L'AUBERGE ROUGE
Le triste héros de V Auberge Rouge est le richissime banquier parisien Taillefer, l'amphytrion de Raphaël dans la Peau de chagrin. C'est l'histoire de l'origine de sa fortune, dont la première mise au jeu de la finance provient d'un meurtre suivi de vol que raconte le romancier.
Sur les bords du Rhin, à Andernach, pendant la campagne de 1790, Frédéric Taillefer, alors aide-major du corps d'armée d'Augereau, assassine pendant la nuit, dans une auberge, un négociant allemand du nom de Walhenfer, et prend la fuite en emportant la valise de sa victime qui contient cent mille francs d'or cl de pierreries. Un ami de Taillefer, Prosper Magnan, qui, par un elfet bizarre d'intussusceplion de l'âme, a conçu dans un efrroyable rêve tentateur le même crime, juste au moment où il allait s'accomplir, est accusé à son réveil d'avoir tué Walhenfer. En présence de preuves qui semblent irrécusables, les juges du conseil de guerre le condamnent à être fusillé. Avant de marcher à la mort, Prosper Magnan a fait à un prisonnier de guerre allemand, nommé Hermann, une sorte de confession par laquelle il prouve moralement son innocence. « Ce fut, dit l'auteur, uni; espèce de testament silencieux et intelligible par le(juel un ami li'guait sa vie perdue à son dernier ami. »
Bien des années après cet événement, ce même Hermann, invité à diner chez Taillefer à Paris, raconte aux convives du financier l'assassinat de Walhenfer, le procès et la mort de Prosper Magnan. Un de ces convives (qui parle à la première
personne) soupçonne depuis longtemps le passé criminel du banquier; aussi l'observe-t-il pendant le récit de l'Allemand, et ajoute-t-il par des questions incisives au trouble déjà grand du meurtrier. Ce dernier meurt, quelque temps après, d'une effroyable maladie que les médecins ont été impuissants à définir et à soigner. C'était une sorte de tétanos causé sans doute par le remords, la vision sans cesse présente à l'esprit de la ^:-.^G£netlu crime; car Taillefer, qui avait coupé le cou de sa vic- '. tl'me avec un instrument de cbirurgie, ressentait parfois des douleurs à la tête qui lui faisaient dire qu'on lui sciait le crâne. L'ancien convive, amoureux de Victorine, la fille unique du banquier, veut savoir s'il peut l'épouser sans forfaire à l'honneur et s'il doit ou non, en cas de mariage, restituera qui de droit la dot tachée de sang qu'apporte l'innocente jeune femme. Il pose la question à un groupe de dix-sept amis, de professions différentes, qui se partagent les opinions; ce qui donne au romancier l'occasion d'une dissertation curieuse sur les cas de conscience insolubles. Tel est le roman. Il était de toute nécessité d'en indiquer sommairement les faits matériels, pour faire comprendre la haute portée du jugement philosophique qui s'y cache. Dans VAulierrje Rouge, Balzac, après avoir établi la distinction qui existe entre un fait et son idée génératrice, inflige à l'homme qui a conçu le fait sans l'exécuter la punition humaine réservée d'ortlinaire à la culpabilité réelle. Quant à celui qui a véritablement agi, il échappe bien à la vengeance de la société, mais non à celle plus terrible de la Providence. Lequel des deux est le plus châtié : de Taillefer qui meurt supplicié à la fois au moral et au physique, lentement tué au sein de son opulence par les douleurs nerveuses que lui cause le remords, ou bien de Mngiian qui meurt en brave, espérant du moins que, s'il y a quelqiu} chose par delà la tombe, son innocence et son repentir lui donneront le bonheur?
! CUiire que l'action est ici des plus vigoureuses et donne à rœirtre un relief extraordinaire, l'Auhcrtjn Rouge est une étude profonde sur les effets psychologi(]ues du remords, qui fait au nioralislc qui l'a écrite le plus grand honneur.