‹ L'œuvre de H. de BalzacChapitre 55 sur 92 · LA PEAU DE CHAGRIN · texte numérisé non relu

LA PEAU DE CHAGRIN

La première et la plus remarquable des Études philosophiques de Balzac est la Peau de chagrin. Aux principes de cette œuvre, se rattachent presque toutes les autres études, dont on n'a besoin que de dire un mot, pour découvrir la chaîne ininterrompue qui va de Tune à l'autre et les embrasse pour en former l'admirable unité philosophique. La Peau de chagrin, a dit un critique, c'est la formule de la vie humaine. En effet, c'est l'éternel combat de la conscience et du désir, du bien «t du mal, de l'âme et du corps. C'est le tableau de la double existence de l'homme, résultant de sa double nature, finie etinfinie. Le Raphaël Valentin de Balzac tient à la fois du Faust de Gœthe, du Manfred de Byron, de l'Hamlet de Shakespeare, du don Jïtffh de Molière; et nous n'hésitons pas à affrmer que le personnage conçu par le génie moderne du romancier est bien à la hauteur de ceux qu'ont rendu immortels les poètes d'une autre époque que nous venons de citer. Mais avant d'exposer le drame émouvant qui constitue l'existence de Raphaël, voyons un peu quelles données ont servi de base à l'écrivain, pour établir l'énoncé de ce singulier problème psychologique et moral, non résolu encore, hélas! et que présentent journellement, à l'investigation du philosophe, des milliers de sujets, presque tous victimes du sombre duel qui se livre en eux-mêmes. Cet insondable mystère né contient-il pas le principe et l'inspiration de toute poésie humaine? Ouoi de plus attachant (juc de chercher à connaître tous les ' faits sensibles de l'énigme? Si faible que soit la lumière que l'on

y apporte, c'est un pas de plus vers une solution avidement espérée.

Lorsque Rabelais fait faire par de joyeux buveurs le baptême de Gargantua avec du vin au lieu d'eau bénite, il cache sous cette plaisanterie la pensée profonde qui résume les tendances de son époque. Dans cette histoire de Gargantua, il nous montre en riant le culte de la matière et la poésie des sens, renaissant pour " succéder au mysticisme chrétien : idée trop immatérielle, dont . les excès ont provoqué la guerre des croisades, créé la tyrannie des gouvernements théocratiques et donné le jour à l'inquisition. Dans im ordre de choses plus général, c'est au xvr siècle que l'esprit d'analyse et de critique, si bien nommé par Luther esprit crexamen, tend à se substituer à la foi. La Renaissance des arts et des lettres même, s'élevant sur les ruines du moyen âge dont tous les monuments sont dus à l'idée religieuse, est un retour à l'antiquité païenne. Un abhne se creuse enfin entre un passé de quinze siècles, oii de naïves croyances avaient jusqu'alors pour le commun des hommes tenu lieu de toute sagesse, et l'ère nouvelle, qui inaugure le règne de la science universelle et de la raison. Des philosophes de cette époque mémorable qui contient en germe les théories philosophiques du xvin'" siècle, Rabelais est le premier qui ait appliqué la satire, cette fille de l'esp^t français, d'une part, aux idées trop spiritualisles à son sens du régime chrétien; de l'autre, aux progrès inquiétants de la doctrine renouvelée d'Épicure. Le christianisme, sorti épuré du milieu d'horribles pcrsèculions, après avoir vaincu en Europe le matérialisme païen et fait ruer des millions d'hommes les uns su;;- les autres, de l'Occident à l'Orient, pour comi)attre le sensualisme de Mahomet, avait commandé à ses fidèles de fouler aux pieds la matière et de regarder comme un crime tout xcès de Kaction des sens. Rabelais, dans son œuvre allég^riiiuc, réagit contre ces doctrines trop peu positives qui lui font d'abord déplorer l'cfVusion du sang des martyrs; et il se met ■•.■--^■[■ven" (Uîvoir de rcliabililcr le pauvre corps humain, ;in(|uel on ■^'reproche tant son origine et sa nature de boue. Aux ordi-cs religieux (lu moyen âge, où l'on prescrit la mortification de la chair,

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il oppose l'abbaye de Thélème, dont la règle principale est l'oisiveté, et où l'on remplace le chant des psaumes par des chansons à boire. Après avoir condamné ainsi les exagérations du passé, Rabelais, d'après ce qu'il voit des tentatives de réaction du présent, embrasse d'un coup d'œil l'avenir; et, spiritualiste autant que personne, malgré son amour de la dive bouteille, précédemment trop négligée à son avis, il s'effraye de la marche d'une civilisation toute matérielle, et semble pressentir pour le xvni* siècle l'invasion du sensualisme, érigé en système de philosophie.

Pour faire la guerre au nouveau mal causé par la pensée humaine, Balzac, dans ses Etudes philosophiques s'est inspiré de Rabelais. Mais, du xvi^ au xix^ siècle, la philosophie a fait bien du chemin. Ce ne sont plus les désordres produits par la pensée mystique dont l'écrivain nous retrace le tableau; c'est l'excès de l'idée contraire, du matérialisme absolu, qui tend fatalement à une plus grande corruption des mœurs. L'analyse est devenue de nos jours la base de toute science; mais, poussée au delà des limites raisonnables, avec les progrès matériels qu'elle a fait faire au monde elle a engendré l'égoïsme et l'odieuse passion de la personnalité par une plus grande somme de satisfactions apportées aux désirs de l'homme. En philosophie principalement, le positivisme est, chez certains esprits, le résultat de cette analyse à outrance. Chez la majorité, l'analyse est la source de l'indiflerence et du scepticisme. Pour les uns, ce scepticisme amène le blasement et l'ennui, sans ébranler leur courage dans les luttes de l'existence. D'autres, plus sensibles, hésitant à renier par un effet de leur raison tout ce qui a été, jusqu'au premier jour du doute, la douce nourriture de leur âme, tombent dans la plus amère des mélancolies. Vérité ou illusion mensongère, le fait de croire sans raisonner à quelque chose, de s'abîmer dans la contemplation de l'infini, de sentir qu'on doit trouver au delà de ce monde et de la vie humaine la solution des mystères, dont la recherche cause les souffrances du penseur; ce qui résume en un mot la foi et l'espérance, constitue pour les hommes de cœur une sorte de vie immatérielle, dont les jouissances sont infini-

ment supérieures à tous les plaisirs terrestres. Se résoudre à perdre le charme infini de ces croyances, pour se rendre compte par l'analyse expérimentale que tout est matière et que la mort est la fin absolue de l'individu; se condamner ensuite, pour dissiper le doute, à ne plus se nourrir que des raisonnements de science positive et se plonger dans la débauche lorsqu'on ne croit

'plus qu'au plaisir : c'est pour une âme, dite sensitive, mourir moralement. Or, cette âme se défend en désespérée contre cette

'iiideuse mort, dont le doute constitue l'effroyable agonie : mal aux soufTrances innomées, qui annihile le sentiment, prolonge d'une façon indéfinie les tortures morales de sa victime, et en désorganise physiquement le cerveau et les nerfs pour la conduire à la tombe, ou provoquer en elle la folie. ' Eh bien, la Peau de chagrin est l'expression allégorique de la lutte d'une de ces sensitives contre tout ce qui forme les désenchantements de la vie.

Dans Illusions perdues, l'existence de Lucien de Rubempré est une application directe de cette lutte dans le monde réel. Nous avons vu Lucien vivre constamment en opposition avec lui-même, trompant ses espérances par les maux du présent, et ces mêmes maux par un avenir qui ne lui appartenait pas, imprimant ainsi

"à'tous ses actes le caractère de l'inconséquence et de la faiblesse. L'histoire de llaphaèl de Valenlin est la même, abstraction faite des événements et de la réalité des faits. De la pratique l'auteur passe ici à la théorie, et de l'efi'et positif à la cause abstraite. La Peau de chagrin nous donne, sous forme de conte, la raison des mœurs observées dans les précédentes études. Pour mieux nous intéresser à sa création, le romancier y a mêlé, comme Goethe iXinxii Fansl , le fantasliciuc au réel. Ce mélange est fait avec tant d'art, (pie l'd'uvre captive autant par l'inirigue du drame (jue par son magnifique exposé de considérations abstraites sur le principe des mouvements de l'âme humaine.

Raphaël de Valentin, orphelin à vingt-deux ans, se trouve perdu sur le pavé de Paris sans avenir et sans fortune, seul avec ses pensées, derrière le corbillard qui conduit son père au cimetière. Dévoré d'une excessive ambition, il se croit destine â de

grandes choses, mais il doute de lui-même. Précédemment jeté par son père dans la haute société, il y est venu avec un cœur neuf, aspirant secrètement à de belles amours. Mais, hélas! il n'a de hardiesse que dans l'âme et non dans les manières. Tout en s'instituant grand homme dans ses rêves, il mène à Paris la dure existence des jeunes gens pauvres. Il reste pendant trois ans dans une mansarde de la rue des Cordiers, travaillant nuit et jour sans relâche dans ce sépulcre aérien, avec tant de plaisif, disait-il plus tard, que l'étude lui semblait être alors le plus beau thème, la plus heureuse solution de la vie humaine.

Dévoré du désir de conquérir la gloire littéraire, il compose un ouvrage philosophique, la Théorie de la volonté ; mais sa vie est une cruelle antithèse, un perpétuel mensonge. Au sein de l'étude, il est rongé de vices, plongé dans la débauche, voulant tout, ayant tout en rêve, ivre à jeun enfin, comme saint Antoine dans sa tentation. Il inspire à une jeune fille pauvre, Pauline Gaudin, qui habite la même maison que lui, un amour impérissable. Cette créature, d'une sensibilité exquise, fournit mille petites ressources à l'étudiant, qu'elle entoure des soins féminins les plus tendres et les plus éclairés, et dont elle assure, sans qu'il s'en doute, avec un dévouement sublime, l'existence matérielle, par de modestes gains que lui rapportent quelques menus travaux. Pour reconnaître ces services, Raphaël s'ofTre à finir l'éducation de la jeune fille, dont les dispositions sont des plus heureuses. Sa gentille élève devient ainsi son enfant, sa statue. Pygmalion nouveau, il veut faire, d'une vierge riante et colorée, sensible et parlante, un marbre. Mais il ne considère Pauline comme une sœur que parce qu'il avoue à sa honte ne pas concevoir l'amour dans la misère. Il rêve pour maîtresse une femme aristocratique qui puisse flatter en lui toutes les vanités qui sont la moitié de l'amour. Il rencontre un jour llastignac, un ancien compagnon de misère, arrivé depuis aux honneurs et à la fortune, qui, le prenant en pitié, lui donne quelques conseils sur la conduite à tenir dans le monde par un jeune homme qui n'a d'autre moyen de parvenir (|ue son esprit et son talent. Raslignac présente son ami Raphaël à la comtesse Fœdora, la

femme à la mode dans la société parisienne du jour. Fœdora, coquette sans amant, qui a résisté, parait-il, à toutes les séductions, devient l'incarnation des espérances et des visions de Raphaël, La passion du jeune homme pour la comtesse est un superbe^ableau de l'amour aux prises avec la misère. Fœdora, type de la femme sans cœur, qui n'aime que le luxe et la fortune

^•et méprise profondément les hommages des hommes, se joue de Raphaël, dont les ardentes déclarations l'amusent, comme le feraient les discours d'un acteur au théâtre. Cette indifférence, que rien au monde ne peut émouvoir, fait souffrir mille maux à l'infortuné Raphaël. Désespéré, il quitte un jour le travail et sa mansarde pour suivre les conseils de Rastignac. Il s'adonne au jeu, gagne une fortune et devient en peu de temps un « viveur », expression pittoresque, dit le romancier, consacrée par le langage de l'orgie. Son but, en se livrant corps et âme à la débauche, est de se suicider. Selon lui, Fintempérance est la reine de toutes les morts. Il ne trouve donc rien de mieux que d'user l'existence par le plaisir. Il ne tarde pas à redevenir aussi pauvre que par le passé.

Le jour où, selon la triste pensée de Jean-Jacques Rousseau, il ne voit plus entre lui et la mort que son dernier écu, il retourne au jeu. Après avoir perdu son dernir louis, il prend la résolution extrême de se noyer; mais le hasard le conduit devant l'étalage d'un marchand d'antiquités. Une dernière fantaisie lui passe par la tète. 11 entre dans le magasin pour en voir les curiosités. Le marchand, un vieillard au masque ricaneur de Méphis- Lophélès, devine la misère et les sinistres pensées du joueur. « Auriez-vous la maladie de l'or, lui dit-il, ou voudriez-vous détrôner l'ennui? Enfin, quelle erreur vous engage à mou.ir? ». Lorsque Raphaël a avoué ses intentions de suicide, le vieillard lui olfre de le faire plus riche, plus puissant et plus considéré •que ne peut l'être un rui, rt (lonr cela il lui fait cadeau d'une peau

*"(le chagrin. Cette peau, assure le marcliand, est un talisman. U'Iiominc qui la possède, possède tout; il n'a qu'à vouloir une éhosà et son désir se trouve aussitôt accompli. Mais l'existence de cet homme dépend irrévocablement de celle du talisman.

A chaque souhait, la peau de chagrin diminue de surface, dans tout son périmètre. A celte diminution, proportionnée à l'intensité du désir, correspond, dans une certaine mesure, une décroissance des jours de l'homme, qui sont comptés. Lorsque la peau de chagrin sera réduite à néant, l'homme doit mourir, Raphaël, s'empare du talisman et souscrit au terrible pacte que lui imposé' sa possession. Le vieux marchand ne^lui ménage pas les conseils: et lui dit de prendre garde. « Après tout, vous vouliez mourfr/ dit-il, eh bien, votre suicide n'est que retardé. »

Le premier désir de Raphaël est d'assister à un dîner royalement splendide, à une vraie bacchanale, où la débauche en délire emporte les convives par delà les bornes du monde pour les verser sur des plages inconnues. Il veut fondre toutes les joies en une seule, embrasser les plaisirs du ciel et de la terre dans une dernière étreinte pour mourir. En sortant du magasin d'antiquités, il rencontre Emile Blondet qui l'emmène chez le fameux banquier Taillefer. Là, doit avoir lieu l'orgie souhaitée, « un fameux tronçon de cliière lie », suivant l'expression de maître Alcofribas, une saturnale enfin, digne de la colossale fortune de l'amphitryon. Au milieu du dîner, une discussion s'engage sur l'argent. Blondet a beau dire à son ami qu'il ne faut pas prendre le coupé d'un agent de change pour le bonheur et qu'on est bientôt ennuyé de la fortune, quand on s'aperçoit qu'elle ravit la chance d'être un homme supérieur, Raphaël désire être riche. « Cent mille livres de rente, dit-il, sont un bien joli commentaire du catéchisme et nous aident merveilleusement à mettre la morale en action. Ma vertu ne va guère à pied. Pour moi, le vice c'est ime mansarde, un habit râpé, un chapeau gris en hiver et des dettes chez le portier. Ah ! Je veux vivre au sein de ce luxe un an, six mois, n'importe, et puis oprès mourir. J'aurai du moins épuisé, connu, dévoré mille existences. »

Au dessert, la conversation aborde toutes sortes de sujets : la poliliciue, l'amour, le monde et les courtisanes. Les feux d'arûfîce de l'esprit parisien s'y croisent de toutes parts en traits étincelanls. Pendant la nuit, qui enveloppe comme d'unCfrêpe cette orgie fantastique, Raphaël raconte à Blondet ses années de

misère. Ce récit, qui contient l'histoire de sa passion pour Fœdora et du naïf amour de Pauline, forme le deuxième chapitre de la Peau de chagrin intitulé « la Femme sans cœur ».

A la fin, enivré par les flots de vin et le torrent de ses propres paroles^ le jeune homme s'écrie : « Au diable la mort! J'ai souhaité deux cent mille livres de rente, je les aurai. Saluez-moi, pourceaux qui vous vautrez sur ces tapis comme sur du fumier, vous m'appartenez; fameuse propriété! Je suis riche, je peux vous acheter tous, même le député qui ronfle là. Allons, canaille de la haute société, bénissez-moi, je suis pape! » Et Blondet lui réplique : « Je t'entends, Fœdora ou la mort! Va ton train! Cette sucrée de Fœdora t'a trompé, toutes les femmes sont filles d'Eve, ton histoire n'est pas du tout dramatique. » C'est la triste et banale conclusion du chapitre.

Le lendemain, à midi, le notaire Cardot vient annoncer à Raphaël qu'il est seul et unique héritier du major O'Flaharty, frère de madame de Valentin, décédé en août 1828 à Calcutta. La succession s'élève à six millions. Le second vœu de Raphaël est exaucé. A ce moment l'amant de Fœdora regarde son talisman et il frissonne en se rendant compte du rétrécissement considérable de la peau. « La joie va le tuer ! » crie-ton. Une horrible pâleur dessine tous les muscles de la figure fiétrie de cet héritier. Comme un voyageur au milieu du désert, il a un peu d'eau pour la soif et doit mesurer sa vie au nombre des gorgées. En voyant ce que chaque désir va lui coûter de jours, ses traits se contractent, les saillies de son visage blanchissent, les creux deviennent sombres; le masque se fait livide et les yeux se fixent; il voit la mort. « Bravo! dit alors Taillcfer, vous comprenez la fortune, elle est un brevet d'impertinence, vous êtes des nôtres! Messieurs, buvons à la puissance de l'or. IVï. de Valentin, devenu six fois iiiillionnairc, arrive au pouvoir. Il est roi, il peut loul, il est au-dessus de tout, comme sont loua les rjtîhcs. Pour lui, désormais, les Frnnrais so)it égaux devant la loi est un mensonge inscrit en tète tlu code. Il n'oIxHra pas aux lois, les lois lui obéiront. Il n'y a pas d'échafaud, pas (1(> bourreaux pour les millionnaires! » — « Oui, répliipic Raphaël, ils sont

eux-mêmes leurs bourreaux. » Le troisième et dernier chapitre, intitulé «l'Agonie», va démontrer la vérité de cette terrible parole. La première phase de la vie de Raphaël est terminée. Comparée à la seconde, elle est peut-être la plus heureuse. Le jeune homme s'est vite effrayé du fatal pouv^oir de son talisman, et, pour prolonger sa vie, il se jure à lui-même de ne plus rien désirer à l'avenir. Enfermé au fond de son hôtel, le nouveau millionnaire ne se laisse approcher par personne. Il prend dès précautions infinies pour n'avoir jamais à exprimer le moindre souhait. Il défend à son valet de chambre, Jonathas, qui lui est sincèrement dévoué de lui dire : « Souhaitez-vous? voulez-vous? désirez-vous? » Ces mots sont ra3'é3 de la conversation. Un jour, il reçoit la visite d'un de ses anciens professeurs, nommé Porriquet, qui vient solliciter une place de proviseur. La réponse évasive à faire à cette demande arrache par surprise à Raphaël, ces mots : « Je souhaite bien vivement que vous réussissiez! » Et aussitôt le jeune homme pousse un rugissement de fauve, en apercevant une nouvelle diminution de la peau de chagrin. « Tu m'arraches dix ans d'existence, crie-t-il à Porriquet; quand tous tes pareils crèveraient de faim, qu'est-ce que cela me ferait? » Ici éclate, dans toute son horreur, l'égoïsme absolu produit par l'instinct de la conservation chez l'homme.

Aux Italiens, Raphaël rencontre le marchand qui lui a donné la peau de chagrin. Le vieillard est au bras d'une courtisane qui lui a fait perdre toute sa sagesse. « Je suis maintenant heureux comme un jeune homme, dit-il. J'avais pris l'existence au rebours. Il y a toute une vie dans une heure d'amour! » — « Combien de vieillards, pense Raphaël, couronnent une vie de probité, de travail, de vertu, par une folie. Celui-ci a les pieds froids et fait l'amour. » Ce soir-là, Fœdora est venue, elle aussi, au théâtre. En rencontrant les yeux fixes de Raphaël, elle pâlit, car son amant dédaigné la foudroie par un intolérable coup d'œil de mépris. Quand aucun de ses amants bannis ne méconnaît sa puissance, Valentin, seul dans le monde, est maintenant à l'abri de ses séductions. « Un pouvoir impunément bravé touche à sa ruine. » Celle maxime est gravée plus profondément au cœur

d'une femme qu'à la tête des rois. Aussi Fœdora voyait-elle en Raphaël la mort de ses prestiges et de sa coquetterie. C'est que -; le jeune homme, instruit par l'expérience, ne veut plus d'elle. Ce désir, s'il l'avait encore, ne lui coîiterail-il pas la vie?

Au moment où les spectateurs sont occupés à regarder le marquis de Valentin et la comtesse, une femme, dont la beauté .■éblouissante excite les murmures d'admiration du parterre, entre "dans une loge voisine de celle de Raphaël. Fœdora, dont les ■^-; rivales ont deviné la souffrance, voit s'envoler sa dernière conso- ^'lalion. Ces mois délicieux : « Je suis la plus belle»; cette phrase ' éternelle qui a jusqu'à ce jour calmé les chagrins de sa vanité, devient un mensonge; car elle s'applique à présent à la nouvelle venue, qui n'est autre que Pauline Gaudin, la Pauline de Raphaël, devenue aussi riche que l'homme qu'elle aimait jadis et qu'elle aime encore, le cherchant partout depuis, sans pouvoir le rencontrer. En reconnaissant son ancienne petite amie dans cette jeune fille d'une beauté et d'une distinction de reine, Raphaël est mordu au cœur par un ardent désir qu'il est impuissant à réprimer. « Je veux être aimé de Pauline! » s'écrie-t-il, le lendemain, en regardant le talisman avec une indéfinissable angoisse; mais la peau ne se rétrécit pas, car ce désir est chose déjà accomplie. Valentin court chez Pauline, et, en proie au délire, les deux iimoureux s'embrassent si avidement, si ardemment, que leur

'*^ baiser semble être une sorte de convulsion. « Sainte et délicieuse ferveur, dit le romancier, dégagée de toute arrière-pensée, dont se trouve empreint un seul baiser, le premier baiser par lequel deux âmes prennent possession d'elles-mêmes. »

Pauline rappelle tous les secrets de son dévouement pour le jeune homme, au temps où il était si pauvre. « Je travaillais jusqu'à deux heures du malin, lui dit-elle, je donnais à ma mère une moitié du prix de mes écrans, à loi, l'autre. » Kl Raphaël ému promet à sa fiancée que leur mariage se fera dans quinze jours, <( Nous payerons un jour ce l)onlieur ])ar quchpie elVroyahlo cha-

^'4 grin, (lit-il. — Vienne la morl, quand clic voudra, s'écrie I\iuline en oxlase, j'ai vécu. » Le marquis de Vali'utin pensant quelques jours après à la soudaine et com|)lèle réalisation de ses

espérances regarde son talisman ; la peau est légèrement rétrécie. « Je n'en ai pas pour deux mois! » dit-il, et, fou de colère, il va jeter la peau de chagrin dans un puits. Mais un jardinier la retire et la lui rapporte. Poursuivi par la fatalité, Raphaël se décide à soumettre la peau à l'examen de plusieurs savants, afin d'en déterminer la nature et de voir s'il n'est pas possible d'en augmenter la surface par la formidable tension de quelque machine hydraulique ou l'action puissante d'un laminoir. 1\'$g rend successivement chez Lavrille, un des grands pontifes de la zoologie; chez le célèbre mathématicien Planchette, véritable poète perdu dans une perpétuelle contemplation, occupé à regarder toujours un abîme sans fond, le mouvement. 11 va aussi chez le mécanicien Spieghalter et enfin chez le fameux chimiste Japhet. Efforts inutiles! la peau résiste à tout, même à l'action de l'acide phtoriqiie\ si prompt d'ordinaire à désorganiser les tissus animaux, et à celle de la pile voltaïque. Dans une dernière expérience, le chagrin sort victorieux d'un épouvantable choe, auquel il est soumis grâce à une forte quantité de chlorure d'azote. « Je suis perdu! » pense Raphaël, et, rentré chez lui, il va attendre la mort dans les bras de Pauline.

En quelques jours, la tète de Raphaël devient livide et creuse, comme un crâne arraché aux profondeurs d'un cimetière pour servir aux études de quelque savant. Agitée d'un pressentiment sinistre, Pauline aperçoit dans son amant le hideux squelette de la mort. « Il y a des abîmes que l'amour ne peut traverser, se dit-elle, mais il doit s'y ensevelir. »

Quatre célèbres docteurs parisiens, Brisset, Maugredie, Caméristus et Bianchon sont appelés auprès du marquis. Tous, d'avis différents, sont impuissants à guérir le malade et lui conseillent unanimement d'aller aux eaux d'Aix-en-Savoie. Bianchon a seul osé dire la vérité à son ami Raphaël. Les médecins ne guérissent pas; ils aident simplement à guérir. Le mieux est et sera toujours de s'en rapporter à la nature. Le malade, prenant la résolution de fuir Pauline, se rend à Aix sans la prévenir. Mais

1. Nom sous lequel on a désigné autrefois l'acide fluorhijdrlque.

là, tout le monde s'éloigne de lui comme d'un lépreux, car son égoïsme est devenu insupportable à tous ceux qui rapprochent. Un complot se forme dans la haute société d'Aix pour forcer le marquis de Valentin à quitter la ville. Le malheureux est provoqué par une sorte de spadassin du nom de Charles qu'encourage l'opinion publique. Un duel est inévitable. Raphaël, comme '^n dogue sûr de sa force, a attendu la provocation chez lui sans 'aboyer inutilement. Il essaye en vain de faire renoncer son adversaire à ce combat, car il est sûr de le tuer; il n'a pour cela qu'à vouloir; mais, comme il lui coûte trop cher d'user de sa puissance, il demande une simple excuse. Charles refuse cette légère satisfaction et tombe, le cœur traversé par la balle du marquis. Raphaël n'en quitte pas moins Aix et se rend au Mont-Dore. Là il se confine dans une cabane de paysan et cherche à vivre de la vie simple et solitaire de la campagne, comme si le monde n'existait plus pour lui. La vraie maladie de Valentin est la .phtisie engendrée par la débauche. Fatigué d'être l'objet de la pitié des paysans, il retourne à Paris et trouve dans sa chambre les lettres désespérées de Pauline. Il demande qu'on lui prépare une boisson légèrement opiacée. Il veut dormir pour n'avoir à penser à rien, et défend qu'on laisse arriver jusqu'à lui qui que ce soit. Mais, à son réveil, il trouve Pauline assise à son chevet. « Fuis-moi, lui dit-il; si tu restes là, je meurs, » et, en même temps, il tire de dessous ses oreillers le lambeau de la peau de chagrin, fragile et petit comme la feuille d'une pervenche. Il explique à son amante l'aiïreux mystère de sa vie -représentée par ce talisman. La jeune fille contemple avec horreur la dernière parcelle de la peau magique. En voyant Pauline belle de terreur et d'amour, Raphaël n'est plus maître de sa pensée; les souvenirs des scènes caressantes et des joies délirantes de sa passion triomphent dans son àme depuis longtemps endormie et s'y réveillent comme un foyer mal éteint, l'oiir la <l('rnière fois, il désire sa maiiressc qui, fra[ipéc (rcponvaiite, s'enfuit dans le salon voisin dont clic l'ci-mc la |tni-|c. k Pauline! Pauline! crie le moribond en courant apn's clic, je l'aime, je l'adore, je te veux! Je te maudis si lu ne m'ouvres! Je veux

mourir avec toi! «Par une force singulière, dernier éclat delà vie, Raphaël jette la porte à terre et voit la jeune fille qui cherche à s'étrangler avec son châle. « Si je meurs, il vivra, » s'est dit Pauline. Le moribond se jette sur elle, cherchant des paroles pour exprimer le désir qui dévore toutes ses forces, mais il ne trouve que les sons étranglés du râle dans sa poitrine et expire en mordant Pauline au sein. Jonathas accourt, attiré par les cris qu'il a entendus, et tente d'arracher à la jeune fille le cadavre sur lequel elle s'est accroupie dans un coin. « Que demandezvous, dit-elle, il est à moi, je l'ai tué, ne l'avais-je pas prédit? » Tel est le résumé des faits qui constituent le drame intitulé la Peau de chagrin. C'est une véritable scène de la vie parisienne. Mais ce qui fait de cette étude l'œuvre vraiment capitale de la Comédie humaine, ce sont les dissertations philosophiques qu'elle renferme sur une foule de sujets attachants, dont l'analyse résume l'actualité du roman contemporain. Le grandiose de certains tableaux, ou horribles ou sublimes, atteint ici les plus hauts sommets de l'art. La vue de l'action, dans les scènes de la Peau de chagrin., secoue l'âme du lecteur des plus violents frissons déjà éprouvés à la lecture de VHistoire des Treize ou des Parents pauvres.

Le roman contient sur les émotions du jeu, le suicide et la débauche, de sombres réflexions qui revêtent tout le poème de-^la plus noire des mélancolies, « Il existe je ne sais quoi de grand et d'épouvantable dans le suicide, dit Balzac. Les chutes d'une multitude de gens sont sans danger, comme celles des enfants qui tombent de trop bas pour se blesser. Mais, quand un grand homme se brise, il doit venir de bien haut, s'être élevé jusqu'aux cieux, avoir entrevu quelque paradis inaccessible. Implacables doivent être les ouragans qui le forcent à demander la paix de l'âme à la bouche d'un pistolet. Combien de jeunes talents confinés dans une mansarde s'étiolent et périssent faute d'un ami, faute d'une femme consolatrice, au sein d'un million d'êtres, en présence d'une foule lassée d'or et qui s'ennuie. A cette pensée, le suicide prend des proportions gigantesques. Entre une mort volontaire et la féconde espérance dont la voix

appelait un jeune homme à Paris, Dieu seul sait combien se heurtent de conceptions, de poésies abandonnées, de désespoirs et de cris étouffés, de tentatives inutiles et de chefs-d'œuvre avortés. »

Dans le fantastique magasin de l'antiquaire, où sont jetés à

"profusion, comme sur une immense palette, les innombrables accidents de la vie, l'auteur se lance dans une magnifique digression sur le néant des choses humaines, en évoquant l'épouvan-

"table résurrection du passé qui comprend la mystérieuse origine des mondes . « Les merveilles de toute la création connue, dit-il, mettent dans l'âme l'abattement que produit chez le philosophe la vue scientitlque des créations inconnues, et font plus vivement que jamais souhaiter de mourir. »

Quand le marchand donne la peau de chagrin à Raphaël, il expose longuement au jeune homme ses théories sur la vie humaine et la conduite qui doit en résulter. Cette page ressemble au fameux discours de Gobseck à l'avoué Derville ; mais elle contient en substance une des thèses favorites de Balzac, sur le principe des actes humains, dont nous parlerons tout à l'heure dans Louis Lambert. « L'homme, dit le vieillard, s'épuise par deux actes instinctivement accomplis qui tarissent les sources de son existence. Deux verbes expriment toutes les formes que prennent ces deux causes de mort : vouloir et pouvoir. Kntre ces deux termes de l'action humaine, il est une autre formule dont s'emparent les sages, et je lui dois le bonheur et ma longévité. Vouloir nous brûle et pouvoir nous détruit; ma\s savoir laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme. Ainsi le désir ou le vouloir est mort en moi tué par la pensée. En deux mots, j'ai placé ma vie non dans le cœur qui se brise, non dans les sens qui s'émoussent, mais dans le cerveau qui ne s'use pas et qui survit à tout. » A ce discours, le jeune homme répond par de tristes paroles qui indiquent la faiblesse de son courage. « J'avais résolu ma vie par l'élude et par la pensée, dit-il, mais elles ne m'ont môme pas nourri. »

Lors(jue Il.iphaid renconlre Blondct et (|ue ce dernier vient lui apporter l'invilalion du banciuier Taillefer, l'auteur met dans la

bouche du journaliste un pamphlet d'une ironie mordante sur l'état de choses actuel en France et à Paris. C'est le premier coup porté contre la civilisation, que l'écrivain appellera tout à l'heure une infâme prostituée, pour la réhabiliter plus tard dans Jésus-Christ en Flandre. Aux affreux paradoxes de Blondet, Raphaël oppose quelques réflexions très justes où se fait jour l'optimisme de Balzac. « Je voudrais, dit-il, une espèce d'inBrmerie destinée aux°pelits lords Byrons qui, après avoir chiffonné la vie comme une serviette après dîner, n'ont plus rien a faire qu'à incendier leur pays, se brûler la cervelle ou demander la guerre. »

La description de l'orgie chez Taillefer, le célèbre assassin de r Auberge Rouge, est fameuse dans les annales de la Comédie humaine. Elle dépasse tout ce qu'on peut imaginer en fait de splendeurs féeriques. On croirait assister à un festin de l'ancienne Rome, chez Néron ou Lucullus. Le tableau est du plus bel effet, La brillante imagination du romancier, et son art à composer les groupes, s'y révèlent dans toute leur étendue. Il serait difflcile à l'esprit fantaisiste d'un écrivain d'inventer une -scène d'aspect plus étourdissant, et de la peindre avec des couleurs plus éclatantes. Les convives de Taillefer sont les jeunes gens les plus remarquables de Paris. L'auteur présente les principaux, dont il trace avec vigueur les portraits en deux coups dg. crayon. On y voit confondus des hommes d'État, des savants, des artistes, des auteurs en renom, tout un coin du Paris politique et littéraire, dont nous connaissons déjà les sujets, familiers de la Comédie humaine. « La mêlée de paroles et de paradoxes de ces jeunes gens, dit Balzac, était tout à la fois un livre et un tableau. Les philosophies, les religions, les morales, les gouvernements, enfin tous les grands actes de l'intelligence humaine tombèrent sous une faux aussi longue que celle du Temps. Peut-être eussiez-vous pu difficilement décider si elle était maniée par la sagesse ivre ou par l'ivresse devenue sage et clairvoyante. Emportés par une espèce de tempête, ces esprits semblaient, comme la mer irritée contre ses falaises, vouloir ébranler toutes les lois entre lesquelles flottent les civilisations.

satisfaisant ainsi sans le savoir à la volonté de Dieu qui laisse dans la nature le bien et le mal, en gai'dant pour lui seul le secret de leur lutte perpétuelle. Furieuse et burlesque, la discussion fut en quelque sorte un sabbat des intelligences. »

De toutes ces satires remplies, ou d'ironie, ou de bon sens, .ou de sophismes, se dégage à un moment donné un aperçu de la civilisation contemporaine, dont Fœdora est, pour ainsi dire, Timage. C'est un des plus brillants réquisitoires qui se puissent "voir dans la Comédie humaine, contre les excès du raisonnement et de l'intelligence. Une dernière phrase très sensée, qui résume l'opinion même de Balzac et détruit les paradoxes amoncelés par ces personnages, termine la conversation. « Je ne vois pas, dit Emile Blondet, où poser les pieds entre la géométrie de l'incrédule et le Pater Noster du pape. — Bah ! buvons, trinc est je crois l'oracle de la divine bouteille et sert de conclusion au Pantagruel. — Nous devons au Pater Noster, répond Raphaël, nos arts, nos monuments, nos sciences peut-être ; et, bienfait plus grand encore, nos gouvernements modernes, dans lesquels une société vaste et féconde est merveilleusement représentée par cinq cents inteUigcnces, oii les forces opposées les unes aux autres se neutralisent en laissant tout pouvoir à la civilisation, reine gigantesque qui remplace le roi, cette ancienne et terrible figure, espèce de faux destin créé par l'homme entre le ciel et lui. En présence de tant d'reuvres accomplies, l'athéisme apparaît comme un squelette qui n'engendre pas. Qu'en dis-lu? — Je songe aux Ilots de sang répandus par le catholicisme, dit froidement Emile. 11 a pris nos veines et nos cœurs pour faire une contrefaçon du déluge. Mais n'importe! Tout homme qui pense doit marcher sous la bannière du Christ. Lui seul a consacré le triomphe de l'esprit sur la matière, lui seul nous a poétiquement révélé le monde intermédiaire (pii nous sépare de Dieu. — Tu crois? reprend Uaphaël en lui jetant un indélinissablc sourire - d'ivresse. Eh bien, pour ne pas nous compromettre, portons le fameux toast : DUs ignolis! — Et ils vident leurs calices de science, de gaz carbonique, de parfums, de poésie et d'incrédulité. » Après avoir fait une délirante peinture de l'ivresse des con-

vives, Balzac passe aux portraits des femmes chargées par l'amphitryon de porter à son comble cette scène de débauche. La courtisane parisienne a tous les honneurs de la plume du romancier. Plus loin, l'analyse de la passion de Raphaël pour Fœdora est un véritable traité de l'amour, « à la Stendhal », où éclate, sous un vif et merveilleux coloris, le contraste des sentiments si purs de la sublime Pauline avec le froid égoïsme de l'odieuse Fœdora. Balzac trouve le moyen de dire encore des choses neuves sur cet intarissable sujet. La dissertation sur le sentiment est ici hors de pair. L'auteur y descend dans les profondeurs les plus secrètes du cœur de l'homme ; et, de cette avide recherche, ressort avec un intérêt palpitant la monographie du désir, du vouloir, qui est toute la vie humaine.

l'élixir de longue vie melmoth réconcilié

Balzac lui aussi, après Molière et Byron, a fait son don Juan, ■et son Melmoth après Maturin. Seulement, le don Juan de la Comédie humaine personnifie plus particulièrement l'égoïsme humain, l'esprit du mal, et Melmoth l'éternel remords qu'a l'orgueilleux Satan d'avoir dérobé à Dieu une partie de sa toutepuissance. Deux magnifiques allégories sur certains maux nouveaux du temps présent sont contenues dans VElixlr de longue vie et Melmoth réconcilié^ qui forment les deux corollaires de la Peau de chagriti.

La première est une satire ardente contre l'idée du parricide que fait naître au cœur de beaucoup d'enfants le désir d'hériter vite de la fortune de leurs parents. Cette loi naturelle d'hérédité, dont la civilisation a réglementé les formes, fait commettre chaque jour par la pensée des crimes à des millions d'individus. C'est une des faces les plus odieuses et les plus tristes de la grande lutte pour l'argent; c'est la révolution en petit des intérêts matériels au sein des familles, supprimant l'amour fdial, l'affection entre frères et sœurs, et remplaçant

le sentiment par le positif de l'argent, l'union généreuse des cœurs par les divisions haineuses des procès à scandale. Le génie inventif de la spéculation a créé les assurances sur la vie et le système des rentes viagères. Quels que soient les résultats de ces nouvelles institutions sociales pour le commerce de l'argent, on peut affirmer que le principe en est d'une immoralité répugna.nte. « La société humaine, dit Balzac, qui, à entendre quelques philosophes, marche dans une voie de progrés, considère-t-

^^elle comme un pas vers le bien l'art d'attendre les trépas? Cette science a créé des métiers honorables, au moyen desquels on vit de la mort. Grâce à elle, certaines personnes ont pour état d'espérer un décès; elles le couvent, elles s'accroupissent chaque matin sur un cadavre et s'en font un oreiller le soir. » Telle est la flétrissure qui sert de point de départ au conte fantastique retraçant la vie et la mort de don Juan Belvidero. C'est un

- défi impétueux porté à bien des secrets horribles, que cachent toujours les mœurs les plus civilisées.

Au moment d'expirer, don Bartholomeo, riche noble de Ferrare, père de don Juan, compte en vain sur le dévouement de son fils, pour revenir à la vie au moyen d'un élixir dont on devra, suivant sa recommandation, frictionner ses membres. IJon Juan, après avoir expérimenté le pouvoir de la liqueur magique on imbibant un œil du cadavre, écrase cet a'il et garde pour lui-même le précieux flacon qui contient l'élixir. Retiré au fond d'un village de l'Andalousie et parvenu à l'extrême vieillesse, il donne à son fils Philippe au sujet de l'élixir les mômes instructions qu'il avait jadis reçues de Bartholomeo. Mais le pieux enfant de don Juan, après avoir seulement rendu la vie à la tôle et au jjras droit du cadavre, laisse tomber le llacon dans un moment de frayeur. L'abbé de San Luear fait alors traiis|)orler dans la chapelle de son monastère ce corps à moitié vivant, afin d'exploiter, en le montrant dans une châsse,. la superstitieuse curiosité de ses paroissiens. 11 est puni de saT-t'oiTiéraire idée de lucre par don Juan lui-même, dont la (-été tombant un jour sur celle du l'abbé mord celui-ci jnsipTà la cervelle.

Le personnage allégorique de Melmoth n'est pas aussi connu que celui de don Juan ou celui de Méphistophélès. Qu'on nous permette d'indiquer en deux mots sa signification. D'après Maturin, Melmoth c'est Lucifer, le roi des anges vaincus, dont l'orgueil a voulu deviner le secret de Dieu même ; c'est le dragon terrassé par l'archange, qui répand sa bile haineuse sur l'humanité et y empoisonne les âmes ou les perd en les achetant. Melmoth fait homme représente à la fois l'esprit de sophisme et la misanthropie calculée, qui, après avoir tout examiné, tput déchiffré, goûté à tout et tout flétri, conclut avec une effrayante logique, déduite de ses observations sur le mal, à l'immoralité de l'existence : la vie est une injustice qui ne peut être l'œuvre d'un Dieu, d'un esprit bon; le bien et le mal sont deux non-sens; le vice et la vertu, des mots; aucune différence, à ce point de vue^ n'existe entre les divers actes humains. Tels sont les principes de Melmoth, principes que tous les égoïstes réfléchis, principalement les hommes d'argent et les voleurs qui connaissent à fond le monde, pratiquent avec conviction. Frappé du grand nombre de Melmoths sans pitié qui pullulent dans notre temps à travers la corruption du monde, Balzac s'est emparé de l'un d'eux pour le mettre face à face avec le seul pouvoir capable d'en dompter la féroce nature : le remords. C'est là l'idée philosophique qui a donné naissance à Melmoth réconcilié.

Castanier, le caissier de la maison Nucingen, rencontre le mystérieux John Melmoth, comme Faust, Méphistophélès, au moment OLi il vient de voler cinq cent mille livres dans le coffrefort de son patron. Afin d'échapper aux révélations dont le menace le terrible inconnu, il consent à abandonner la somme volée pour recuciUir en échange le fatal pouvoir qu'a Melmoth de satisfaire tous ses désirs, et de tout savoir, tout prévoir, comme Satan. Melmoth, sorte de « Diable boiteux » qui a acheté ce pouvoir au prix de son âme, se réconcilie avec Dieu dès qu'il a rompu le pacte qui assurait sa damnation éternelle. Après avoir couru le monde en conquérant blasé sur tQ,ut et que miné un spleen égoïste, il a enfin reconquis pour son àme sa part d'immortalité bienheureuse en se débarrassant de cette action

funeste de sa volonté, qu'on pourrait appeler, comme Tolstoï, la « Puissance des ténèbres ». Le remords qui le tuait ayant fait place au repentir, il achève ses jours, à Paris, dans la paix et la solitude. La nature sensible de Caslanier ne tarde pas à être vaincue, dévorée par cette faculté extraordinaire que constitue l'héritage moral de Melmoth. Excédé des fatigues horribles que lui cause l'excès de satisfaction de ses désirs, et sentant d'un autre côté son impuissance à pénétrer l'au-delà de la vie, bien qu'il sache par co.'ur l'avenir, Castanier fait comme Melmoth, il abandonne sa puissance et reprend son âme des griffes du diable. Ainsi passe de main en main cette singulière acquisition, importée sur la terre par l'Irlandais Melmoth, fils du vieux Maturin. La passion, le désir, la font prendre successivement à une foule de malheureux. Un clerc de notaire l'achète un jour pour dix mille francs, et meurt sans repentir en en perdant pour toujours le secret.

Comme on le voit, l Éllxir de longue vie et Melmoth réconcilié font suite à la Peau de chagrin. Ce sont deux pamphlets contre les plaies sociales, particulières aux tendances de la civilisation actuelle. A un point de vue plus spécial, ce sont deux études du mépris effrayant que professent en général pour l'humanité les hommes d'argent, presque tous avares, usuriers ou voleurs. Si don Juan Belvidero est l'individualité type qui résume par exemple un Marsay, un Raslignac, voire même une madame d'Espard, Melmoth et Caslanier sont l'ombre grimaçante de l'âme de Gobseck. Aussi, ce que lialzac appelle la féodalité de l'argent, sur laquelle s'appuie le contrat social actuel, est bafouée dans ces deux études avec la plus grande énergie. Voyez-le définir don Juan Belvidero : « En inventoriant les immenses richesses amassées par le vieil orientaliste, don Juan devint avare; n'avait-il pas deux vies humaines à pourvoir d'argent? Son regard profondément scrutateur j)énétra dans le principe do la vie sociale, et embrassa d'autant mieux le monde qu'il le voyait à travers un tombeau. Il analysa les bonnnes et les choses pour eu finir d'une seule fois avec le passé, représenté par rh'istoire ; avec le présent configuré par la loi; avec

l'avenir, dévoilé par les i*eligions. Il prit l'àme et la matière, les jeta dans un creuset, n'y trouva rien, et dès lors il devint don Juan\ En examinant les hommes, il devina souvent que le courage était de la témérité ; la prudence, une poltronnerie ; la générosité, de la finesse ; la justice, un crime ; la délicatesse, une^ niaiserie ; la probité, une organisation : et, par une singulière fatalité, il s'aperçut que les gens vraiment probes, délicats, justes, généreux, prudents et courageux, n'obtenaient aucune considé- • ration parmi les hommes ». On voit donc, d'après Balzac qui relègue l'amour au second plan chez son héros, l'avarice, le désir/ effréné des richesses être le vrai principe de l'égoïsme humain.

Dans Melmoth, l'auteur appelle les banquiers des corsaires qui prennent des licences de mille écus comme un forban prend ses lettres de marque. La comparaison est plutôt jolie que juste. Mais enfin, on ne peut s'empêcher de penser, en la lisant, que la richesse de la banque est faite toute des sueurs de l'industrie, qu'elle se garde d'encourager pourtant, quand celle-ci n'a que de bonnes idées et pas d'argent pour leur exploitation. Dans les opérations financières, la question d'un bien quelconque à faire est nulle; seul l'espoir du gain, et du gain le plus fort possible, en détermine l'entreprise; d'où une injuste rupture .d'équilibre dans les fortunes d'un pays. Tous les défauts des mœurs nouvelles dérivent essentiellement d'un fait regrettable : ç'-est, que, dans l'humanité, le principe Honneur est remplacé par le principe Argent; et, chose affreuse à penser, l'amour de l'argent est malheureusement plus près du vice que de la vertu. « La société, dit Balzac, décerne à la Vertu cent louis de rente pour sa vieillesse, un second étage, du pain à discrétion, quelques foulards neufs, et une vieille femme accompagnée de ses enfants. Quant au Vice, s'il a quelque hardiesse, s'il peut tourner habilement un article du code comme Turenne tournait MontecucuUi, la société légitime ses millions volés, lui jette des rubans, le farcit d'honneurs, et l'accable de considération.— Les, gouvernements, ajoute-t-il encore, sont, hélas! les complices de, la société. »

La pieuse fin de Melmoth à l'ombre de l'église de Saint-Sul-

pice et le dernier mot de don Juan à l'abbé dont il mord le crâne : « Dis donc qu'il y a un Dieu, imbécile! » doivent nous consoler des résultats de cette souveraineté de l'argent, qui crée souvent aux hommes les plus riches des soucis mortels dont la fin est dans le suicide.

Nous devons signaler dans Melmoth une intéressante physionomie de femme. Tandis que, dans l'histoire de don Juan, Balzac a très peu parlé de doîia El vire, il s'est com plaisamment étendu dans celle de Castanier sur le portrait de la courtisane Aquilina, la farouche maîtresse d'un des quatre sergents de La Rochelle, un de ces conspirateurs héroïques qui portaient peutêtre un monde, une société nouvelle dans leur cerveau. Un des plus jolis mots de la Comédie humaine a été dit à propos d'Aquilina; le voici : « La société sera certainement incroyable et continuera de considérer la femme mariée comme une corvette à laquelle son pavillon et ses papiers permettent de faire la course, tandis que la femme entretenue est le pirate que l'on pend faute de lettres, » Les quelques pages où l'on voit Castanier subissant les effets écrasants de l'héritage de Melmoth, valent les plus fortes dissertations psychologiques de la Peau de chagrin. Dans un style très clair, le philosophe y joue avec les plus hautes conceptions métaphysiques comme un démonologue de profession.

Les quelques scènes extraordinaires que contiennent VÉlixir <U', longue vie et Melmoth réconcilié sont inénarrables. Leur sombre poésie nous montre l'écrivain sous un jour inattendu; mais l'insondable profondeur du moraliste s'y retrouve comme partout ailleurs. Ses pensées y revêtent même un éclat inaccoutumé, résultat de leur forme symbolique. Détail caractéristique,, la lourdeur habituelle du style de Balzac disparaît dans tous ses contes philosophiques, VElixir de longue vie et Melmoth réconcilié sont, aussi bien que la Peau de chagrin, deu.x modules où la brillante et séduisante élégance de la forme le dispute à la philosophie transcendante du loml.

372 l'œuvre de BALZAC.

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