‹ L'œuvre de H. de BalzacChapitre 56 sur 92 · LE CHEF-D OEUVRE INCONNU GAMBARA · texte numérisé non relu

LE CHEF-D OEUVRE INCONNU GAMBARA

Le Chef-d'œuvre inconnu et Gamhara sont des traités spéciaux sur la peinture et la musique, les deux arts jumeaux, étudiés séparément. Dans chacune d'elles, Balzac nous montre le génie de Tartiste devenant impuissant à exécuter l'œuvre en raison des excès d'une conception trop raffinée. Ce phénomène, à la fois psychologique et physiologique, n'est pas rare chez les grands peintres et les grands musiciens. Dans l'âme de ces sublimes créateurs, se livre généralement un combat terrible entre l'infini de leur pensée d'artiste et le fini de leur nature d'homme. Pour eux, il y a loin de la coupe aux lèvres; entre la conception et l'exécution la distance est quelquefois infranchissable Un trop grand développement de leur idée finit par tuer l'œuvre conçue. Le désir extrême de produire dans l'art le beau et l'irréprochable, l'excès d'idéal, en un mot, annihile l'exercice de cette faculté essentielle qui donne réellement la vie aux créations morales de l'imagination. L'homme n'est pas comme Dieu; il ne lui suffit pas de d'ire fiât, pour tirer quoi que ce soit du néant; il n'a point le secret de celte force eoercitive, comme il est dit dans la Recherche de PAhsulu, qui doit consister pour l'Être suprême à faire tout de rien. Les efforts de sa volonté, quelque puissants qu'ils soient, suivent une loi physique déterminée, une sorte de progression Umitée, en dehors de laquelle la production matérielle ne peut avoir Ueu. Cette volonté, de source évidemment divine, n'ayant pas chez l'homme, comme elle doit l'avoir en Dieu, le caraclère de l'absolu, les efi'ets (c'est-à-dire les œuvres humaines) en sont imparfaits et bornés, bien que la pensée de l'artiste aille au delà et pressente quelque chose de mieux. Réaliser l'infinie perfection est donc chose humainement impossible; on n'est pas empêché de le vouloir; mais ce désir est un rêve fou, un empiétement orgueilleux sur le mystérieux pouvoir de la Divinité.

Ainsi avons-nous défini, du mieux que nous pouvons, l'idée philosophique dérivée des précédentes, sur laquelle reposent le Chef-d'œuvre inconnu et Gambara. Balzac a, pour ainsi dire, recommencé et travesti sous une forme nouvelle, en appliquant cette idée aux arts, l'antique légende païenne de Pygmalion et Galatée.

Danfe le Chef-d'œuvre inconnu, nous voyons un peintre du xvi^ siècle, maître Frenhofer, que le romancier nous présente comme le dieu de la peinture, arrivant à efTacer sur sa toile le ^lus parfait des dessins par la superposition de couleurs absurdes que lui suggère une imagination déréglée.

Gambara est un compositeur, possédant à la fois le génie de Beethoven et de Rossini, qui, ayant conçu un opéra, ne peut rendre sur un instrument quelconque la divine musique rêvée que par les sons les plus discordants.

Ces deux artistes, chacun dans leur sphère, ont voulu surprendre : l'un, la vie propre de la nature dans le dessin; l'autre, l'infini de l'idée dans la poésie du son. Mais ils ont, hélas! dépassé le but. Le trop de science, de môme que l'ignorance, arrive à une négation, conclut Balzac. « Pour qu'un artiste ne soit pas victime de sa propre supériorité, il faut qu'il unisse la pratique à l'observation, et travaille au lieu de rêver. Les peintres ne- doivent méditer que les brosses à la main. Pour des musiciens tels que Gambara, leur malheur vient d'avoir écouté les concerts des anges et d'avoir cru (juc les hommes pouvaient les comprendre. Il en arrive autant aux femmes, quand chez elles l'amour prend les formes divines, les hommes ne les comprennent plus. » Comme complément de l'idée philosophique qui sert de fond aux deux études, le Chef-d'œuvre inconnu et 6V/mbara renferment d'admirables dissertations techniques sur la musique et la peinture, qui prouvent surabondamment ([uc .' Balza(; était, (-(unine beaucouj) d'écrivains, un crirKiiu' d'art île 'premier ordre.

Une des maximes de Frenhofer est à citer, car elle résume de la laroM la plus claire le critérium de l'art : " La mission de l'art n'est pas de co|)icr la nature, mais de l'exprimer. Un artiste

ne doit pas être un vil copiste, mais un poète. Autrement un sculpteur serait quitte de tous ses travaux en moulant une femme. Ni le peintre, ni le poète, ni le sculpteur ne doivent séparer, dans une œuvre, l'effet de la cause; l'effet seul est un accident de la vie et non la vie. La véritable lutte est là. » Les naturalistes dans les lettres, autant que les impressionnistes en peinture, feraient bien de méditer cette phrase dont l'éclatante vérité s'applique aussi bien aux écrivains qu'aux peintres. Balzac leur donne là un fameux conseil de maître.

Dans Gambara, apparaissent les fameuses théories d'art musical que nous verrons continuées dans Massimila Dont. Un très curieux parallèle y est établi entre Rossini et Beethoven, entre le sensualisme italien et l'idéalisme allemand. Les effets de la musique sur l'âme humaine sont commentés par Balzac avec un talent poétique hors ligne. Nous verrons dans Massimila Doni le jugement porté par Balzac sur le Moise de Rossini. Dans Gamhara, l'auteur de la Comédie humaine nous fait assister à la première de Robert le Diable. Le compte rendu qu'il en fait est délirant. Signalant avec enthousiasme la cavatine Grâce pour toi, il dit : « Les femmes en ont bien compris le sens; elles se voyaient toutes étreintes et saisies sur la scène. Si les Français comprennent cette musique, ajoute-t-il pour finir, elle aura cinq cents représentations, car elle présente avec autorité l'image des luttes où tant de gens expirent, et parce que toutes les existences individuelles peuvent s'y rattacher par le souvenir. » Balzac aurait pu faire de même l'éloge des autres chefs-d'œuvre de Meyerbeer; et il eût été difficile déjuger lequel aurait mérité le plus de gloire, du roi des compositeurs ou du critique qui savait si bien le comprendre.

En dehors de leur caractère propre d'étude philosophique, le Chef-d'œuvre inconnu et Gambara sont deux drames.

Dans le Chef-d'œuvre inconnu, à côté du personnage allégorique de Frenhofer, se trouvent les portraits de Porbus et de Nicolas Poussin. Porbus n'est que le faux nom de Léonard de Vinci, facilement reconnaissable à la définition spéciale que donne Balzac de son talent. Porbus réunit dans son pinceau les

qualités de deux manières rivales : le flegme minutieux, la raideur précise des maîtres allemands; et l'ardeur éblouissante, l'heureuse abondance des peintres italiens. Quant à Nicolas Poussin, il profite des conseils de Frenhofer, et réalise, au double point de vue de la couleur et du dessin, les merveilleux préceptes de la méthode du maître. Le livre reproduit un touchant épisode imaginé de la jeunesse et des débuts difficiles du grand peintre, dont une belle jeune fille, Gillette, partage la misère. Balzac a fait de cette femme la Fornarina du Raphaël français. . .Gambara, lui aussi, est soutenu dans sa vie de bohème par le saint amour d'une femme, la belle Mariana, une Vénitienne éprise du génie de l'artiste. Malheureusement, excédée un jour des souffrances qu'elle endure, Mariana se donne à un noble Italien, le comte Andréas Marcosini, qui finit par la délaisser.

L'impitoyable destin qu'entraîne l'idée philosophique est appliqué dans les deux études par le romancier. D'un côté, maître Frenhofer brûle ses toiles et se suicide, le jour où il se rend compte qu'il n'a 'rien fait. De l'autre, Gambara resté fidèle à son idéal, tombe dans la plus noire des misères et y entraîne l'infortunée Mariana repentie, jusqu'au jour ou la pj-incipessa Massim'da Dont leur compatriote, les rencontrant dans les rues de Paris, se charge d'assurer définitivement leur existence.

MASSIMILA DONI

D'étincelantcs analyses sur l'art, le sentiment, la politique même, voilà ce que renferme le merveilleux roman « à la Stendhal » qui a nom Massimila Doni. La raison de celte multiplicité de beaux sujets?... C'est que la scène se passe à Venise.. Oui, Venise, cette adorable ville de la poétique Italie que Byron Beyle, Musset, Balzac lui-même ont aimée passionnément comme une idéale maîtresse! Un tel cadre n'est-il pas fait pour tout ins pirer? Balzac a donc dérobé une fleur pour en parer son œuvre dans l'éblouissant parterre qui semble réservé à Stendhal; e cette flçuraux couleurs immortelles, éclose au souffle de l'amour et de \i\ mélodie, n'est autre que la patricienne Massimila Doni

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duchesse Cataneo, et maîtresse d'Émilio Memrni, prince de Varèse, jeune homme noble et pauvre comme dans les contes de fées.

Qui a lu Balzac a lu Stendhal, cet inimitable analyste qui savait écrire comme Voltaire et pensait, sentait surtout, comme Rousseau et madame de Staël. Eh bien, on pourrait faire pass'er, aux yeux des lecteurs non prévenus, l'histoire de Massimila Doni pour un roman de Stendhal. C'est le plus bel éloge que l'on puisse faire du livre de Balzac, en même temps que l'hommage le plus sincère qu'on doive rendre à l'auteur de la Chartreuse' de Parme. Balzac par ses études de mœurs, Stendhal par ses romans d'analyse, ne résument-ils pas toute la littérature du siècle?

Dans Massimila Boni, l'intrigue est nulle; c'est une longue causerie interrompue de temps à autre par quelques faits origi-,. naux entre personnages vénitiens, tous beaux esprits, tous . grands cœurs, tous artistes, dont l'auteur analyse fibre à fihre les âmes diflerenles de nature, mais toutes semblables par la sensibilité, la présence de l'idée fixe et de la passion dominante. Parmi eux se glisse un Français, un docteur célèbre dont Balzac, semble prendre la place en ne le nommant pas. Le Français apporte au sein de la gravité italienne son contingent d'esprit aussi positif que léger. L'œuvre est d'abord un poème d'idéçilisme sur la musique, le premier des arts, et sur l'amour, le premier des sentiments. Le scepticisme aimable, mais fort pratique du docteur, vient donner à tout cela une fin des plus prosaïques. Tandis que Massimila Doni, Émilio, Vendramin, Cataneo, Ca- . praja, font revivre la Venise du moyen âge et de la Renaissance, la Venise du xvuf siècle avant l'oppression autrichienne, le docteur est d'un modernisme achevé. Les allures et le caractère de tous ces Vénitiens révèlent la poétique insouciance de l'Italie, heureux pays, où, avant 1830, on ne songeait qu'à l'art et à l'amour, bien plus qu'à l'argent ou à la politique. Le docteur raisonne comme doit faire tout bon Français, et raille tout. Son malicieux esprit parvient seul à donner une solution satisfaisante aux grands et petits problèmes de cœur, qui sont lonl l'intérêt de la présente élude.

Venise est un sujet de chroniques inépuisable, que Balzac a laissé à son digne émule Henri Beyle, et à quelques autres poètes^ le soin d'exhumer dans toute leur saveur délicate, sous les couleurs riantes ou sombres qui leur font un décor magique. L'auteur de la Comédie humaine était trop absorbé par ses éludes sur Paris pour pouvoir s'occuper d'autres villes. Le champ d'observation qu'offre Paris est sans égal et surtout plus moderne que Venise, par conséquent plus familier au génie de Balzac. Cependant Massimila Doni est moins une étude philosophique qu'une scène de la vraie vie vénitienne, un commentaire d'une des plus gracieuses toiles de Watteau, reproduite par l'écrivain du xix" siècle avec la même fraîcheur de coloris, la même verve, la même adorable finesse que le peintre du xvlll^ De toutes les œuvres de la deuxième partie de la Comédie humaine, c'est

. à peu près la seule où les effets de la passion ne donnent lieu à aucun mal, L Éllxlr de longue vie nous a presque montré un drame de la vie privée à Ferrare, Balzac a voulu avec raison que l'Italie fût, avant l'Espagne, la patrie de don Juan, Dans Masshmhi Doni, l'aspect change; l'ancienne république des doges n'est plus que le poétique séjour du dolce far nientc, qui cache tant de philosophie sour sa torpeur apparente. Tout le monde s'y trouve heureux par la réalisation complète du désir de chacun. Mais examinons de plus près l'idée philosophique contenue dans le livre. Sous ce rapport-là, Massimila Doni est la suite de Gamhara, et la duchesse Cataneo une sœur heureuse de la pauvre Mariana.

Lmilio Memmi et la duchesse ont subi tous deux, en se rencontrant, le coup de foudre; mais la passion du |)rince est tellement infinie qu'elle annihile pour ainsi dire l'action des sens; l'amour platonique, tel que l'a conçu Dante, tue chez Eniilio l'amour sensuel. A côté de ces deux êtres, si bien faits pour confondre les

. , deiix amours, mais dont l'excès d'idéal rend les désirs impuissants, nous voyons le ténor Genovese follement épris de sa camarade la Tinti, prima donna au théâtre de la Fenicc. Clara Tinli, une Sicilienne à la voix de sirène et au corps de feu, qu'ont

. . "acclamée tous les parterres d'Europe, a été découverte par le duc

Gataneo, propre mari de Massimila, un mélomane maniaque, qui cherche l'infini dans l'accord parfait de deux instruments, de deux voix humaines. La voix de Genovese a paru au duc la seule capable de se marier à celle de la Tinli; aussi a-t-il fait, engager ensemble le ténor et la cantatrice au théâtre de la Fenice, pour jouir de leur merveilleux duo. Par un hasard extraordinaire, la Tinti est devenue la maîtresse d'Emiho. Amoureuse esclave du jeune prince, elle repousse d'autre part la passion de Genovese. Qu'en résulte-t-il? Un phénomène physiologique des plus singuliers : au théâtre, au lieu de chanter, le ténor brame comme un cerf toutes les fois qu'il commence un duo avec la Tinti. Voulant de bonne foi exprimer dans le chant la violence de son amour, il n'a plus conscience de ce qu'il fait et son sentiment pour la Tinti trahit sa voix absolument comme l'excès d'idéal trahit l'ardent désir d'Emilio pour Massimila. La raison de ce bizarre état moral est dans ces lignes de Balzac : « Quand un artiste, dit-il, a le malheur d'être plein de la passion qu'il veut exprimer, il ne saurait la peindre, car il est la chose même au lieu d'en être l'image. L'art procède du cerveau et non du cœur. Quand votre sujet vous domine, vous en êtes l'esclave et non le maître. Vous êtes comme un roi assiégé par son peuple. Sentir trop vivement au moment où il s'agit d'exécuter, c'est l'insurrection des sejis contre la faculté. » Le développement de cette pensée philosophique très vraie donne un intérêt piquant à la nouvelle.

Heureusement, le docteur français est là pour porter remède au curieux mal des amoureux, et couper court aux désordres qui s'ensuivent. Un soir, sous le prétexte qu'elle doit sauver la vie à Emilio, la Tinti consent à ne plus tenir rigueur à Genovese. Pendant ce temps, Massimila Doni, prévenue par le docteur, prend auprès d'Emilio la place de la Tinti, toujours par dévouement pour le prince. On fait faire tout ce qu'on veut aux femmes avec ces petites raisons. Le ténor recouvre sa voix; Emilio, l'esprit de sa chair. Tandis que le duc Gataneo peut enfin jouir des duos de Genovese et de la Tinli, sa femme et le prince peuvent retrouver tous les jours la solution tardive du bonheur parfait.

Deux figures bien intéressantes de Vénitiens sont à remarquer

dans la nouvelle : Tami d'Emilio, Marco Vendramin; et l'émule de Cataneo, il sir/nor Capraja : deux malades incurables à l'état desquels peut s'appliquer plus spécialement l'étude philosophique. Vendramin est un fumeur d'opium dont la cervelle est wn abîme. Le glorieux passé de Venise se dresse sans cesse devant Jiui. Plongé dans une mélancolie amère en observant l'état présent de sa patrie, il combat par les délices de l'ivresse l'immçnse;:douJeur de ses regrets. Le docteur ne parvient pas à le *^uérir, car, dit-il, l'amour d'une patrie qui n'existe plus est une "passion sans remède. Le vieux Capraja est aussi un rêveur; mais illïi'a pas comme son ami Cataneo abusé dans sa vie de toufes les jouissances. Mélomane autant que le duc, ce n'est point raccord parfait qui est pour lui la plus haute expression de l'art en musique , mais la roulade. De savantes discussions s'engagent à ce sujet entre les deux hommes, et l'auteur en profite pour faire, comme dans Gambara, la philosophie de la musique.

Mais la reine de cette merveilleuse réunion d'artistes, qui ne vivent que de poésie, est la superbe Massimila Doni dans le portrait de laquelle Balzac a résumé l'esprit, les sentiments et les aspirations de l'Italie. La duchesse n'est seulement pas touchante par l'amour qu'elle inspire au prince de Varèse, amour que Balzac a dépeint avec une incomparable supériorité de forme sur tous les autres romanciers; l'écrivain a fait passer en elle, bien qu'elle soit née à Florence, les plus poétiques traditions de Venise, telles qu'on les retrouve dans les figures de Giorgione et du Titien. C'est elle qui, dans les soirées passées à la Fenice, bat '■ le docteur français sur la question de l'Italie, en lui prouvant que ce pays règne encore sur le monde par la perfection de ses arts. Ce sont les divisions de la péninsule et Topprcssion cons- • tanlc de tous les étrangers qui ont fait l'abaissement du peuple italien, déploré par de niais voyageurs et des poètes hypocrites; et le scepliqni; docteur enthousiasmé s'écrie alors : « Pauvre Italie! elle est à mes yeux comme une belle femme c\ qui la France devrait servir de défenseur en la prenant pour maîtresse. » Parole prophétique, écrite vingt-huit ans avant la convention de Villa-

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franca et le traité de Zurich! Mais comme une maîtresse capricieuse, pourrait-on maintenant ajouter, l'Italie a, hélas! renié son amant et les sacrifices de la France!

Une scène extraordinaire, peut-être supérieure à toutes celles de Gambara auxquelles elle ressemble, c'est la représentation du Moïse de Rossini à la Fenice. Massimila prend le thème musical du plus grand génie de l'Italie et en révèle les divins secrets au docteur. L'admiration de Balzac pour Rossini fait ici explosion. Où trouver un commentaire à la fois plus juste et plus éloquent de cet opéra de Moïse^ l'aîné de Guillaume Telfi Entre le peuple italien de 1830 et le pmaple hébreu sous les Pharaons, n'y a-t-il pas une analogie saisissante? Qui sait si la douleur de voir sa patrie esclave n'a pas avant tout inspiré Rossini? Balzac l'affirme sans hésitation. Moïse et Guillaume Tell sont des libétrateurs; et ici la Fenice tout entière, écoutant la prière des Hébreux délivrés, y répond par un tonnerre d'applaudissements. « Vieux maîtres allemands, crie Balzac, Hœndel, Sébastien Bachj et toi-même Beethoven, à genoux! Voici la reine des artsV'Voîci l'Italie triomphante! » Tout le monde sait ce qu'est l'enthousiasme dans un théâtre italien : l'âme ardente de Balzac ne pouvait que le partager; et c'est à ce puissant délire, causé par l'harmonie, que nous devons cette féerique scène vénitienne, sans doute écrite au café Florian, après l'audition même de l'opéra à la Fenice.

Bien souvent, au cours de la Comédie humaine, dans Albert Savarus et Béatrix, par exemple, Balzac fait chanter à plusieurs artistes le fameux quatuor de Moïse : Mi manca la voce, mi senlo morir. La raison de cette insistance dans le choix du même morceau nous est donnée dans Massimila Boni ; et l'émotion que paraît ressentir l'écrivain, toutes les fois qu'il parle de ce quatuor, est si singulière que nous ne pouvons nous empêcher d'en donner l'explication. « Mi manca la voce, dit Balzac, est un de ces chefs-d'œuvre qui résisteront à tout, même au temps, ce grand destructeur des modes en musique, car il 'est pris à ce langage d'âme qui ne varie jamais. Mozart possède en propre son fameux finale de Don Juan, Marcello son psaume

Cœli enarrant glorlam Del, Cimarosa son P7'ia chè sponti, Beethoven sa Sijmphonie en Ut mineur, Pergolèse son Stabat, Rossini gardera son Mi manca la voce. »

L'auteur de la Comédie humaine, furieusement amoureux de musique autant que de peinture, a semé à profusion dans son œuvrç et les citations de morceaux d'opéras et les appréciations sur le génie des compositeurs. C'est à l'excitation de sa sensibilité <i'arliste que nous devons par conséquent l'étonnante page où il raconte l'ovation faite à la Tinti. Quelle description du tumulte grandiose d'une salle en délire! « On semblait, dit-il, assister à la libération de. l'Italie! » Plus loin, il fait soutenir à Massimila un sublime parallèle entre la peinture et la musique. Là, viennent se fondre les théories d'art déjà parues dans le Chef-d'œuvre inconnu et Gambara. Le mot suivant les résume : « Dans leurs efforts grandioses, les arts ne sont que l'expression des grands spectacles de la nature. » Enfin, quel efTet troublant produit dans l'âme un des derniers tableaux du livre : l'heure de minuit sonnant dans Venise déserte, et, à l'extrémité du Grand-Canal, sous le clair de Lune, Genovese chantant l'air iV Ombra adorata, le chef-d'œuvre de Grescenlini, qui se rapporte au passé de la reine de l'Adriatique. « Jamais, dit Balzac, la musicjue ne mérita mieux son épithète de divine. » Oui, mais le poète qui, comme lui, sait composer de pareilles scènes n'est-il pas aussi l'égal d'un être divin?

Et maintenant, deux mots au lecteur pour finir notre interminable analyse. Voulez-vous vivre deux heures à Venise, aller en gondole sur le Grand -Canal, entendre un opéra dans le Pepiano de la Fenice, vous promener sur la rive des Esclavons ou devant les Proamities de la Piazzetta, visiter le palais Menimi, vous asseoir au café Fiorian? Lisez Massimila Ihaii. Balzac, après Stendhal, est le seul capable de vous donner cette -' illusion.

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