pourquoi il a entrepris la lâche difficile de fertiliser le plateau jusqu'à ce jour inculte de Montégnac. « Voilà ta vigne », s'est il dit à lui-même, en venant un jour par hasard visiter ce pays d'aspect aride, où manquaient simplement la conscience et le talent administratifs pour en faire une des plus riches contrées d'où Ire-Loire. Ce sont les événements du livre qui, mettant en présence madame Giaslin et l'abbé Bonnet, vont permettre à ce dernier de parvenir au grand but qu'il s'est proposé.

Pour obéir aux ordres de son évoque et aux vœux suppliants de la famille de Tascheron, l'abbé Bonnet accepte la douloureuse mission de sauver l'âme d'un fils de sa petite paroisse, et d'accompagner le criminel jusqu'au pied de l'échafaud. Suivant les prévisions de l'abbé Dulheil, le curé de Montégnac triomphe des résistances du condamné à mort. Le scandale tant redoutépar l'évêque est évité. Grâce au dévouement surhumain de l'abbé Bonnet, que l'émotion manque de tuer, Tascheron marche au supplice dans les sentiments religieux les plus édifiants. Le jour môme de l'exécution, Véronique met au monde un fils qui se nommera Francis Graslin.

Les trois premiers chapitres du roman sont terminés. Une seconde histoire commence, celle de l'expiation. Aux amours tragiques de Véronique succède l'apostolat de l'œuvre sociale inaugurée par le curé de Montégnac, et à laquelle viendront aider, outre madame Graslin, une foule d'autres prosélytes.

Avant de résumer les deux derniers chapitres du Cure de

''.'■'Village, ne manquons pas de signaler dans ceux que nous venons de voir, deux des actes les plus émouvants de ce long / 'drajne : deux scènes « à la Balzac -> peul-on dire, comme on dirait • -A'deiix scènes shakespeariennes. C'est, premièrement, la messe expiatoire dite par l'abbé Bonnet dans la petite église du village, en présence de la nombreuse famille des Tascheron assemblés. L'abbé de Rastignac assiste d'une façon impromptue à cette funèbre solennité dont la peinture, empreinte d'un réalisme grandiose, dépasse de beaucoup celle des naturalistes d'aujourd'hui dans des tableaux analogues, qui passent pour être leurs triomphes.

Quant à la scène de la visite faite au prisonnier par le prêtre, qu'accompagnent la sœur et la vieille mère de Tascheron, nous renonçons à chercher un terme de comparaison qui puisse en donner une idée ; l'effet en est inexprimable ; les regrets du meurtrier, se rattachant à la vie par le souvenir des joies de la passion partagée, sont rendus avec une sobriété d'expression qui tour à tour vous subjugue et vous bouleverse. Bien des écrivains, après Balzac, ont essayé d'intéresser le public aux drames de la cour d'assises. Aucun n'a su, comme l'auteur de la Comédie humaine, décrire avant tout ce qui se passe dans la conscience d'un condamné. C'est essentiellement par ce côté intime de toute tragédie du meurtre que Balzac provoque l'intérêt, et arrive à le rendre d'une intensité inimaginable. Dans Ae Curé de Village et Une Ténébreuse A/faire il s'est gardé de nous Yaire la description de l'échafaud et du supplice des condamnés à mort; il a laissé ce détail pour la médiocre routine du roman feuilleton, et il a bien l'ail.

Après le supplice de Tascheron, la famille du meurtrier, obéissant à un fier sentiment d'honneur, s'expatrie et va fonder en Améri(juo la colonie des Tascheronville. M. Graslin meurt après . avoir Thiuidé sa maison de banque compromise par la révolu- ' lion de 1830. Obéissant alors à la voix secrète de soii co'ur, .1 Véronique forme le projet de venir habiter à Montégnac l'an- ' cien château de Navarrcins, jadis acheté par son mari. Sa mère, la vieille Sauvial, devenue veuve aussi, devra l'accompagner.

340 L'OEUVRE DE Bx\.LZAC.

Elle veut vivre ainsi jusqu'au dernier jour près de la tombe du malheureux qu'elle a aimé. Deux grandes choses remplissent désormais son existence : l'éducation de son fils, et la mise à exécution du plan de l'abbé Bonnet, devenu l'ami intime et le directeur de conscience de la châtelaine de Montégnac. Pour adoucir les destinées morales de celte femme, si cruellement frappée, pour détruire en elle un restant d'orgueil laissé par la passion et l'esprit de révolte contre les décrets d'en haut, pour la distraire enfin quelque peu de son irréuiédiable affliction, l'abbé Bonnet l'engage à se faire la bienfaitrice du pays, en employant sa fortune à la fertilisation de l'aride plateau de Montégnac. Le manque d'eau est la seule cause de l'infertilité de cette vaste région. En détournant le cours des nombreux ruisseaux qui s'échappent sur d'autres versants par les cols des collines qui entourent le plateau, ce qui nécessite des endiguements considérables, on peut amener la richesse dans ce pays dont le sol est en réalité plein de ressources. Véronique Graslin souscrit aux vœux du curé. Aidée par ses conseils, elle fait venir à Montégnac un jeune ingénieur du nom de Gérard, que lui procure M. Grosselète. Ce jeune homme, ambitieux déçu, sorti de l'École polytechnique, va trouver, dans les ouvrages d'art à construire, un élément à sa grande activité que l'administration des ponts et chaussées laisse en désœuvrance, comme cela arrive à bon nombre d'ingénieurs intelligents.

Après six ans de travaux, les résultats de l'entreprise de madame Graslin sont devenus prodigieux. Le canton de Montégnac est transformé; le plateau est devenu aussi fertile et se trouve aussi bien cultivé que la Beauce. La population s'est améliorée; comme pour le village de Benassis, avec le bien-être sont venus les bons sentiments, l'esprit de travail, l'obéissance aux lois et une reconnaissance immense envers madame Graslin. Mise à la tête de l'œuvre pour laquelle elle a engagé ses capitaux, Véronique a eu pour associés des hommes cminenls, tels que Gérard, le docteur Uoubaud, le juge de paix Clousier. Les personnages secondaires, (pii ont aussi prêté leur concours dévoué pour raccomplissement de toutes les choses de détail,

sont le garde forestier Farrabesche, un ancien forçat régénéré, autrefois condamné à mort par contumace comme chauffeur, son fils Maurice et le fermier Colorât. Madame Graslin affectioniie et protège particulièrement ce Farrabesche, dont elle se faix raconter le passé qui est un vrai roman. C'est là une sorte de dette qu'elle paye à des souvenirs qui ne cessent de l'accabler.

Un jour, Denise Tascheron, une des sœurs de l'amant de Véronique, qui savait le secret de, son frère, revient d'Amérique où ses parents ont fait fortune. La vue de Denise, arrivée à l'imprqvisie à Montégnac et embrassant le jeune Francis sur la terrasse du château, trouble madame Graslin au point de la faire tomber malade. Depuis quelque temps déjà, Véronique, vieillie par les douleurs qu'elle n'a cessé d'éprouver au dedans d'elleftlême, malgré ses occupations, semble devoir bientôt succomber. Cette brusque apparition de la sreur de Tascheron hâte sa fin. A partir de ce moment, le romancier nous fait entrer dans la période de conclusion, la plus pathétique de cette longue histoire.

Sentant la mort venir, Véronique a encore la force de préparer le mariage de Denise et de l'ingénieur Gérard. La mère Sauviat, qui n'a cessé d'entourer sa fille de soins et de l'aimer avec une passion toujours croissante, finit par découvrir que Véroniijue [)ortc depuis longlemps un ciliée qui a fait de tout son corps une plaie. On appelle en hùle de Paris le docteur I3ianchon. L'abbi'; Dullicil, devenu archevêque, et M. de Granville, se .rcr;dent à Montégnac pour assister aux derniers moments de la noble femme qu'ils ont aimée, le premier d'une afi'eclion paternelle, le second d'un amour d'amant. En présence de la foule de ses serviteurs et amis, soutenue par monseigneur Duthcil et l'abbé Bonnet, la mourante fait une confession publique qui i-apnelle les coutumes (r(>.\[)i;iliori du nuiyen âge. Elle révèh; le secret qui a pe.i^é sur sou exisleuce, secret que seuls connaissaient l'abbé Jîonnet, l)ein"se et madame Sauviat et qu'av;ut st>u|>Ç()nné l'esprit pénétrant de monseigneur Dnilicil; elle s'accuse d'avoir causé par un dangereux entraînement le crime de Tascheron; elle avoue la baine (|ui lui est restée au cœur pour M. de (îranville,

l'accusateur du supplicié; humiliant son orgueil et abjurant à cette heure tout mauvais sentiment, elle demande pardon à Dieu et aux hommes de ses fautes qu'elle ne croit pas suffisamment expiées parla sainteté de sa seconde vie à Montégnac. Au milieu des sanglots des assistants, Véronique expire doucement, l'âme prête à franchir le redoutable seuil de l'éternité après cette purification exemplaire.

Nous n'avons pas besoin d'insister sur la beauté de cette dernière scène, la plus mémorable de celles du Curé de Villar/e. Il suffit de la citer sans commentaire, pour ne pas en amoindrir l'effet dans l'esprit de ceux qui l'ont lue ou voudront la lire.

Avant de clore cette analyse, il est bon de jeter un coup d'œil rétrospectif sur cette fin de l'histoire de l'abbé Bonnet et de Véronique Grashn, pour en désigner à l'attention de tous les quelques pages importantes, où, comme dans le Médecin de cmnpagne, l'auteur nous fait part de ses idées sur une foule de grandes questions. La politique, l'histoire, la religion, sont tour à tour abordées ici par Balzac avec les procédés qui lui sont familiers. C'est ainsi qu'il fait tenir dans un grand dîner donné au château de Navarreins, une conversation éblouissante par un groupe de convives choisis, La scène est le pendant de celle du dîner du docteur Benassis. Là sont donnés des aperçus très profonds sur les plus vastes sujets et les éternels problèmes d'ordre social, dont la solution était si chère à Balzac. Certaines opinions, formulées par les personnages du roman, et dans lesquelles il est facile de distinguer celles de l'écrivain, sont contestables : par exemple, le discours de l'abbé Bonnet sur la nécessité de la réhabilitation du pouvoir moral de l'Église par le rétablissement de son pouvoir politique; ou bien encore l'ardente plaidoirie de Clousier en faveur du droit d'aînesse. Mais ce qu'on ne saurait nier, c'est la brillante et forte éloquence de tous ces morceaux oratoires, (jui rappellent à s'y méprendre les discours de Berryer. Les traits de la figure de Balzac n'avaient-ils pa^;(}if reste quelque chose de la physionomie du grand Mirabeau? '

Nous recommandons, dans le Curé de Village, les lettres do. l'ingénieur Gérard à son protecteur et ami, M. Grossetêle. EU^s

contiennent, comme dans le Coushi Pons, une remarquable diatribe à la fois contre le surmenage intellectuel, l'institution des concours et la routine des administrations. On voit que ces sujets- qui nous occupent beaucoup en France, actuellement, ne sont pas d'hier. Ce qu'en dit Balzac, avec la profondeur d'esprit qui lui était propre, n'est pas à dédaigner. « Rien, dit-il (à propos des résultats peu satisfaisants que produit l'invention moderne des concours) ne peut donner, ni dans l'expérience ni dans la nature des choses, la certitude que les qualités intellec- ' tuelles de l'adulte sont celles de l'homme fait. » fJt il a, ajouterons-nous, parfaitement raison. Quant à l'opinion de Balzac sur la manière dont doit se pratiquer, dans un pays, l'instruction publique, elle vaut tous les discours prononcés à la Chambre à pi^opos de nos lois récentes. « L'instruction supérieure, écrit l'in- , génieur Gérard, fabrique des capacités temporaires parce qu'elles sont sans emploi ni avenir; les lumières répandues par l'instruction inférieure sont sans proOt pour l'Ëlat, parce qu'elles sont dénuées de croyance et de sentiment. Tout notre système d'instruction publique exige un vaste remaniement auquel devra présider un homme d'un profond savoir, d'une volonté puissante et doué de ce génie législatif qui ne s'est peut-être rencontré chez les modernes que dans la tète de Jean-Jacques Rousseau. Peutêtre' le trop plein dos spécialilés ticvrait-il être employé dans yensëignement élémentaire, si nécessaire aux peuples. Nous n'avons pas assez de patients, de dévoués inslitutcurs pour manier ces masses. La quantité déplorable de délits et de crimes accuse une plaie sociale dont la source est dans cette demi-instruction donnée au peuple, et qui tend à détruire les liens sociaux en le faisant réfléchir assez pour ([u'il déserte les croyances religieuses favorables au pouvoir et pas assez pour (|u'il s'é'''vc à la théorie de l'obéissance et du df-voir (|iii est 1(^ derniiM' tei'in(>. de *la [iliilosopliie transcendante. » Voilà ce que contient la Ifltrc siluil ingénieur, c'cst-à-Jirc d'un spécialiste. On ne peut imaginer rien de plus sensé, exprimé avec plus de clarlé et de force. La question de la propriété, qui a fait l'objet de tout un livre, .A's /V;y.sv7??,s, est efib'uréo, dans le Cnn- il'' ViltfDji', à j)ropos du

droit d'aînesse. Il se glisse dans ce passage un curieux parallèle entre la politique de l'Angleterre, qui a toujours su entendre remarquablement ses intérêts, et celle de la France, qui tombe souvent dans le piège d'une imprudente générosité, sans cesse trahie par les voisins. Les considérations de Balzac, étonnantes de vérité et qui semblent confirmer l'histoire postérieure à son temps, se terminent par ces mémorables paroles : « Une grande question à étudier, c'est de rechercher les institutions propres à réprimer le tempérament d'un peuple. Certes, Cromwell fut un grand législateur. Lui seul a fait l'Angleterre actuelle en inventant VActe de navigation, qui a rendu les Anglais les ennemis de toutes les autres nations, qui leur a inoculé un féroce orgueil, leur point d'appui. Mais, malgré leur citadelle de Malte, si la France et la Russie comprennent le rôle de la mer Noire et de la Méditerranée, un jour, la route d'Asie par l'Egypte ou par. l'Euphrate, régularisée au moj'en des nouvelles découvertes,tuera l'Angleterre, comme jadis la découverte du cap de Bonne- Espérance a tué Venise. »

Comment ne pas appeler trois fois chefs-d'œuvre des romans oii l'on trouve de pareils coups d'oeil d'aigle jetés sur l'avenir d'un pays dont ils scrutent aussi profondément les mœurs? A la hauteur de quels prodigieux sommets ne doit pas s'élever un observateur pour découvrir ainsi les événements que le commun des hommes met plusieurs siècles à prévoir et à réaliser. Elles sont nombreuses ces pages de la Comédie humaine, qu'on pourrait détacher une à une et réunir ensuite pour former un Traité de Philosophie de VhiUoire. Mais le sujet n'est pas encore épuisé. Nous allons en poursuivre l'étude et en voir la fin aux Etudes philosophiques.

INTRODUCTION

La série de nos analyses sur les Etudes de mœurs se trouvant close, nous allons pénétrer maintenant dans la partie de l'œuvre où Balzac cherche à expliquer, en savant, le mécanisme secret de la vie humaine dont il a embrassé l'histoire générale; c'est pjour cela qu'il a donné à celte partie le titre d'Études pkilosopkujues.

A vrai dire, l'œuvre entière de Balzac est une étude philosophique, et cela, parce que, dans chaque roman, l'écrivain, afnsi que nous l'avons bien observé, a une tendance constante à étudier les causes du moindre fnit par de longues dissertations, qu'il place en dehors de riiitriguc. Ainsi donc, au premier abord, les divisions de la Comédie humaine pnraissent n'avoir clé établies que pour faciliter l'édition de l'œuvre, raison de bien peu d'importance. Un roman de Balzac pris dans les Études p/iilosoplùques, comparé à un autre roman pris dans les Études de mœurs, parait n'avoir avec ce dernier aucune difTérence de forme ou de composition; et cependant, à l'œil exercé d'un bon juge, cette dillereiicc existe; mais elle est bien plus dauo l'idée •mère développée par l'auteur (pie dans la texture même du livre. ;Ce n'est souvent qu'après plusieurs lectures (qu. ne répètent toujours pas les critiques) que l'on devine celte pensée dominante, qui engendre tout et produit l'action et les caractères.

Dans le roman philosophique de Balzac, l'intrigue est réduite

à sa plus simple expression. Les faits y sont peu nomlareux et dus à une pensée unique, qui est comme le pivot autour duquel tournent les personnages. Ces derniers sont presque tous empruntés au pur domaine de la fiction et du mystère. Raphaël, Louis Lambert, Balthazar Claës, Melmoth, don Juan Petrapiero, Seraphitus, sont les frères ou émules de Faust, Manfred, don Juan, Hamlet. Leur action n'est plus matérielle; elle est tout entière dans la pensée et le sentiment. Dans les Etudes de mœws, nous avons vu des types d'individus différents de. forme et de caractère. Dans les Études philosophiques, nous voyons des individualités dont le caractère est commun à plusieurs types. Ainsi, Albert Savarus, Lucien de Rubempré, Rastignac, sont des types d'ambitieux : l'un, l'est par amour d'une femme noble; l'autre, par amour de la poésie; le troisième, plus positif, par amour de l'argent, du bien-être et du pouvoir. Dans les Études philosophiques, c'est l'ambition elle-même avec son principe, le désir s'appliquant à tout, qui nous est représentée dans le corps et l'àme d'un seul homme, de Raphaël de Valentin par exemple, le héros de la Peau de chagrin. Prenons encore un autre exemple. Le père Grandet, des Scènes de la vie de province, et Gobseck, des Scènes de la vie parisienne, sont des types d'avares. Le maître Cornélius, des Études philosophiques, est l'avarice personnifiée dans toute l'étendue des instincts qui lui sont propres.

Nous avons essayé de faire comprendre combien le fond d'un roman philosophique de Balzac diffère de celui d'une simple étude de mœurs. Au point de vue de la forme seule, il y a encore des dissemblances. Suivant la méthode de Rabelais, de Lesage et de bien d'autres moralistes, Balzac a très souvent donné à ses Eludes philosophiques la forme de coules, de vrais Contes d' Hoffmann, ainsi qu'il le dit lui-même. Mais cette forme nouvelle n'est qu'un moyen de mieux appliquer la satire aux défectuosités des mœurs du siècle; car, disons-le ici dès à présent, les Et^ides philosophiques sont la véritable œuvre du moraliste, maniant d'une main fiM-me et avisée le fouet de la critique, contre certaines tendances de l'esprit du temps. Elles

v-constituent Tensemble des morales, à déduire des Eludes de mœurs- comme d'autant de fables. Là, le médecin met le doigt sur la plaie, ce qui l'ait pousser des cris au malade. C'est, en résumé, la « morale au fer chaud », dont l'opportunité est malheureusement contestable en nombre de cas, à cause du sens. dénaturé dans lequel certains lecteurs l'appliquent. Phèdre, •de Racine, est certes le chef-d'œuvre d'un moraliste autant que d'un poète. Mais le spectacle de la pièce a-t-il plus empêché d'adultères chez les femmes qu'il n'en a provoqués? On peut se poser la même question, sans la résoudre, au sujet des Eludes philosophiques de Balzac. Mais nous n'avons pas à discuter ici les résultats mêmes de la lecture de la Comédie humaine. Pour notre part, nous croyons cette lecture plus salutaire que pernicieuse, principalement pour l'esprit des hommes faits. La moralité de l'œuvre de Balzac réside donc essentiellement dans ses Eludes philosophiques.

Après avoir analysé les diflerentes parties du corps humain, étudié le jeu des organes, en pleine santé et dans la maladie, l'anatomisle remonte aux sources mêmes de la vie et aux causes qui engendrent le mal. L<'i, il applique aux centres nerveux, générateurs à la fois des fluides sains et de ceux qui donnent la fièvre, les remèdes que lui ont enseignés ses observations, recueillies en masse au cours des précédentes Etudes. Maintenant, Balzac pouvait-il guéi'ir par ce moyen un peu des plaies et des vices de la société dans laquelle il vivait? Assurément

"non; mais on peut affirmer, étant donné le caractère bien connu de l'écrivain, que c'était là le but implicitement riMiformé dans son œuvre. Qu'il l'ait atteint ou non, peu nous importe pour étudier de notre mieux les principes servant de base à son système de morale et de philosophie.

» « L'homme qui pense est un animal dépravé », a dit Jcan- Jaoïpies Rousseau. Cette audacieuse assertion doit-elle être mise

■en lètc des hUuiles philusojihiqucA de Halzac, cnmuK^ le voudraient certains critiques? Nous ne le croyons pas; car si, d'a[)rès Rousseau, le philosophe paradoxal par excellence, la pensée, à rcx.'hisinn des sens, des mouvements du cœur et de quelques

instincts animais, est le point de départ de la dépravation chez l'homme, elle produit aussi les grandes actions; elle est le principe même de la vie intellectuelle et morale, comme le système nerveux est celui d'une sensation douloureuse ou agréable. La parole de Rousseau ne s'applique qu'à un côté de la nature humaine. On ne doit donc pas en admettre toute la portée dans l'œuvre philosophique de Balzac. Plus modeste dans ses conceptions que l'auteur de la Nouvelle Hélohe, Balzac a dit que l'excès de la pensée tue l'homme, absolument « comme les frottements répétés d'une lame usent le fourreau». Et il n'y a pas que ce dicton populaire qui lui donne en cela pleinement raison. De nos jours^ l'aliénation mentale, plus fréquente que jamais; « la névrose w, mal particulier aux jeunes gens ambitieux ou débauchés; cette fièvre générale enfin, remarquée dans notre siècle par les plus indifférents, qui précipite, surtout dans les grands centres, tous les mouvements de l'existence, la conduisant par suite à une fin plus rapide; tous ces choses ne sont-elles pas la preuve que Balzac dit vrai.^ Le philosophe a aussi bien compris dans son époque les causes génératrices des faits observés que ces faits eux-mêmes. De cette nouvelle application du don intuitif sont sorties les Études philosophiques.

Mais suivons le développement de l'idée première. L'interprétation de la pensée par le cœur produit le sentiment et ses dérivés, dont la passion. Toute faute commise est alors le résultat de l'égarement de la raison par le sentiment. La volonté est le pouvoir exécutif de l'acte dont la conception est d'abord soumise aux délibérations de l'entendement. iTèlle est, en quelques mots, la thèse philosophique qui sert de pierre angulaire à la seconde partie de la Comédie humaine. Partant de ce principe, l'auteur nous montre et nous explique, de sentiment h sentiment, les ravages produits par la pensée. Chez l'individu, c'est la désorganisation de l'être, la disparition de tout équilibre entre la conscience et le désir. Au sein d'une société, c'est le désordre dans les lois, l'anarchie dans les opinions, et tout ce qui engendre les crimes politiques. Maintenant, il est bon de prévenir que Balzac a limité le champ de ses études à sa

propre époque, bien que parfois raction du conte ou du roman soit placée dans un autre siècle que le nôtre. Balzac, ainsi que l'a dit Gautier, n'était pas historien et ne voyait que le présent. Mais il savait aussi bien qu'observer ce qui se passait sous ses yeux, deviner dans le passé les analogies de mœurs et d'idées, existant entre d'autres époques et la sienne, à laquelle il ramène tout.

■^, Aussi, peut-on dire que ses Études philosophiques sont un traité complet de ce « mal du siècle », dont Alfred de Musset se plaignait si amèrement d'être atteint. Ce mal n'a pas encore disparu. Malgré les progrès de la science, depuis la déclaration de guerre faite aux idées de christianisme, les chercheurs de vérité tâtonnent, comme chez les païens de la Grèce ou de Rome. Depuis la doctrine sensualiste de Condillac jusqu'au positivisme d'Auguste Comte, tous les systèmes de philosophie sont boiteux. La foi chrétienne est bien chancelante et parait devoir s'éteindre comme les dieux de la mythologie; mais on ne l'a pas encore remplacée par un principe philosophique résolvant le problème de l'existence, et dont la vérité soit devenue incontestable aux yeux de tous. Nous ne faisons ici que constater un fait et non exprimer une opinion; et si nous en parlons, c'est (|uc Balzac a précisément insisté dans quelques-uns de ses livres comme la Peau de chagrin, Louis Lambert k^ Melmolh réconcilié, les Proscrits, Jésus-Christ en Flandre, sur les troubles individuels et sociaux, occasionnés par l'idée philosophique môme, depuis les encyclopédistes jus(]u'à nos iours.

ANALYSES

Page 1